La théorie littéraire donne-t-elle un nom à une littérature nouvelle ? L’enquête produit un résultat plus intéressant qu’une réponse uniforme. Plusieurs travaux récents veulent retrouver la capacité de la littérature à connaître le monde, à y intervenir ou à créer des relations. D’autres préviennent que célébrer l’expérience, la présence et l’authenticité peut nous faire perdre ce que la forme littéraire permet précisément de penser.
La nouveauté vérifiable n’est pas une doctrine commune. Elle tient à la coexistence de propositions qui remettent en discussion ce que peut la littérature et les procédés par lesquels elle agit. Ce déplacement mérite l’attention sans autoriser l’annonce d’un paradigme mondial.
Une enquête internationale aux limites explicites
Arrêté au 7 octobre 2026, ce bilan examine huit livres publiés entre 2021 et 2026, en considérant leur pertinence pour les débats de 2026. Il ne recense pas toutes les nouveautés. Il rapproche critique française, recherches sur la fiction américaine et études comparatives intégrant des traditions non occidentales. La forte présence de l’édition anglophone est une limite du corpus, pas la preuve d’une absence de théorie dans les autres langues.
Nous nous appuyons sur des notices éditoriales, des sommaires, des introductions et des matériaux publics. Lorsque seuls la présentation et le sommaire sont disponibles, nous décrivons le programme annoncé sans prétendre avoir lu intégralement l’ouvrage. Les rapprochements et les objections relèvent de notre analyse. La date d’un livre récent ne date pas nécessairement les idées qu’il développe.
Quatre questions distinctes
Il faut séparer les formes adoptées par les œuvres, les connaissances qu’elles proposent, leurs relations avec les lecteurs et les institutions qui organisent leur circulation et leur valeur. Une évolution sur un de ces plans n’entraîne pas automatiquement les autres. Une théorie de la lecture ne constitue pas une école de romanciers ; un programme politique pour les humanités ne produit pas à lui seul une nouvelle poétique.
La sincérité comme problème historique
Dans New Sincerity: American Fiction in the Neoliberal Age (2024), Adam Kelly étudie des écrivains américains dont les carrières ont commencé pendant l’hégémonie néolibérale de 1989–2008. Il lie sincérité et marché : comment soutenir une expression lorsque discours et sentiments deviennent commercialisables ? Le livre systématise un débat antérieur ; il ne date pas la naissance de la sincérité de 2024. [1]
La conséquence méthodologique est nette. Des émotions explicites ne suffisent pas à classer un roman sous cette appellation. Il faudrait examiner la manière dont l’œuvre engage le lecteur, traite le soupçon et prend le risque de demander sa confiance. L’absence d’ironie serait un critère bien trop pauvre.
Le réalisme comme construction
New Global Realism (2024), de Gabriele Lazzari, compare des romans en anglais, italien, kannada et espagnol. La totalisation y devient une méthode formelle de représentation des inégalités, avec notamment Melchor, Bulawayo, Shanbhag et Bolaño. Cette proposition récuse l’idée d’un réalisme nécessairement naïf : la représentation sociale peut demander une construction réfléchie des échelles et des connexions. [2]
C’est l’un des liens les plus clairs avec notre article sur les romans. Sa limite compte aussi : réunir des écritures dans un modèle comparatif ne prouve pas que leurs auteurs constituent une école. Un concept peut être fécond pour la lecture sans désigner une identité collective.
Métamodernisme et condition postnumérique
Spencer Jordan, dans Metamodernism and the Postdigital in the Contemporary Novel (2024), examine les rapports entre technologies numériques et formes romanesques. Son introduction relie transformations économiques, perception, expérience corporelle et connexions numériques. Le postnumérique ne signifie pas la disparition du numérique : il conteste que la séparation entre numérique et non numérique suffise à décrire l’expérience. [3]
Le précédent de Vermeulen et Van den Akker, Notes on metamodernism (2010), rappelle que l’appellation n’est pas née aujourd’hui. [4] Son intérêt se mesure à ce qu’elle permet de distinguer. Si elle accueille indistinctement toute combinaison d’émotion, d’ironie et de technologie, elle devient imprécise. Si elle identifie des tensions et des procédés particuliers, elle peut guider la comparaison.
Une nouveauté de 2026 : des métamodernismes au pluriel
Glocal Metamodernisms: European Fiction after Postmodernism (2026), dirigé par Dennis Kersten, Paula Romero Polo et Usha Wilbers, compare des manifestations européennes du métamodernisme. Sa présentation souligne les tensions entre cadres globaux et contextes locaux, à travers des perspectives françaises, espagnoles, finlandaises, italiennes, néerlandaises, britanniques et ukrainiennes. [10]
Ce livre précise notre résultat : une proposition critique organisée étudie bien l’après-postmodernisme. Notre réserve ne nie pas son existence. Elle interroge le passage d’un cadre interprétatif développé et d’une pluralité européenne à l’annonce d’une école universelle. Le pluriel du titre est ici fécond : il permet d’examiner les différences sans les effacer.
Intervenir : deux propositions différentes
Dans L’idée de littérature (2021), Alexandre Gefen retrace le passage de l’autonomie esthétique vers une conception ouverte aux pratiques d’intervention, de relation et d’enquête. Son programme élargit le territoire littéraire au-delà du livre et d’une définition exclusivement linguistique. Il concerne une idée de la littérature plutôt qu’une forme unique de roman. [5]
The Activist Humanist (2023), de Caroline Levine, propose d’employer l’analyse des formes dans l’action collective face à la crise climatique. L’organisation des infrastructures et l’efficacité des interventions y occupent une place centrale. La question porte sur ce que les chercheurs peuvent faire, et pas seulement sur le sens des œuvres. [6]
Les deux propositions interrogent l’utilité de la littérature et de son étude sans être interchangeables. Notre objection est que la pertinence publique d’une œuvre ne garantit pas son efficacité politique ; inversement, une action efficace ne détermine pas à elle seule une valeur littéraire. Confondre ces critères appauvrirait le débat.
L’objection de la médiation
Immediacy, or The Style of Too Late Capitalism (2024), d’Anna Kornbluh, critique une culture cherchant à abolir la médiation au profit de l’expérience immédiate. Son intervention impose de distinguer l’attention au réel de l’illusion d’y accéder sans construction. Le retour à l’expérience ne fait donc pas l’objet d’une approbation théorique unanime. [7]
Cette objection interdit un récit commode de réconciliation. Une littérature proche du monde a également besoin de distance, de sélection, de composition et de concepts. La médiation peut être une condition de la connaissance, pas un obstacle à supprimer.
Revoir les cartes de la théorie mondiale
The Routledge Companion to Global Comparative Literature (2025), dirigé par Zhang Longxi et Omid Azadibougar, questionne l’eurocentrisme du comparatisme à travers la traduction, les institutions et la circulation. Ajouter des exemples non européens à des catégories intactes ne suffit pas : il faut examiner la construction de ces catégories et de leurs hiérarchies. [8]
La conséquence est considérable. « Après le postmodernisme » peut convenir à certains contextes et moins bien à d’autres. Avant d’étendre la question au monde, demandons si les traditions comparées partagent une chronologie et des problèmes identiques. Internationaliser le corpus ne décentre pas automatiquement le regard.
Distinguer l’annonce de la publication
Selective Affinities, de Rita Felski, annoncé pour novembre 2026, reste hors du corpus des ouvrages parus. Sa présentation propose de relier littérature, expérience et concepts de la théorie critique allemande récente. Nous le signalons comme une perspective à suivre, sans prétendre l’avoir lu ni y voir la preuve d’une transformation accomplie. [9]
Un débat renouvelé, sans doctrine commune
La comparaison fait apparaître trois exigences qui se croisent sans se fondre : retrouver les capacités cognitives et relationnelles de la littérature ; discuter ses possibilités d’intervention ; préserver la médiation formelle en réexaminant les hiérarchies géographiques. Le désaccord entre ces exigences fait partie du résultat.
L’hypothèse commune aux deux articles reste limitée : une partie du roman et de la critique contemporains interroge à nouveau les rapports entre forme et responsabilité. Les œuvres continuent d’expérimenter, et la théorie conserve plusieurs voix. Ce qui retient l’attention est la diversité des réponses à une question renouvelée : comment la littérature peut-elle nous aider à connaître et à habiter un monde partagé ?
Lire également l’autre volet de cette enquête : Après le postmodernisme : où va le roman contemporain ?.
Sources et références
- Adam Kelly (2024)
- Gabriele Lazzari (2024)
- Spencer Jordan (2024)
- Vermeulen & Van den Akker (2010)
- Alexandre Gefen (2021)
- Caroline Levine (2023)
- Anna Kornbluh (2024)
- Zhang Longxi & Omid Azadibougar (2025)
- Rita Felski (2026, forthcoming / à paraître / anunciado)
- Kersten, Romero Polo & Wilbers (2026)
Pour prolonger la réflexion
Sur la définition de la littérature et l’organisation du récit, voir Definir el fenómeno literario, volume I et volume II, de Philip Bates. Ces ouvrages sont disponibles en espagnol sur Bubok : volume I et volume II.
La arquitectura del crimen, d’Alba Longa, étudie l’information, l’énigme et les attentes du lecteur dans la fiction criminelle. Les éditions numériques sont disponibles sur Payhip en espagnol et en anglais. Ces liens prolongent les questions de forme et de connaissance ; ils ne présentent pas les ouvrages du catalogue comme les preuves d’un mouvement nouveau.
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