FRAGMENT DE « LA MAISON D´EN FACE »

Alba Longa avait veillé jusqu´à tard dans la nuit à examiner l´état de la langue manifesté par la copie du « Picatrix » que Bardes avait mis à sa disposition et il était arrivé à la conclusion qu´il s´agissait d´un faux ; obtenu, sans aucun doute, en passant d´abord par une traduction du latin, mise ensuite en castillan par un linguiste expert, certes, mais qui a dû travailler seul et évidement, sur un texte aussi long, on fait toujours des erreurs par inadvertance, oui, des incompatibilités chronologiques, ou, pour employer le langage de Saussure : une fausse superposition de synchronies. Il est évident que la synchronie médiévale présente des nombreuses fluctuations et hésitations, bien que toujours à l´intérieur de certaines limites. Alba était parvenu à repérer quelques-unes de ces maladresses, en nombre suffisant pour établir un diagnostic, et les avait relevés soigneusement. Mais bien sûr, ce que Bardes lui avait demandé était une expertise complète, et ceci supposait beaucoup de travail encore.
D´autre part, la lecture du document était ardue, du moins en ce qui concerne le premier traité, car il réclamait des connaissances élevées en astrologie et astronomie que lui il était loin de posséder.
Malgré la fatigue, il s´était imposé l´obligation de se lever tôt, raison pour laquelle il avait pris la précaution de laisser le volet grand ouvert, afin que le soleil le réveille de bonne heure et ce fut ainsi.
Pendant sa douche, il commença à considérer que Bardes courait certainement un risque en faisant des affaires avec des gens qui, de toute évidence, prétendaient le rouler dans la farine. S´ils essaient là-dessus, ils pouvaient parfaitement le faire à d´autres choses, ou l´avoir déjà fait. Il semble peu probable qu´ils l´aient acheté ce manuscrit eux-mêmes sans une expertise préalable, tel que Bardes compte bien réaliser. Alors il ne semble pas infondé de conclure que la falsification vient d´eux. Cependant il faudrait connaître les circonstances exactes et Bardes n´a pas fourni des explications détaillées.
Depuis sa fenêtre il put constater qu´on servait le petit-déjeuner sur la terrasse et que Bardes était déjà à table, en train de lire le journal. Ainsi, il décida de s´habiller à la hâte et de prendre la collation avec son hôte. Dans l´escalier il rencontra Clara laquelle déposa joyeusement deux bisous sur ses joues à guise de bonjour.
En les voyant arriver, le peintre plia son journal et l´abandonna nonchalamment sur les dalles.
-Vous êtes tous deux du matin ! C´est un indice qui suggère une vie saine. Même si vous avez travaillé jusqu´à bien tard cette nuit. Les vieux nous dormons mal et j´ai vu la lumière à votre fenêtre.
Alba eut l´impression que Bardes allait lui solliciter une première appréciation sur le document, mais il n´en fut rien.
-Voyons, grand-père, ne fais pas des ronds de jambe. Tu sais bien que tu n´es pas vieux. Ton problème est que tu es possédé par l´addiction à la peinture. Il est grand temps que tu te calmes.
-Je l´ai déjà fait, ma petite. Mon œil n´est plus le même, et ma main s´est alourdie, quoi que tu dises.
-En tout cas, il faudrait que tu commences à profiter d´une journée comme celle-ci, par exemple, en lisant au soleil dans ton jardin ou bien en te promenant un peu par la montagne.
-Je vais peut-être le faire. Ce n´est pas une mauvaise idée. Et toi, comment tu penses profiter de cette magnifique journée ?
-J´avais prévu faire un tour par la gallérie voir comment les choses se passent par là. Aussi, je nourrissais l´espoir qu´Alba ait la bonté de m´accompagner. Ça nous donnerait l´occasion de déjeuner dans un excellent restaurant du port de Villefranche.
Alba avait escompté travailler dur tout au long de la journée, afin de s´assurer qu´il établissait solidement le plan de son exposition. Mais, bien sûr, il lui sembla que ce n´était pas, peut-être, très poli de refuser une proposition si gentiment avancée. Alors il accepta sans laisser paraître l´ombre d´un doute sur son visage.
-Si j´étais vous, je prendrai un peu de temps avant de sortir.
-Et pourquoi ?
-Il y a grève aujourd´hui de presque tout. De train, de bus, d´éboueurs, de professeurs de primaire et de secondaire… Les gens prennent la voiture et Nice restera congestionnée au moins jusqu´à 10h.
-Dis donc ! -s´écria Clara, résignée. –
-Cette fois il me semble que c´est sérieux – une étincelle brûlait dans les prunelles de Bardes. – La loi El-Khomri a été la goutte qui a fait déborder le vase. Les reformes de Macron et ses prises de position provocatrices contre ceux qui vivent, ou aspirent à vivre, de leur travail, l´article 49-3, les révélations nommées « Papiers de Panama », la tromperie et l´hypocrisie permanentes, la formidable manœuvre de la globalisation, dont le but inavoué est d´enrichir les riches et d´appauvrir les pauvres, avec en toile de fond cette crise enveloppée d´un manteau de suspicion. Tout ceci a eu comme conséquence que les masses ont été bien forcées, en fin, d´ouvrir les yeux, même ceux qui volontairement les fermaient afin de ne pas voir, pareil aux âmes sensibles qui les couvrent devant un film d´horreur. Des chapitres comme celui de la crise grecque ont fait tomber les voiles et les masques et par conséquent les agents économiques et politiques apparaissent avec leur véritable visage de vipère saturée de venin et assoiffée de sang. Malgré tout ils ne connaissent pas toute la vérité : à savoir, que, dans pas longtemps, s´ils souhaiteront encore respirer un peu d´air, comme avant, avoir une toute petite parcelle de vie, on ne leur a pas laissé d´autre alternative qu´arracher jusqu´aux fondations cette société capitaliste, ne pas laisser pierre sur pierre, mettre tout à plat, tel un peuple barbare qui refuse d´entendre autre raison qui ne soit celle de sa propre survivance. Car il ne s´agit plus de maintenir une société de classes, mais plutôt de presser jusqu´à la moelle épinière le jus des masses, de leur voler toute possibilité d´absorption d´une seule goutte de vie et de leur escamoter tout reflet de dignité, par ce que sans dignité il n´y a pas d´indignation. Dans le comble de leur orgueil, ils ont serré les boulons à bloc, au point qu´on pourrait s´en passer des yeux, puisque même les yeux des aveugles ressentent la pression.
Alba fit un bref geste d´assentiment.
-J´admets -avoua-il- que j´ai toujours été un européen convaincu, persuadé que cette diversité de langues et de cultures, d´un prestige largement prouvé, devait nous donner une nouvelle et imparable impulsion et que, si on arrêtait d´une fois pour toutes de taper les uns sur les autres, nous étions sur le point de créer une civilisation resplendissante, dans laquelle nous aurions tous notre place et qu´il y existerait une raisonnable possibilité de réalisation de l´individu. Cependant la crise grecque a représenté ce que vous dites, une chute des masques. Cette Europe qu´on nous prépare n´est, loin s´en faut, celle qu´on avait imaginé, celle qu´on avait espéré créer contre vents et marées.
-Les masques sont tombées et, pour la première fois en beaucoup d´années, les gens sont disposés à descendre à l´arène pour en découdre. Ici, en France, on se croit très intelligent avec ces fameuses élections à deux tours. Mais aux derniers comices, lorsque, comme d´habitude, à Nice, ne restent sur les portes des bureaux de vote que des affiches de droite et d´extrême droite, j´ai vu, collées sur les panneaux, des feuilles de papier manuscrites dans lesquelles, des gens réels, non pas des centres de pouvoir, non pas des bulldozers aplatissant le terrain avec des rouleaux d´argent, crient leur colère et où on peut lire, point par point, les mêmes choses dont je viens de faire mention. Il s´agit de gens qui ont serré les dents et qui se sont battus fièrement, afin de construire un avenir pour leurs enfants, mais ils s´en sont aperçus que leurs enfants n´ont pas d´avenir.
Bardes disait en voix haute ce qu´Alba avait pensé plus d´une fois depuis pas mal de temps. Mais un tel discours ne pouvait que le surprendre dans la bouche d´un homme qui avait connu un succès tangible, sans appel, et qui vivait entouré d´une richesse romaine.
Le peintre sembla lire dans ses pensées.
-Vous êtes peut-être surpris de voir sortir de la poche d´un riche ce genre de mots. Mais, voyez-vous, ne pas les sortir à ce moment-là serait comme commettre un péché mortel contre la vérité.
En effet, réfléchit Alba, chez Bardes prédominait l´intellectuel conscient de sa fonction en tant que tel.
-En plus de ça -conclut ce dernier- riches et moins riches, ainsi que les gueux comme des rats, nous allons tous participer à ce banquet empoisonné dont chaque convive payera très chère l´invitation.
Cette fois même Clara n´osa pas plaisanter les sentences de son grand-père, quoiqu’il semblât évident qu´elle aurait bien souhaité leur enlever un peu de leur acidité. Mais elle s´abstint.
-Mais enfin -s´empressa la jeune fille à changer de sujet- il va falloir patienter jusqu´à 10 heures au moins.
-De mon côté, je crois que je vais suivre ton conseil et faire une petite promenade par le versant de cette montagne. Ça me fera du bien un peu d´exercice. Alors je ne vous attends pas pour le déjeuner. C´est très bien, la jeunesse doit sortir et voir le monde.
-On dirait que pour se rendre à Villefranche il faudrait franchir la ligne des tropiques.
-Bien, bien. Ne vous empressez pas de rentrer. Aujourd´hui le temps est splendide, mais il parait que ça ne va pas durer.

« Oui, il a passé la nuit à la maison. C´était à prévoir, les mouches commencent à tourner près du gâteau. La paix relative dont on a profité jusqu´à maintenant ne pouvait pas durer. Heureusement nous disposons de ressources pour écraser ceux qui, de façon délibérée ou pas, se rapprochent trop de l´épicentre de ce tourbillon tellurique. Voilà la mission qu´on m´a assigné et je ne connais point un plaisir comparable à celui d´accomplir, point par point, toutes les obligations susceptibles de garantir la sécurité absolue de celle-ci. Encore une nuit et je serais raisonnablement autorisé à prendre les mesures préventives adéquates pour faire face à une situation d´urgence. Même s´il faut, par la suite, modifier quelque peu le rapport. Les effluves du sang du dernier exécuté ont éveillé les bêtes sauvages qui sommeillaient et qui se sont mises à rôder tout au long des frontières de la conscience et voilà, elles m´ont ôté la paix ».

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