Après le postmodernisme : où va le roman contemporain ?

Une littérature différente de celle que nous avons appris à appeler postmoderne est-elle en train de naître ? La question mérite davantage qu’une étiquette hâtive. Un roman peut revenir à l’histoire, défendre la dignité de ses personnages ou émouvoir sans inaugurer une époque. Il peut aussi conserver la fragmentation, l’incertitude et l’ironie en leur assignant d’autres fins que le détachement sceptique.

Ce bilan avance une hypothèse : dans une partie significative du corpus examiné, l’expérimentation se met au service de l’expérience et de ses conséquences. Notre enquête ne permet pas d’établir l’existence d’une école mondiale unifiée. Elle invite en revanche à examiner une transformation possible de la fonction des formes narratives.

Le périmètre de la comparaison

La sélection réunit huit romans publiés initialement entre 2021 et le 7 octobre 2026, ainsi qu’un roman écrit à l’origine en kannada, langue du sud de l’Inde, dont la circulation internationale récente permet d’élargir la comparaison à une autre tradition littéraire. Elle comprend des œuvres liées à la Corée, au Mexique, au Zimbabwe, à la Pologne, au Nigeria, à l’Europe et aux États-Unis. Cette sélection internationale n’est pas un panorama exhaustif : plusieurs traditions et langues restent absentes, et l’accès aux traductions façonne notre champ d’observation.

Les ventes et les prix ne constituent pas ici une mesure de la grandeur. Nous avons retenu des œuvres permettant de comparer mémoire et archive, pluralité des voix, économie expressive, allégorie, incertitude et fantastique. L’enquête repose sur des documents éditoriaux et bibliographiques, des introductions accessibles d’études théoriques et des matériaux critiques identifiés ; elle ne remplace pas une lecture intégrale et comparée de chaque livre. Les conclusions concernant les formes sont des hypothèses argumentées, et ne supposent aucune affiliation revendiquée par les écrivains.

La mémoire ne réclame pas la transparence

Dans We Do Not Part, connu en français sous le titre Impossibles adieux, Han Kang articule amitié, souvenirs et documentation d’un massacre à Jeju. La traduction anglaise de 2025 ne doit pas être confondue avec la publication coréenne de 2021. Ce rapport entre mémoire et expérience permet d’envisager un récit engagé dans le passé sans exiger la transparence d’une chronique. [1]

La question ouverte par cet exemple est essentielle : l’incertitude sur la manière de raconter un événement ne signifie pas l’indifférence à son existence. Un récit peut reconnaître les difficultés de la transmission et maintenir la gravité de ce qui s’est produit. Cette articulation est plus précise que l’annonce générale d’un retour au réalisme.

L’intime rend les structures sociales perceptibles

Dream Count, de Chimamanda Ngozi Adichie, paru en 2025, rapproche les vies de quatre femmes entre le Nigeria et les États-Unis. Leurs positions, leurs aspirations et leurs ressources diffèrent. L’intérêt comparatif réside dans cette possibilité : relier des histoires pour penser les inégalités sans effacer la singularité de chaque existence. [2]

Páradais, de Fernanda Melchor, publié en espagnol en 2021, associe désir, obsession et violence dans un espace marqué par les inégalités mexicaines. Il introduit un contraste utile : l’attention au monde social n’oblige ni à consoler ni à proposer des figures exemplaires. Une portée éthique peut se loger dans ce que le récit rend insupportable. [3]

Flesh, de David Szalay, paru en 2025, suit István entre la Hongrie et la Grande-Bretagne à travers une prose retenue et des étapes décisives. À l’opposé d’une vaste composition chorale, l’ellipse peut également rendre perceptibles les effets de l’argent, du corps et des circonstances sans expliquer entièrement une conscience. [4]

En contrepoint, Sakina’s Kiss, de Vivek Shanbhag, traduit du kannada en anglais en 2023 et publié aux États-Unis en 2025, relie une crise familiale aux préjugés et aux tensions politiques. L’écart entre perception et vérité y demeure central. Sa circulation rappelle qu’une nouveauté éditoriale internationale ne date pas automatiquement une invention littéraire. [5]

L’ironie et le fantastique restent actifs

Glory, de NoViolet Bulawayo, paru en 2022, représente le pouvoir par une nation fictive d’animaux et une pluralité de voix, avec la chute de Mugabe pour référence. La satire intervient dans le monde politique. Elle interdit de soutenir que le sérieux contemporain aurait éliminé l’humour et l’allégorie. [6]

Empuzjon, d’Olga Tokarczuk, publié en polonais en 2022 puis traduit en anglais comme The Empusium en 2024, installe des discussions masculines et des événements inquiétants dans un sanatorium de 1913. Ce croisement du débat, de l’identité et de l’horreur permet d’interroger l’autorité de ceux qui prétendent décrire le monde. [7]

Audition, de Katie Kitamura, paru en 2025, fait se concurrencer deux récits autour d’une actrice et d’un jeune homme. Ce contre-exemple est nécessaire face à toute proclamation d’une stabilité retrouvée : les rôles et les relations restent incertains. Mais cette incertitude peut questionner l’intimité plutôt que seulement exhiber un artifice. [8]

Le cas le plus récent, Vigil, de George Saunders, publié en janvier 2026, réunit des visiteurs vivants et morts au chevet d’un dirigeant pétrolier. La responsabilité environnementale passe par l’invention surnaturelle. Notre hypothèse comparative est que l’imagination et l’exigence morale peuvent se renforcer sans imposer un récit conventionnel. [9]

Une fonction qui évolue, une école qui reste à établir

Pour identifier un mouvement, il faudrait davantage qu’une communauté de thèmes : des procédés suffisamment partagés, des liens reconnaissables entre les participants et une réception critique capable de délimiter leurs différences. Un manifeste ne serait pas indispensable. Une ressemblance assez vague pour accueillir presque tous les romans ne serait pas davantage probante.

L’expérience aboutit donc à une convergence partielle. Ces œuvres permettent d’envisager le récit comme une forme de connaissance et de relation avec des vies exposées à des forces historiques. Elles ne partagent pas une esthétique unique. Elles ne prouvent pas non plus que le postmodernisme, qui ne se réduisait pas au cynisme, ait pris fin dans toutes les traditions.

La question féconde devient : à quelle fin un récit fragmente-t-il, ironise-t-il ou rend-il la connaissance incertaine ? Si ces procédés contribuent à reconnaître des expériences et des responsabilités, leur fonction peut changer sans que leur forme disparaisse. C’est une hypothèse à poursuivre, pas encore le nom d’une époque.

Lire également l’autre volet de cette enquête : Penser la littérature aujourd’hui : nouvelles propositions et désaccords après le postmodernisme.

Sources et références

  1. Han Kang (2021 / 2025)
  2. Chimamanda Ngozi Adichie (2025)
  3. Fernanda Melchor (2021)
  4. David Szalay (2025)
  5. Vivek Shanbhag (2023 / 2025)
  6. NoViolet Bulawayo (2022)
  7. Olga Tokarczuk (2022)
  8. Katie Kitamura (2025 / 2026)
  9. George Saunders (2026)
  10. Han Kang : bibliographie / bibliography

Pour prolonger la réflexion

Sur la définition de la littérature et l’organisation du récit, voir Definir el fenómeno literario, volume I et volume II, de Philip Bates. Ces ouvrages sont disponibles en espagnol sur Bubok : volume I et volume II.

La arquitectura del crimen, d’Alba Longa, étudie l’information, l’énigme et les attentes du lecteur dans la fiction criminelle. Les éditions numériques sont disponibles sur Payhip en espagnol et en anglais. Ces liens prolongent les questions de forme et de connaissance ; ils ne présentent pas les ouvrages du catalogue comme les preuves d’un mouvement nouveau.

Versions linguistiques

Español · Français · English


En savoir plus sur ALBA LONGA

Subscribe to get the latest posts sent to your email.

Laisser un commentaire