LA MAISON D´EN FACE

mansion

Keep moving Henry, keep your mind on the music.

                              Tropic of Capricorn. Henry Miller.

LE NOYAU DE TOUS LES FRUITS

                                                      I

   Le quarantième jour après le décès du corps, les âmes bienheureuses quittent ce monde pour monter au ciel et le commissaire Boris Tynianov risquait d´arriver tard au dernier rendez-vous avec celle de sa mère, Maria Tynianova, nonobstant être au volant de sa Bentley Arnage et de la conduire dans l´artère qu´on a l´habitude de designer à Nice avec l´étiquette mensongère de « voie rapide », une cicatrice qui fend sans pitié, d´un bout à l´autre, le beau visage de la ville, tout en fermant les yeux devant les nombreuses et flagrantes offenses au bon goût urbanistique qu´elle sème sur son passage, gâchant avec ce trait sombre et bruyant les meilleurs quartiers de la cité, tel que le sien de Tzarévitch, dans lequel construisirent jadis leurs somptueuses résidences les membres de la Cour et du Gouvernement des Tzars, depuis que ceux-ci décidèrent de s´y rendre à cet élégant enclave méditerranéen passer le plus cru de l´hiver, insupportable à Saint Petersburg, même pour un ruse, à qui, selon Dostoïevski, fait du bien la gelée. Le côté comique de cette prétendue « voie rapide » est que dans des bien rares occasions elle fait honneur à son nom et, en ce qui concerne les heures de pointe, la plupart des fois elle se trouve changée en un fleuve de débris et de lumières rouges, dont les eaux stagnent. Voilà la perspective que, en ce moment même, se déployait devant ses yeux.

   Tynianov jeta un rapide coup d´œil aux chiffres illuminés du tableau de bord. Six heures moins cinq. Sous une légère pression de son imagination, il pouvait contempler la scène qui se produisait à ce même instant devant les portes de la cathédrale comme s´il était en train de la voir de ses propres yeux. Le diacre, paré pour officier, sortait de l´édifice, la famille commençait à s´impatienter et à importuner la vieille Iaïtchnitsa avec une batterie de questions sur des détails et des circonstances qu´elle ne pouvait qu´ignorer. Et surtout il lui semblait entendre son frère ainé, Ivan, râler à voix basse à propos de ce renégat qui avait consenti à prendre un métier. Rien de moins qu´un Tynianov, dont la lignée avait possédé, dans la Russie d´avant la révolution, suffisamment de terres pour couvrir tout l´hexagone français.

   Heureusement il se trouvait déjà devant la sortie Saint-Philippe. Mais il s´écoulèrent encore dix bonnes minutes avant que la Bentley puisse pointer son nez dans les hauteurs de Tzarevitch. Et ce fut de là qu´il put contempler exactement la scène qu´il avait sans peine imaginé.

   Dès qu´Ivan le vit arriver, il commença à donner des ordres et à distribuer les membres du cortège dans les différentes voitures qui attendaient, gardant avec lui le prêtre, habillé en grande pompe avec étole et chasuble.

   Le commissaire s´était arrêté devant Iaïtchnitsa, laquelle monta en silence. Le cortège partit.

   Le cimetière ruse se trouve dans la partie ouest de Nice, donc le seul choix possible était de prendre à nouveau la « voie rapide ». En effet, quand cette artère est bouchée, n´importe quel autre itinéraire devient inimaginable. Ils n´avaient qu´à prendre leur mal en patience et débrider leur pensée. Tynianov choisit de plonger dans la mémoire et de s´abandonner aux souvenirs de sa mère. Il croyait dur comme fer que le moment de la séparation et du départ était en fin venu. Deux mots émergeaient tout de suite pour encadrer la figure de la Comtesse : austérité et autorité. Les russes de Nice savaient être russes jusqu´à la moelle épinière au même titre que français, et ceci depuis bien avant la révolution d´octobre.

    Iaïtchnitsa semblait, elle aussi, affairée à démêler ses remembrances en rapport avec la Comtesse Maria Tynianovna, qui devaient être foule car la vieille domestique était née au sein de la famille, ce qu´anciennement on nommait la maisonnée, et devait avoir, plus ou moins, le même âge que sa maitresse.

   D´habitude Iaïtchnitsa était un sphinx, tant qu´on ne la sollicitait pas, mais si par aventure quelqu´un l´attisait un peu alors jaillissait d´un coup de sa bouche tout le bavardage affable et sensé de l´amas populaire, trésor du paysan russe. Sauf qu´elle, et même sa famille entière depuis plusieurs générations, n´avait jamais mis un seul pied dans la Sainte Russie. Ses parents l´engendrèrent à Nice et ici même l´enfanta sa mère. Ils faisaient partie du décor de cette contrée, comme les meubles de la maison du soleil chaud de l´hiver méditerranéen, car on n´allait quand même pas se trimbaler du nord au sud de l´Europe avec toute sa domesticité.

   Tynianov choisit pour cette fois de la laisser en paix avec ses réflexions.

   À quelques pas de l´impasse où se trouve l´entrée au cimetière russe, il y a un parking que, par bonheur, offrait une place suffisante pour toutes les voitures du cortège. Ivan fureta dans la poche de sa veste pour enfin extraire une clef tellement conséquente que les deux bouts dépassaient soin poing fermé. Le mécanisme de la serrure grinça comme un cochon qui se fait abattre et, après lui, fut le tour des charnières.

   Le prêtre entra en premier et pris la tête de l´accompagnement en le conduisant vers le panthéon des Tynianov, situé dans la partie la plus élevée de la colline. Ivan attendit que le groupe franchisse la porte pour la refermer derrière lui.  Ce fut seulement alors qu´il daigna adresser la parole à son frère Boris.

   -Cinq minutes plus tard et on partait sans toi.

   -La Comtesse, par contre, elle aurait attendu.

   -Pas sûr… Si quelqu´un prenait du retard à l´heure des repas il mangeait à la cuisine, avec les domestiques. Tu le sais mieux que personne….

   -La Comtesse, notre mère, savait être sévère, je l´admets, mais au même temps cela ne l´empêchait pas de laisser dans son jugement, comme dans celui de tout chrétien parfait, la primauté à l´amour.

   -Si ceci avait été la priorité pour toi aussi, tu serais arrivé à l´avance, afin de t´éviter tout risque de te retrouver absent au dernier rendez-vous.

   Le commissaire enfonça la main dans la poche intérieure de sa veste pour extraire son portable et l´éteindre.

   -N´insistes pas, Ivan, me voilà ici, avec toi, pour assister à son départ définitif.

   En disant cela, il avançait déjà, tout seul, vers le panthéon. Ivan, derrière lui, grommelait :

   -Il m´a toujours semblé que tu es trop confiant en ta bonne étoile. Un bon jour cela va se retourner contre toi et tu auras la belle surprise de ta vie.

   Iaïtchnitsa vint à la rencontre de son maitre avec deux bougies, l´une allumée, qu´elle garda, l´autre éteinte, qu´elle lui remit.

   -Tiens-la bien entre tes deux mains, barine, pendant que je l´allume. Rejette toute pensée profane et considère ce feu ta propre âme et celui-là celle de la Comtesse. Les feux, entre eux, se comprennent et se parlent. Il ne faut pas l´oublier.

   Le prêtre, soulevant un bout de son étole, commença à chanter la litanie. À ce moment-là, par-dessus la ligne de l´horizon marin, un énorme oiseau en fer s´envolait, majestueux. Le vent contraire emportait avec lui le bruit des moteurs vers le large, ainsi la voix de l´officiant qui dirigeait la cérémonie, et celle des présents qui répondaient à ses sollicitations, ne perdaient pas un seul bémol de sa netteté.

   « Bénis, Seigneur, mon âme ; et que tout ce qui est en moi,

    Bénisse ton saint nom. Tu es béni, Seigneur. »  

   Tynianov contempla une dernière fois la flamme qu´il tenait entre ses mains et les flammes des autres et celle qui brûlait devant l´icône placé à l´intérieur du panthéon, près de la sépulture de la Comtesse, ainsi que la lueur qui se dégageait de l´ensemble de toutes les flammes, laquelle avait pris de l´intensité au fur et à mesure que déclinait l´heure crépusculaire, avant que, d´un seul coup, la totalité d´entre elles fusse éteinte afin de symboliser l´acceptation, dans l´esprit des fidèles, de la brièveté et nécessaire péremption de l´existence humaine.

   Trois fois le prêtre reprit la formule : « Seigneur, ai pitié de nous ». Et avec ceci conclut la cérémonie.

   Le commissaire Tynianov saisit son portable et le mit tout de suite en fonctionnement. À peine l´appareil avait récupéré ses sens, il se mit tout de suite à vibrer et à sonner comme pour exprimer sa plus vive protestation contre le silence forcé auquel il avait été soumis, d´une manière tellement dégradante, et pendant si longtemps. Ainsi donc, dépité et blessé dans sa fierté, il délivra au commissaire plusieurs messages urgents, oraux et écrits.

   Tynianov, après en avoir pris connaissance, fronça le sourcil et commença à chercher du regard Iaïtchnitsa, laquelle se dépêcha de le rejoindre. Mais Ivan en fit autant.

   -La prière pour le salut de l´âme de sa mère n´est pas encore terminée que nous avons déjà l´exemplaire serviteur de l´État en train de s´y rendre, à genoux, entendre la voix de son maître et connaitre ses moindres désirs, s´il souhaite une citronnade pour se rafraichir ou bien un amuse-gueule pour réveiller ses mâchoires endormies.

   -Un type a été retrouvé ouvert d´un bout à l´autre et écartelé dans sa propre maison. Quelqu´un devra s´en occuper, n´est pas ? Qu´est que t´en penses ?

   -Non pas un Tynianov, dont les ancêtres comptaient parmi ses possessions les âmes par milliers.

   -Ah, mon cher Ivan ! N´oublies pas de présenter mes hommages à Madame ton épouse, ainsi que toutes mes excuses pour devoir m´absenter avec autant de précipitation.

   -Va te faire foutre !

   -Pour l´instant, considère-toi heureux que je m´occupe de l´investigation criminelle et non pas des affaires financières.

                                                   II

   Alba Longa avait fini de se débattre avec ses deux heures d´amphithéâtre et les étudiants commençaient à descendre de cette espèce de pigeonnier d´abbaye dans lequel ils avaient été perchés comme des oiseaux. Il ramassait avec parcimonie ses effets personnels éparpillés sur la table et les remettait sans hâte dans son cartable en cuir, lorsqu´une voix bien timbrée et vaguement connue l´interpella en espagnol. C´était Clara, une ancienne élève.

   -Salut, Clara. J´ai entendu par des sources diverses et variées que tu diriges déjà ta propre galerie d´art. Toutes mes félicitations !

   La jeune femme se contenta de sourire et donc Alba ajouta :

   -¿Es-tu venue chercher quelqu´un en particulier ?

   -Oui. Toi.

   Alba fut frappé par une confusion momentanée. Cependant il répliqua vite :

   -¿Et à quoi dois-je ce privilège immérité et singulier ?

   Clara sourit à nouveau. C´était la première fois qu´Alba lui parlait de la sorte, mais à vrai dire la situation n´était plus la même.

   -Je viens te proposer une affaire.

   La confusion fut changée en perplexité.

   -Je suis tout à toi, bien que je craigne de ne pas pouvoir me rendre d´une grande utilité car je n´ai jamais été très fort en peinture.

   -Déteint-toi, car il ne s´agit pas de peinture. C´n’est même pas moi qui sollicite tes services de linguiste, mais mon grand-père.

   Le grand-père était rien de moins que Jacobo Bardés, un des peintres vivants le plus cotés du moment. Clara, après avoir scruté la réaction de son interlocuteur, reprit son exposition des faits.

   -Alors écoute, on lui a proposé l´achat d´un manuscrit castillan du XIII è siècle, lequel il tient provisoirement en son pouvoir afin de réaliser lui-même les expertises qu´il considère nécessaires. Et il se trouve que quelqu´un a mentionné ton nom et lui a conseillé de te contacter. Il s´agit, dans un premier moment, de déterminer si le texte a réellement été écrit à la date indiquée. Qu´en penses-tu. Ceci est-il possible ?

   -Naturellement. Et ce manuscrit, a-t-il un titre ?

   -Il s´agit du « Picatrix ». Une sorte de grimoire.

   -Je le connais. Pendant le Moyen Âge des nombreuses versions latines ont circulé, plusieurs d´entre elles ont été conservés jusqu´à nos jours. Par contre, en castillan, on sait qu´il y eut au moins une, mais elle a été perdue.

  -De là, la valeur immense qu´elle possède, si jamais elle existait toujours.

   -Certainement. Alors on n´en parle plus. On va jeter un coup d´œil à ce fameux manuscrit.

   Le moins qu´on puisse dire est que Clara n´était pas venue à pied au rendez-vous. Lorsqu´elle appuya sur sa télécommande, ce qui se déclencha avec un bruit sec fut le mécanisme de fermeture centralisée d´un Porsche Carrera. Lequel, malgré ses possibilités immenses, fut conduit avec une étonnante douceur et mesure par sa jeune propriétaire.

   À ces heures du matin, la « voie rapide » se trouvait presque débarrassée et méritait, plus ou moins, le nom qu´on lui avait attribué. Alba Longa l´employait rarement sans être lui-même au volant, ainsi il saisit la possibilité de contempler bien à son aise les montagnes du fond, à sa gauche, et la mer turquoise, très proche, qui se montrait à intervalles parmi les blancs parallélépipèdes alignés tout au long de la Promenade des Anglais. Et en face de lui l´observatoire astronomique, tel une église méditerranéenne peinte à la chaux.

   -Il me semble que c´est aujourd´hui que tu commences tes vacances d´été, mais j´ai oublié de te demander si t´as fini ta journée.

   -Oui, la journée et l´année scolaire, les deux sont terminées pour de bon.

   -Magnifique, ainsi l´étude du manuscrit deviendra une douce transition vers le « dolce far niente » estival.

   Alba comprit que ce qu´on attendait de lui n´était pas une simple datation du texte, mais une véritable expertise convenablement établie et argumentée.

   -Tant mieux, la nature n´apprécie pas les transitions brusques. Et toi, tu vas avoir droit aussi à des vacances bientôt ? Cette ville semble faite exprès pour cela.

   -Ah bon ? Et comment ça se fait que, les jours ouvrables, vers huit heures du matin, ses veines semblent gonfler dans l´effort de canaliser l´avalanche de travailleurs qui l´envahissent ?

   -Et de dioxyde de charbonne aussi. Une somptueuse ville de contrastes, en effet.

   Ceci le dit Alba tout en regardant le superbe palais qui domine l´agglomération du haut d´une colline, dans la partie est, et fait construire par la reine Victoria d´Angleterre. Clara suivit la trajectoire du regard d´Alba.

   -Un édifice très imposant. Il parait que la reine donna l´ordre de le construire en une année, pas plus. Et le délai fut respecté.

   -En Espagne on dispose d´un cas similaire, il s´agit de l´aqueduc de Ségovie, lequel fut érigé en une seule nuit. Mais son constructeur fut le diable.

   Clara sourit une fois de plus, amusée. Alba ne put s´empêcher d´admettre qu´il y avait quelque chose de contagieux dans ce sourire.

   -Je préfère retenir la deuxième théorie selon laquelle il fut érigé par les romains.

   -C´est plutôt la théorie officielle, pour tout dire….

   -Et la plus probable d´ailleurs…

   Ils sourient tous les deux maintenant.

   Clara enfila une rouelle qui ressemblait à un toboggan immense surplombant les toits de la ville et ne rencontra pas la moindre difficulté pour garer son véhicule car il n´y avait là que deux ou trois voitures, sans doute en raison que ces résidences élégantes étaient toutes munies d´un nombre largement suffisant de vastes garages.

   -Nous y sommes arrivés –annonça la charmante conductrice.

   Alba se redressa sur le trottoir et regarda autour. Ce qui le frappa tout de suite, ou plutôt qui attira son attention avec la force d´un gigantesque électroaimant, fut une villa maussade et imposante à la fois, dont les hauts murs de pierre taillée possédaient l´allure d´une falaise sur laquelle se furent installées la faune et la flore caractéristiques de ces endroits inhospitaliers. Il y avait quelque chose dans cet édifice qui le plaçait en dehors du temps et de l´espace. En effet, raisonna Alba, son style était très différent à celui de la région. Il ressemblait plutôt à un gris « manoir » normand, construit vers la moitié du XIXe siècle par un de ces magnâtes parisiens des temps de Maupassant qui prenaient régulièrement le train de nuit pour se réveiller le lendemain sur Nice. D´autre part, elle donnait l´impression d´avoir été abandonnée depuis longtemps. À première vue, il n´y avait pas des dégâts visibles, mais il était évident que la façade n´avait pas connu un ravalement pendant les cinquante dernières années et tous les volets sans exception étaient fermés.

   Alba Longa était persuadé que Clara et son grand-père vivaient là-dedans et ne savait pas comment cacher son incompréhension.

   De là son soulagement quand il vit que son ancienne élève se dirigea vers une autre entrée à seulement quelques pas du vieux portail qui donnait accès à cette sorte de maison hantée.

   La méprise s´était produite du fait que le corps principal de la maison de Clara n´était pas visible de la rue, le mur de clôture et son éloignement la cachaient depuis cet angle-là.

   Pour ne pas être un bâtiment officiel, la villa habitée par Bardés et sa petite-fille n´avait rien à envier à la résidence royale dont ils venaient de parler. Elle était mieux située, dans le sens qu´elle était placée plus près de la mer, à un endroit privilégié situé sur une des collines de l´est, offrant une vue impayable non seulement sur l´immensité azur, mais aussi sur la Promenade des Anglais dans toute sa longueur avec l´aéroport au fond. En réalité on apercevait pratiquement toute Nice depuis là.  Il s´agissait d´une construction massive de style provençal, qui s´étalait en plusieurs corps de bâtiment. La façade principale était traversée d´un but à l´autre par des balustrades en pierre blanche, et ceci à tous les étages. On en trouvait aussi pour séparer le jardin de la terrasse, où démarrait la piscine qui se prolongeait vers la mer donnant l´impression, par un effet optique, de joindre les eaux de l´une et l´autre en un seul bleu. Mais en réalité, au-delà de la piscine il y avait encore une bonne portion de jardin, de même des deux côtes de l´édifice.

   Alba Longa, bien entendu, n´imaginait pas moins d´un peintre de la renommée de Bardés.

   Celui-ci les attendait justement au bord de la piscine, tiré aux quatre épingles, et tellement plongé dans la lecture d´un journal qu´il ne s´aperçut pas de leur arrivée que lorsqu´ils se trouvèrent à seulement quelques pas de lui. Cependant, dès qu´il remarqua en fin leur présence, il émergea de sa chaise avec une telle célérité et souplesse qui ne manquèrent pas de surprendre Alba Longa. En réalité, il ne s´agissait pas d´un vieillard, mais d´un homme d´un âge mur certainement, bien que solide encore, un peu rondelet, il est vrai, ce que les français désignent avec l´expression « en bon point », quoique élégant malgré tout, avec une coupe de cheveux et une petite moustache poivre-sel qui rappelaient vaguement l´acteur Clark Gable.

   Bardés serra chaleureusement la main d´Alba Longa.

   -Ravi de vous connaitre personnellement.

   Alba considéra que c´était justement cette phase-là qui aurait dû lui échoir et pas le contraire. Donc il s´empressa de corriger.

   -C´est moi qui reçoit l´honneur immérité de serrer une main si célèbre.

   -Bien au contraire –rétorqua Bardés tout en regardant de manière intentionnée sa petite-fille – cela fait des années que j´entends constamment parler de vous.

   Mais s´en apercevant que soudain Clara s´était empourprée vivement, il changea tout de suite de sujet de conversation.

   -As-tu vu quelle est la nouvelle du journal d´aujourd´hui ?

   En disant cela, il lui tendit le « Nice-Matin ».

   Les yeux noirs de Clara foncèrent sur l´article comme un harpon et elle perdit la couleur de ses joues aussi rapidement qu´elle était venue.

   -No ! –S´écria-t-elle, tout en prolongeant la voyelle. –

   Véritablement elle apparaissait surprise et touchée.

   -Pauvre Vergari ! –Ajouta.

   -Oui. C´était un sujet attachant –renchérit Bardés. –

   Clara poursuivait la lecture, de plus en plus pâle.

   -Et quelle fin horrible !

   Elle lui rendit le journal à son grand-père, comme s´il pesait une tonne et elle ne pouvait plus le tenir.

   Bardés se tourna vers Alba Longa.

   -Avez-vous entendu parler de Georges Vergari ?

   -Non, du tout. Du moins que je m´en souvienne…

   -Vous avez peut-être oublié le nom, mais le cas fut largement relayé par les médias. Il s´agit de l´ancien jardinier de Brik qui, après toutes les années écoulées depuis la mort du peintre, il surprit tout le monde en prétendant qu´il possédait quelques études du maître, des ébauches de ses tableaux le plus célèbres.

  -Ah, oui, bien-sûr que oui ! Et maintenant il est mort… Mince alors…

   -C´est ne pas qu´il est mort. Ça peut arriver à tout le monde. Mais lui il a été assassiné. Notez ce qu´il dit le journal : « Hier dans l´après-midi fut trouvé par la femme de ménage le corps, horriblement mutilé et avec des clairs indices d´avoir été torturé, de Georges Vergari. Lequel, comme le lecteur s´en souvient sans aucun doute, avait été le jardinier de Gustav Brik et que, il y a quelques mois, dévoila que ce dernier lui avait offert, en récompense à ses bons et loyaux services, une collection d´ébauches, signés de sa main. La famille du peintre fit appel aux tribunaux afin qu´on leur rende des œuvres d´une si grande valeur, pour lesquelles le jardinier ne possédait pas le moindre titre de propriété ou bien un document quelconque qui donne foi par écrit d´une donation tellement douteuse. Tout s´était passé verbalement, argumenta Vergari. L´affaire fut donc portée devant les tribunaux et, pendant le procès, les deux parties trouvèrent un accord. Moyennant une substantielle compensation économique, Vergari accepta de rendre l´ensemble des ébauches à la famille de Brik. Maintenant, la mort tragique du jardinier soulève évidemment de nombreuses questions. »

   -En effet. Une affaire assez délicate –admit Alba. –

   -Pendant que Brik était de ce monde, nous avions une relation constante avec Vergari. Il est vrai que, entre les deux hommes, existait un rapport décontracté, informel. Il y avait une sympathie mutuelle et une proximité indéniable. Vergari, dans son terrain, était un véritable spécialiste. Il s´agissait, en réalité, de deux maîtres, chacun dans sa spécialité, qui utilisaient, tous les deux, le ton professoral de celui qui a crevé tous les secrets de sa propre discipline. Vergari était un peu astrologue dans les bords. En tout cas, grâce à lui, la terre donnait à Brik l´ensemble de produits que, par exemple, aurait fourni une abbaye du Moyen Âge, en ce qui concerne la nourriture et la médecine. En plus d´un jardin disposé selon les règles de l´art, dont la variété et la beauté sautaient aux yeux à n´importe quelle époque de l´année. Et de tout cela Brik ne pouvait pas cacher sa fierté devant ses invités. Vergari possédait de surcroit un véritable talent relationnel. Clara est tellement touchée par ce que, depuis qu´elle était enfant, dès qu´on arrivait à la maison de Brik, elle partait à la recherche de Vergari pour que celui-ci lui raconte des véritables histoires dont les personnages étaient des plantes et elles étaient merveilleuses et intéressantes comme des contes de fées.

   -Tout à fait –avoua Clara. – Et le fruit de ces enseignements on peut le voir, en partie, ici même.

   -C´est clair. Mes propres jardiniers mettent en exécution, avec d´excellents résultats, les conseils de Clara. Et maintes fois ils restent admiratifs devant les connaissances qu´elle possède.

   -Maintenant, dis-moi, papi. Qu´est-ce que tu en penses, ceci lui donnera ou bien lui enlèvera de la valeur à l´acquisition que nous avons fait d´une de ces ébauches de Brik ?

                                                      III

            La doctoresse Jeanne Dal Ponte avait consacré la plupart du matin à réaliser l´autopsie du cadavre de Vergari et maintenant elle rangeait ses ustensiles avec un brin de précipitation, elle se lavait, enlevait sa blouse de travail et s´apprêtait à sortir de la chambre froide, quand elle se trouva nez à nez avec le commissaire Tynianov.

   -Venez, commissaire. Ça fait un moment qu´une idée tournicote dans ma tête.

   En disant cela, elle se précipita dans la chambre contigüe. Elle s´assit face à un ordinateur en marche, tapota de façon fulgurante pendant quelques secondes et ensuite fit pivoter l´écran afin que le commissaire puisse le voir.

   -Voici l´arme du crime.

   Le commissaire se pencha jusqu´à s´appuyer sur la table et contempla un formidable couteau dont la lame rappelait vaguement la forme d´un poisson.

   -Il est originaire du Népal, mesure entre 40 et 46 centimètres et on le nomme Kukri. Il gagna notoriété quand il fut employé en combat par les Gurkha, des unités de l´Armée britannique composées indifférentement d´européens et de natifs. Originairement ces derniers appartenaient au clan rajput Khasi, implanté dans le nord de l´Inde, mais qui ensuite, au courant du XVI è siècle, émigra vers l´actuel territoire du Népal. Notez cette entaille, près de la poignée, elle sert pour diriger le sang dehors, de façon à ne pas mouiller le manche. Cette entaille a laissé ses traces caractéristiques sur le corps de Vergari.

   -Sommes-nous, comme il semble évident, face à une arme rare en occident, au point de constituer un élément réducteur dans l´investigation ?

   -Très certainement. Bien que pas au point de nous permettre de centrer, du coup, sans arrière-pensée, nos recherches sur la communauté indienne de Nice. Comme je l´ai dit précédemment, les Gurkha étaient des unités mixtes, par conséquent il pourrait s´agir aussi d´un descendent d´un vieux soldat britannique.

   -Ou bien d´un érudit du crime, genre un de ces adeptes à une “Society of Connoisseurs in Murder” comme celle mentionnée par De Quincey dans son œuvre “Murder, considered as one of the fine arts”.

   -Ceci dit, je me penche sur l´hypothèse d´un oriental, car il faut prendre en considération un autre détail.

   -Faites-vous allusion à la torture ? S´agit-il, là aussi, d´une méthode particulière ?

   Le commissaire réussit enfin à arracher son regard de l´écran et roidit comme un condamné à mort qui s´apprête à écouter la sentence fatidique. Le médecin légiste cessa, elle aussi, de concentrer son attention sur l´ordinateur et fit tourner sa chaise jusqu´à ce qu´elle se mit face à face avec Tynianov. Mais elle croisa ses jambes avant de parler.

   -À Vergari lui a été administrée l´ainsi nommée « mort des mille et une entailles », une modalité de supplice qui culmine avec le décès de la victime, et qui consiste à écarteler le condamné, lequel demeure attaché à un poteau tout en regardant comment on dépose devant lui des morceaux de son propre corps. La méthode permet de maintenir le supplicié en vie jusqu´à ce qu´on lui extirpe l´hypophyse et la mort survient. Ça a été pratiqué en Chine entre l´an 907 et 1905, et était appliqué à des serfs qui ont tué leur maître ou à des crimes de lèse-majesté.

   -Au moins pour la toute dernière opération il faudrait un plus petit couteau.

   -Bien sûr, les interventions délicates sont effectuées avec une sorte de bistouri.

   Le commissaire contourna la table et se dirigea vers la fenêtre. La rue offrait à ses yeux le spectacle du drame humain permanent dans les grandes villes : la lutte pour l´espace, la recherche d´un lieu pour se frayer un chemin, d´un lieu pour se garer. À Nice, cependant, les gens étaient descendues d´une marche dans l´échelle de la responsabilité, une sorte de relâche morale s´était produite sous cet aspect-là. Tynianov n´avait jamais vu, dans aucune autre ville, tant de voitures garées à double file, ou tout simplement mal garées, ce qui duplique les problèmes de circulation ; toutes les artères sont amputées d´une voie et des milliers de personnes, bien garées celles-ci, sont potentiellement prises en hottage et , pour sûr, elles sont furieuses et le montrent en faisant sonner immodérément leurs klaxons ; même si, une fois sortis d´embarras, au bout d´une attente indéfinie, le plus probable est qu´eux-mêmes vont, sans le moindre souci, garer leur voiture à double file.

   -Dites-moi, madame Dal Ponte, cette progressive ascension vers la mort…., est, depuis le commencement de l´opération, irréversible, ou bien, pendant quelque temps au moins, le condamné peut garder un espoir, même infondé ou chimérique, de rémission ?

   -Ascension ou descente ?

   -Ça dépende du point de vue.

   La doctoresse plongea dans cette considération.

   -Oui, justement. Une partie de la cruauté de la procédure repose sur cette base. Ce rituel macabre peut commencer très lentement, moyennant des incisions réellement insignifiantes. L´essentiel est que la victime sache ce qui l´attend. Mais, bien entendu, l´espoir est la dernière chose qu´on perd. En attendant, il y a des coups de théâtre, qui ne sont pas irréversibles, du moins en théorie…

   -Autrement dit, on peut utiliser cette méthode pour obliger quelqu´un à avouer quelque chose.

   -C´est faisable, mais dans ce cas-là l´intervenant doit posséder des connaissances encore plus accrues en médecine. Ou bien accaparer une longue expérience dans le labeur.

   -Il y a une conscience professionnelle pour tous les métiers dans ce monde.

   Cette fois fut le tour pour la doctoresse Dal Ponte de se lever et de rester légèrement appuyée sur la table. Tynianov continuait à regarder par la fenêtre.

   -Si c´était le cas par rapport à Vergari – conclut Dal Ponte presque en chouchoutant ses mots- alors celui-ci afficha une résistance héroïque.

                                                      IV

-On serait tenté de penser que, selon la loi de l´offre et la demande, si d´autres ébauches de Brik venaient à apparaitre, ceux qui existent actuellement perdraient une partie de sa valeur. Cependant, cette loi qui a fait largement ses preuves dans le marché en général, ne se vérifie pas dans le domaine de l´art. L´œuvre d´un peintre tel que Brik ne perdra jamais de la valeur, mais bien au contraire, tant qu´elle existera, son prix continuera de monter au point que personne n’est en mesure de prédire quand cela va s´arrêter. Toujours vers le haut, peu importe la quantité astronomique atteinte, le lendemain sera supérieure et ainsi de suite.

   -Ah, bon ! Car tu sais… Je n´aimerais pas débuter ma carrière avec un échec retentissant…

   Bardés sourit et pinça affablement le menton de sa petite-fille.

   -Ne t´inquiète pas, mon trésor. Il est extrêmement rare que ce métier donne des surprises désagréables. À moins qu´on ne se fasse pas rouler dans la farine.

   -Et afin d´éviter cette désagréable éventualité nous disposons de l´inépuisable science de mon grand-père. N´est pas ?

   -Voilà, c´est tout à fait ça, ma petite !

   Et en disant cela il ébouriffa un peu ses cheveux.

   -Au pire, ce n´est pas si grave que ça. Nous, les espagnols, disons souvent dans ce type de situations : on a plus perdu dans la guerre de Cuba. Heureusement nous sommes financièrement suffisamment à l´abri pour se soucier, non pas d´un, mais de plusieurs échecs de cette nature.

   -C´est bien vrai, tes propres tableaux se vendent bien, c´est le moins qu´on puisse dire.

   Bardés porta théâtralement sa main sur le front.

   -Mais nous n´avons toujours pas proposé quelque chose à boire à notre hôte ! Suivez-moi, s´il vous plait.

   Tous les trois s´avancèrent de quelques pas vers le bar.

   – Que souhaiteriez-vous prendre ? –suggéra le peintre tout en montrant une véritable armée de bouteilles en ordre de bataille.

   -Seulement un verre d´eau bien froide, s´il vous plait. Les deux heures d´amphithéâtre et cette chaleur m´ont donné une soif du diable.

   -Quand il fait chaud –confirma Clara-, les salles de classe sont un véritable four. Moi aussi, je prendrai un verre d´eau bien froide.

   -Comme vous voudrez. Quant à moi, je n´envisage pas de renoncer à ma médecine d´avant et après les repas.

   En disant cela, Bardés servait déjà deux verres d´eau et pour lui un whisky avec plusieurs morceaux de glace.

   -Et puisqu´on parle de la valeur de l´art… Je suppose que Clara vous ait mis au courant de l´existence de ce manuscrit qu´on prétend dater du XIIIe siècle.

   -Tout à fait. Le « Picatrix » en castillan.

   -Le connaissez-vous ?

   -J´en ai entendu parler. C´est le titre latin qui fut donné à un traité en langue arabe de magie et hermétisme écrit par un tel Maslama al-Mayriti, qui vécut à la fin du Xe et commencement du XIe siècle. Plus tard, Alphonse X de Castille, connu par son surnom « Le Sage », ordonna à sa célèbre « École des traducteurs de Tolède » l´élaboration d´une version castillane pour son usage personnel et une latine pour les autres. Avec le temps, les deux versions subirent une évolution très différente. Tandis que la latine était copiée et recopiée, jusqu´à atteindre une remarquable diffusion par tout en Europe, particulièrement entre le XVIe et le XVIIIe siècle, la version castillane a été perdue pour toujours, ou du moins jusqu´à aujourd´hui.

   -Ceux qui m´ont proposé de l´acheter m´ont référé la même chose. Le manuscrit, d´après eux, serait resté entre des mains privées, à propos desquelles ils ont refusé de me fournir la moindre référence, il pourrait s´agir d´une famille influente, connue ou pas, comme par exemple une de ces grandes familles castillanes qui dominèrent la vie politique du royaume pendant les siècles qui suivirent, tout en créant des réseaux d´alliances d´une grande complexité, provoquant ainsi des nombreuses guerres civiles, ou bien l´Eglise elle-même, ou n´importe quelle autre entité. Quoi qu´il en soit, la raison qui poussa ces gens-là à ne pas divulguer l´œuvre castillane, toujours selon la source indiquée, fut double, premièrement, l´idée de bon sens et qui est souvent évoquée, à savoir, que la langue culte, le latin, constituait déjà une barrière restrictive considérable, et la vouait à des individus d´une certaine élévation, morale et intellectuelle, et à un certain engagement, si on veut utiliser un terme moderne. Vous me comprenez, sans doute. Ce même argument fut servi pour entériner la défense de traduire la Bible dans les langues romaines utilisées par les différents peuples d´Europe.

   -En effet. Le savoir ne devait pas tomber entre les mains du vulgaire. Ceci pourrait s´avérer dangereux. « Celui qui a l´ordre des mots, à l´ordre des choses ».

   -C´est exactement cela. Mais il y avait une autre raison. Qui que ce soient les gens qui détenaient le manuscrit, ils croyaient à l´efficacité réelle du texte. Autrement dit, ils étaient convaincus que l´étude de ce manuscrit était susceptible d´octroyer un véritable pouvoir magique. Je me réfère à une propriété qui aurait le texte castillan et non pas le texte en latin, au du moins pas dans la même mesure. Peut-être par ce que le deuxième était destiné à la divulgation, certes restreinte, mais divulgation quand même ; tandis que le premier était destiné à l´usage exclusif et personnel du roi. Et il convient de rappeler que la magie est connue par beaucoup comme « l´art royal ».

   -Si les rois avaient possédé pour de bon « l´art royal », la Révolution française ne se serait jamais produite –rétorqua Alba, sceptique. – Et la russe non plus.

   -Parfaitement d´accord –s´empressa à répliquer Bardés. – Cependant, même si elle ne manque pas tout à fait de charme, ce n´est pas cette propriété générative du texte qui nous intéresse au premier chef, du moins pour l´instant. Il y a une autre considération qui prime. Vous serez d´accord avec moi que si ce manuscrit s´avérait authentique, sa valeur marchande serait conséquente. C´est de cela qu´il s´agit. Et ceci constitue déjà une magie plus que suffisante.

   -Certainement –concéda Alba, avec amusement. –

   -Je ne souhaiterais pas vous amener à conclure que j´ai l´habitude de réaliser des achats de cette nature naïvement. Bien entendu, une analyse scientifique du papier, de l´encre, des couleurs, etc. s´impose. Cela va de soi. Mais vous serez d´accord avec moi que le coût de ceci est élevé. Ce qui convient, dans un premier moment, est de savoir si le langage du texte se correspond réellement avec le castillan de 1256 et dans ce cas-là il pourrait, éventuellement, être digne d´une nourrie batterie d´analyses. Et même si son langage appartenait à une époque légèrement postérieure, ce qui permettrait d´envisager une copie de, mettons, fin du XIIIe siècle, ou bien du XIVe, ou à la limite du XVe, laquelle ne manquerait pas d´être encore intéressante. Bien sûr, en fonction de son éloignement de l´original, le prix ira avec. Par contre, s´il s´agit d´une maladroite imitation du XIXe, du XXe, ou de l´actuel, elle serait bonne à donner à un boutiquier pour qu´il la vende dans un petit marché en plein air. On m´a assuré qu´une telle opération peut être accomplie par un expert philologue comme vous l´êtes.

   -N´importe quel élève de philologie hispanique pourrait le faire. Je me rappelle que c´était l´exercice préféré de notre professeur d´histoire de l´espagnol. Il nous donnait un texte, de préférence médiéval, et il nous demandait l´année, le jour, et s´il avait été rédigé avant ou après le repas de midi.

   -Je vois que vous gardez votre bonne humeur d´étudiant.

   -En effet, à l´époque, les blagues visant les exercices de ce bon érudit fusaient.

   -Mais il ne s´agit pas non plus d´un simple exercice universitaire, d´une durée de quelques heures, dont le but serait de déterminer succinctement la date de composition, même d´une façon inattaquable et on ne peut plus évidente. Ce que je vous demande est un véritable document comportant une expertise scientifiquement fondée et largement argumentée, laquelle, dans l´éventualité que notre manuscrit serait un faux, puisse convaincre aisément ceux qui me proposent l´affaire. Vous me comprenez. Pour moi, dans le cas où je devrais refuser l´achat, il est du plus grand intérêt de prouver ma bonne foi. Je suis trop engagé en affaires avec eux pour pouvoir me permettre de les agacer gratuitement.

   -Je comprends votre situation.

   -Encore une autre chose. Etant donné l´importance de l´objet de votre étude, vous comprendrez qu´il ne peut pas sortir de cette maison. Il ne s´agit nullement de manque de confiance en vous. Il se trouve qu´ici je peins mes tableaux, un certain nombre d´entre eux je les garde entre ces murs, et pas seulement des miens, mais aussi parmi ceux qui m´ont été offerts par mes amis artistes. Les mesures de sécurité que j´ai été contraint de faire servir sont sophistiquées. De nos jours, la tranquillité absolue n´existe pas, et encore moins en ce qui concerne les œuvres d´art d´une certaine valeur. Mais vous serez d´accord avec moi en ce qu’ici le manuscrit est plus en sécurité que dans votre appartement. Ce que je suis en train de vous proposer est que vous soyez mon hôte pendant quelques semaines. Je vous promets de faire tout ce qui sera à ma portée pour rendre votre séjour parmi nous le plus agréable possible. Accepteriez-vous cette fâcheuse condition ?

   Pendant un moment, Alba demeura confus. Par étrange que cela puisse paraitre, il avait commencé à deviner que ce travail semblait se profiler en longueur. Mais il n´avait nullement réalisé qu´on risquait de lui demander de l´exécuter « in situ ». Cependant, il trouva rapidement les mots justes.

   -Elle n´est pas fâcheuse du tout. Bien au contraire, ça sera pour moi un honneur et un plaisir que d´accepter votre invitation.

   -Le plaisir est tout à nous –dit Bardés tout en lançant un regard intentionné à sa petite-fille. –

   -Mais il me faudrait passer avant chez moi prendre un certain nombre de choses, notamment mes outils de travail pour les prochains jours.

   -Entendu. Vous parlez de vos livres.

   -Il me suffira de deux, et de quelques vieilles annotations.

   -Je vais te conduire –proposa Clara immédiatement. –

                                                      V

  Fréderic Schluter entra dans un certain édifice public de la capitale française. Sa tenue vintage printanière, composée de pantalon et veste de lin blanc, chemise bleue à pois également blancs, poche carrée en soie assortie avec la chemise, chaussures en cuir marron, luisantes et craquantes, son corps rondelet sans atteindre l´obésité et ses lunettes à monture dorée, de l´or peut-être, lui conféraient l´apparence d´un inoffensif professeur d´université, volontairement immergé dans un milieu de son choix, à la recherche de la confirmation empirique d´une de ses innovatrices hypothèses scientifiques. Il avança vers le centre du hall et là il s´arrêta un instant, pareil à celui qui hésite encore entre plusieurs choix, et ensuite il commença à marcher comme un maçon. Arrivé à l´extrémité opposée de la pièce, il s´assit et se mit à atteindre, les bras croisés.

   Tout de suite, un type s´approcha de lui.

   -Tu désires quelque chose en particulier, mon frère ?

   -Je suis de retour à Ramah – répondit Schluter.

   -Septième étage, porte 59.

   Cette information délivrée, l´individu partit sans dire un mot de plus. Schluter dirigea ses pas vers l´ascenseur. Après avoir attendu que la porte se ferme, il se regarda dans la glace. Il avait perdu toute sa suffisance, son visage était beaucoup trop pâle, carrément pâle à l´excès, et son regard était le regard fou de celui qui ne sait pas par où commencer à courir. Il ferma les yeux et se mit à respirer profondément. Il allait rencontrer Bémoz en chair et en os. Un entretien en tête à tête avec l´innommable. Que diable s´est-il passé pour qu´il soit appelé voir ce qui ne peut pas être vu ? L´ascenseur s´arrêta très lentement et les portes mirent une éternité pour s´ouvrir. Schluter réalisa qu´il suffoquait, le rythme de sa respiration s´accéléra. Cependant, jusqu´à l´entrée dans le hall tout allait très bien. Il regardait les numéros des portes sans y prêter vraiment attention et il mit un certain temps à comprendre qu´il avançait dans la direction opposée.

   Maugréant à voix basse, il rebroussa chemin.

   Le couloir était tapissé en rouge, des deux côtés montait une plinthe en bois jusqu´à une bonne cinquantaine de centimètres. Et le silence qui y régnait était de mausolée.

   Porte cinquante-neuf. Les deux chiffres dorés étincelaient à la lueur des lampes. On dit que celui qui voit son visage, meurt. Instinctivement il jeta un regard fuyant vers la partie du couloir qu´il venait de parcourir. Sa main frappa à la porte et il la regarda, effrayé, comme si elle toute seule avait fait une bêtise contre la volonté de son maître. Le silence devint, si cela était possible, encore plus dense. Fréderic Schluter inhala tout l´air dont il était capable, appuya sur la poignée, elle aussi dorée et froide, et entra.

   La pièce était sombre. Une faible lumière venait de l´angle opposé ou brûlaient ses sept flammes d´un candélabre. Quand il pivota sur ses talons pour fermer la porte il se croyait encore seul. Mais en se retournant il aperçut la silhouette assise d´un moine revêtu d´un habit noir foncé, la tête couverte soigneusement avec une capuche. Un frisson qui lui traversa d´un but à l´autre la moelle épinière le secoua tout entier.

   Cependant, en récupérant un peu la maîtrise de soi, il considéra que ceci était plutôt un bon signe. Il ne voulait pas qu´on aperçut son visage.

   Schluter resta débout, à quelques pas de la porte, sans oser bouger un seul de ses muscles, en attendant que l´autre décide ce qui devait être fait. Mais le moine persistait dans son mutisme, à tel point que Schluter, pendant un moment, soupçonna qu´il s´agissait seulement d´un mannequin. Mais il se bernait ; ses yeux commençaient à s´adapter à la pénombre et il s´aperçut que la main droite de cette sorte de spectre s´élevait lentement et du coup sa voix résonna tel un éboulement dans la montagne.

   -Asseyez-vous, s´il vous plait, et veuillez excuser cette mise en scène d´un goût certainement douteux. Mais il est préférable que vous ne voyiez pas mon visage.

   En effet, à une certaine distance de celui qui avait parlé, Schluter découvrit une chaise solitaire. J´ignore pour quelle raison il ne veut pas qu´on regarde son visage, se dit dans sa tête le commandant, sa voix le rend unique. Il n´avait jamais entendu une voix humaine tellement basse et rauque. Une citation biblique lui vint à l´esprit : « Une voix comme le bruit de nombreuses eaux ». Mais le visage, c´est sûr, il ne le voyait point. La capuche était trop grande, et c´était fait exprès, sans aucun doute. La lumière du candélabre avait été placée stratégiquement, sur le côté et un peu en arrière. Ainsi, sa voix tellurique donnait l´impression de surgir de la profondeur d´une grotte ténébreuse.

   -Dites-moi, monsieur Schluter, comment progresse notre affaire ?

   Le corps de Bemoz était double, épais. On devinait sous l´habit la présence de ses membres solides, démesurés.

   -Il avance, monsieur, bien qu´il ne le fait pas avec la célérité qu´on souhaiterait. Les méthodes que la science moderne met à la disposition de l´investigateur sont fascinantes, bien entendu ; mais, malgré cela, on est contraint de reconnaitre que nous nous trouvons face à une organisation mafieuse tentaculaire, disposant d´un mécanisme complexe et bien rodé à travers de nombreuses années d´expérience, une trentaine peut-être. Les copies sont toutes parfaites du point de vue artistique et technique, validées par les plus prestigieux experts, et évidemment par ceux qui le sont moins, au point qu´on les retrouve souvent chez Drouot ou Sotheby. Elles apparaissent dans les endroits les plus surprenants et elles intègrent aisément le circuit officiel avec l´aval des commissaires, de bonne ou de mauvaise foi. Elles sont de plus en plus nombreuses. Aucun auteur, ancien ou moderne, aucun style, se trouve à l´abri de ce fléau. Le volume de l´escroquerie nous oblige à envisager la possibilité, non pas d´un faussaire de génie, mais au minimum trois. La technologie moderne, appliquée à l´analyse des composantes matérielles des tableaux, permets de tirer quelques conclusions intéressantes, comme par exemple l´origine géographique des toiles, car les microorganismes, la poussière, le pollen, l´eau si celle-ci a été employée dans le mélange des couleurs, sont susceptibles de révéler le lieu dans lequel elles ont été élaborées et même fournir une date approximative de composition. Selon les expertises réalisées, nous avons trois sources principales ; l´une se situe ici, à Paris, il y en a une autre en Normandie, et finalement une troisième à la Côte d´Azur. Mais bien sûr, la majorité des originaux ont été peints dans ces trois régions. Malgré cette réduction dans l´espace, l´identification des auteurs des faux n´avance pas puisque, sans le moindre doute, ceux-ci sont bien entourés par une équipe qui reste en permanence à leur disposition, en leur fournissant le matériel nécessaire, je me réfère à un matériel authentique, d´époque, le même que le peintre original employa au moment de réaliser son œuvre, les déchets duquel sont ensuite retirés et détruits et le faux obtenu pris en charge et mis immédiatement dans les circuits de vente. Sans compter les services de surveillance et protection des théâtres d´opérations et, éventuellement, de l´évacuation et nettoyage de ceux-ci le cas échéant.

   -Cela fait cinq ans que je vous ai mis à la tête de cette opération, avec tous les moyens afférents, non seulement la police de ce pays, mais aussi celle du monde entier, à votre disposition et je ne peux même pas rêver avec la possibilité d´avoir un seul de ces rats entre mes griffes. C´est cela que vous êtes en train de me dire ?

   -La tâche est ardue, monsieur. Néanmoins je comprendrais que, face à l´absence de résultats, vous songiez à me remplacer par un autre agent plus efficace.

   -Vous ne saisissez pas la portée de vos mots, Schluter. Dans le guêpier dont vous êtes tombé, quand quelqu´un cesse de monter, crève. Les portes que vous laissez derrière vous restent fermées pour toujours. À la hauteur dont vous vous trouvez à présent, vous avez vu et entendu beaucoup trop de choses. On ne peut pas permettre qu´un mécontent de cette nature se promène librement dans la rue. La seule issue pour vous ça serait de sauter par une fenêtre, ou qu´on vous défenestre, si vous ne trouvez pas le courage nécessaire pour le faire par vous-même. C´est cela la solution que vous souhaitez pour vous, commandant ?

   Schluter prit un mouchoir de la poche de sa veste et se mit à éponger son visage, car de toute façon il avait commencé à ruisseler de partout.

   -Non, monsieur –répondit-il avec un chuchotement à peine audible. –

   -Pendant des milliers d´années, les mains de mes maîtres ont ramassé de l´argent, en achetant ici, en vendant là, en créant des boutiques partout, prêtant à intérêt, et transformant tout cet argent en or. Dans l´écoulement des siècles, l´or des rois, l´or des empereurs, entra dans leurs caisses. Car les rois et les empereurs voulaient des guerres et eux les finançaient. Et s´ils n´en voulaient pas, ils les leur arrangeaient tout de même, de la sorte qu´ils n´avaient pas d´autre choix que de les faire. Mais de nos jours, sans renier de l´or, bien entendu, ils ont trouvé quelque chose de mieux. C´est l´art ! Surtout l´art moderne, quelques gribouillis faits par des enfants en bas âge, sans la moindre valeur inhérente. Mais quelle est la valeur intrinsèque d´un billet de banque, qui n´est qu´un simple morceau de papier ? La valeur des choses est celle que la société entière, moyennant une convention, oui, un pacte social, lui a octroyé. Et les conventions sont établies par ceux qui ont saisi le poêle par la manchette, car ils contrôlent les médias. S´ils souhaitent qu´un ministre soit considéré le plus populaire du gouvernement, il finira par le devenir à force de le répéter à satiété, tel que Goebbels l´avait largement prouvé, même si le ministre en question a la tête d´une vipère et qu´il se comporte comme telle envers le peuple, par ce qu´il est un des plus fidèles laquais de mes maîtres. Alors il se trouve que la convention établie en ce qui concerne l´art est qu´il monte de prix, qu´il monte et qu´il ne descende jamais, qu´il monte en flèche, en proportion géométrique et qu´il constitue, non pas une simple valeur sûre, comme l´or, mais un véritable paradis artificiel, la pierre philosophale susceptible d´accorder tout ce qu´on lui demande. Mais ce qu´ils cherchent est surtout le pouvoir. Un pouvoir sans partage. Plus que ça, car ce pouvoir ils l´ont déjà. Ce qu´ils cherchent est de le conserver, de l´affermir, de lui extraire toutes ses possibilités, jusqu´à la fin des temps. Quand le moment viendra de faire payer aux autres tout ce qu´ils leur ont fait endurer. Et l´échéance approche. J´entends déjà le bruit des bottes des soldats de la troisième, et définitive, guerre mondiale.

   Arrivé ici, Bemoz fit une pause pour se lever, ce qui bouleversa encore plus, si cela était possible, Schluter, car en se redressant il déplia sa véritable taille, celle d´un géant. Lequel avança d´abord vers la porte, se montrant de dos à Schluter. Mais ensuite il prit la direction contraire, bien qu´en prenant la précaution de tourner le visage vers sa droite, afin d´éviter que la lueur du candélabre l´éclaire. En face des sept lames de feu, il s´arrêta, présentant à nouveau le dos au commandant.

   -Et voici que maintenant trois rats d´égout, qui n´ont jamais de leur vie mangée à leur faim, se mettent à fausser les œuvres des artistes les plus prestigieux par dizaines. Comme vous venez de le dire très bien, aucun d´entre eux se trouve à l´abri d´une telle intrusion et ceci s´accomplit peu importe la portée artistique et le génie inhérent à chacun. Picasso, Matisse, Chagall, Vlaminck, Dalí, Brik, Bardés et même Renoir, Manet, Monet, Rubens, il n´y a qu´une limite : ce qui raisonnablement peut se vendre. Et ils obtiennent les certifications des experts et les titres de propriété, et si ce n´est pas le cas, ils les falsifient également. De la sorte que nous sommes arrivés à une telle absurdité que le propriétaire légitime doit faire des pieds et des mains afin de prouver l´authenticité de l´original. Tout en sachant que, dans tous les cas, il restera toujours l´ombre d´un doute. Mes maîtres risquent de perdre des milliers de millions d´euros. Vous vous rendez compte, Schluter ?

   -J´en suis conscient, monsieur.

   Bemoz laissa échapper quelque chose de semblable à un grognement et continua à se déplacer. À l´occasion en s´approchant de Schluter, non pas en ligne droite mais vers l´angle gauche de la pièce, toujours de dos à la lumière. Bien que cette fois les yeux de ce dernier, de plus en plus habitués à la pénombre, distinguèrent, à l´intérieur du puits noir béant au bel milieu de la capuche, des dents qui semblaient pétris avec de la chaux vive, à la vue desquels, apeuré, baissa les yeux. Entretemps Bemoz disparut de son champ de vision. Il n’entendait même pas le bruit de ses pas.

   Schluter travaillait rudement à essayer de retenir ses larmes, mais quand il sentit une main démesurée, dure et puissante comme la racine d´un arbre, se poser doucement sur son épaule droite, alors l´effort dut se déplacer à une autre partie de son anatomie et s´appliquer avec la même opiniâtreté non plus à retenir ses larmes, mais à retenir ses tripes.

   -Jusqu´à maintenant, nous avons réussi à étouffer l´impact du scandale, tout en gardant sous le boisseau les données réelles et prenant toutes les précautions nécessaires pour éviter qu´elles filtrent à la presse. Mais si jamais elles finissent par filtrer, on paye tout de suite quelqu´un pour qu´il minimise la portée de la fuite. Cependant cette situation ne peut pas durer. Il y aura toujours un de ces lanceurs d´alertes qui réussira à franchir les plus solides barrières. Le progrès technique offre des possibilités insoupçonnées à la cupidité humaine, mais il contient aussi des dangers nouveaux. Celui qui découvre la faille et sait comment y pénétrer, peut faire dégringoler, d´un seul coup, la plus sophistiquée des ingénieries financières qui aurait nécessité des années entières à façonner et faire perdre en un instant des quantités colossales d´argent. Même si celui-ci n´est pas l´aspect le plus important du problème, ça serait autrement plus grave si les plans de mes maîtres venaient à prendre du retard à cause de l´intromission d´un bon à rien. Voici le cas qui vient de filtrer à l´opinion publique et que les médias ont baptisé « Les papiers de Panama ». Quand surgit à nos pieds un lièvre de cette taille, on est bien obligés de lui accorder une certaine attention, quand même. On ne peut pas passer sous silence des choses comme ça. Nos laquais sont bien obligés de promettre publiquement que justice sera faite, que l´État réclamera et récupérera jusqu´au dernier euro si cavalièrement escamoté et qu´il pèsera de tout son poids pour lutter contre la fraude fiscale. On ne peut pas agir autrement. Mais bien niais sera celui qui croira à tout ce cirque. Il est vrai qu´un certain nombre de têtes devra tomber, ça va de soi, lesquelles seront remplacées sur le champ par d´autres aussi vénales et corrompues que les premières et qu´il faudra dans la foulée sacrifier quelques petits agneaux, rien de bien méchant, des brindilles, des nouveaux riches auxquels il faut tenir la main et la diriger quand ils doivent signer un document. C´est de la daube, tout ça ! Avec quelques sous et une paire de bottes pour chaque un, on reconstituera tout ailleurs. Maintenant le capital ne connait point d´entraves, en quelques secondes rebondit d´un coin à l´autre de la planète. Et de toute façon, en ce qui concerne les gens qui m´intéressent, l´essentiel est à l´abri de toute éventualité. Ceci malgré les cris des gens dans les rues en faisant appel à la révolution, dès qu´ils entendent ce type de choses. Il faut être naïf, quand même. Aucune révolution n´a jamais eu lieu sans que mes maîtres aient pris la peine de monter son mécanisme de toute pièce jusqu´au moindre détail, toujours dans leur propre bénéfice, bien sûr. Et il en va de même pour les guerres.

   La main de Bemoz se leva enfin de l´épaule de Schluter, le libérant d´un poids qui n´était pas que physique. L´immense moine rebroussa chemin vers sa table comme pour recomposer la scène initiale.

   -Je suppose que vous avez entendu parler de l´assassinat du jardinier de Brik –demanda-t-il après une longue pause. –

   -Bien sûr, monsieur.

   -Alors, en tant que commandant de l´O.C.B.C. vous serez affecté à l´investigation avec l´équipe locale. Comme vous venez de le dire, la Côte d´Azur est une des trois sources qui alimentent le marché international du faux. Ce n´est pas étonnant, ces gens-là gagnent l´argents à sacs et quel meilleur endroit pour le dépenser que La Riviera ? Vous ferez semblant de vous intéresser par le problème afin de vous immiscer dans le milieu sans soulever des soupçons, mais votre objectif sera de me servir ce rat sur un plateau. Du reste je m´en charge personnellement. D´ailleurs, si ça se trouve, le changement d´air vous fera du bien et aiguisera peut-être votre intellect. Maintenant foutez-moi le champ d´ici, car j´ai l´impression que vos yeux commencent à chercher les miens et ceci n´est pas bon pour vous.

                                               VI

   Le commissaire Boris Tynianov s´apprêtait à réaliser une visite que les circonstances rendaient obligée, d´une certaine façon protocolaire, tel que la présentation des condoléances ou n´importe quel autre événement incontournable de société. Un fait semblait manifeste à tout le monde, depuis le plus insouciant lecteur du « Nice matin » jusqu´aux Roche eux-mêmes : ces derniers étaient, tous les deux, les principaux suspects de l´assassinat de Vergari. En effet, en qualité d´héritiers directs de Brik, c´est à eux qui reviendraient les droits sur les supposées nouvelles ébauches, à cause desquelles, de toute évidence, Vergari se fit torturer jusqu´à la mort. Et ceci moyennant la procédure, moitié juridique, moitié pécuniaire, qui avait servi pour s´adjuger les premières. L´évidence du mobile s´emboite toute seule devant les yeux de l´observateur émerveillé. Vergari avait mis en circulation, au début, une part infime des dessins, en attendant de voir comment se présentait la chose, tout en gardant le reste, la partie la plus substantielle, pour à l´occurrence lui faire suivre le chemin ouvert par les premiers, si tout allait bien, ou un autre différent dans le cas contraire, peut-être un raccourci de montagne, suffisamment éloigné du cadre légal pour faire servir d´autres règles qui devraient s´avérer plus avantageuses pour lui.  Mais voilà, puisque ça a plutôt bien marché en employant la première voie, le gros du lot devait suivre la même procédure, quoique, cette fois, en exigeant un prix plus élevé, peut-être excessif même pour une bourse aussi large que celle des Roche. D´autre part, et cette fois en prenant le point de vue de ces derniers, il devait être hors de question de permettre que ces travaux, car il s´agissait de cela, des travaux de préparation d´œuvres d´une valeur immense, qui s´étaient avérés tellement efficaces dans la résolution de problèmes techniques, restent une seconde de plus entre les mains de cet ignorant de Vergari, au risque que celui-ci décide, en effet, de se débarrasser d´eux par d´autres moyens et qu´ils restent, par conséquent, passablement bernés dans cette lucrative affaire. Voici l´hypothèse de travail la plus élémentaire qui n´avait qu´un seul défaut, et c´était justement son excessive facilité.

   Tynianov arrêta son véhicule devant la résidence des Roche, dans la petite péninsule du Cap Ferrat, et au même moment la barrière d´entrée s´ouvrit toute seule. Il était attendu, de toute évidence. La visite était concertée. S´il ne l´avait pas proposée, ils pouvaient légitimement se sentir offensés.

   Il s´agissait d´une véritable propriété foncière à un endroit dont le mètre carré atteignait largement le prix le plus élevé de toute la France. Depuis l´entrée, Tynianov ne percevait qu´un bosquet de sapins et la méditerrané au fond.  Il dut conduire encore un moment avant de rejoindre le parking privatif ou l´attendait un domestique pour le conduire en présence des maîtres de la maison, lesquels se trouvaient sous la pergola, près de la piscine, buvant des rafraîchissements.

   Costanza prit la parole la première, avant même de se lever, tous deux, pour serrer la main de Tynianov.

   -Bonjour, monsieur le commissaire. Etes-vous venu pour nous mettre déjà les menottes et nous conduire en taule, assis sur la banquette arrière de votre voiture ?

   -Pas encore, madame –répondit Tynianov, un sourire courtois aux lèvres. – Le mammouth de l´administration a besoin d´un certain temps pour se retourner. La bureaucratie de la police est une machine complexe.

   -Ah bon, alors j´ai le temps d´organiser mes effets personnels pour ma nouvelle vie de prisonnière.

   -Arrête tes blagues, Costanza, le moment est mal choisi, me semble-t-il. Même si je dois admettre que nous devons être bien placés parmi les principaux suspects. Mais veuillez-vous assoir, monsieur le commissaire. Désirez-vous boire quelque chose ?

   Tynianov accepta la première proposition et refusa poliment la deuxième.

   -Je dois convenir que ça serait absurde de nier que vous figurez parmi la liste des suspects. Mais il est également vrai que vous n´occupez pas les premières positions.

   -Quelle déception, franchement ! –s´écria Costanza. – Et puis-je vous demander quels sont les privilégiés qui ont l´honneur de figurer en tête du palmarès, ou cela fait partie du secret de l´instruction ?

   -De toute évidence, une des nombreuses mafias qui évoluent dans le domaine du trafic, vol et falsification d´œuvres d´art pourrait être impliquée dans l´affaire. Cela semble tellement logique qu´il est tout à fait inutile d´invoquer le secret d´instruction.

   -Alors votre visite est une pure formule –conclut la maitresse de maison. –

   -Oui, il y a un côté formulaire, en effet, dans ma démarche, mais je me devais de venir, ne serais que pour vous notifier officiellement l´engagement d´une investigation criminelle susceptible de toucher, d´une façon ou d´une autre, vos intérêts ; dans le cas où, par exemple, on venait à prouver formellement l´existence de ces nouvelles ébauches dont tout le monde en parle. D´autre part, votre témoignage pourrait aussi nous être utile.

   -Nous l´espérons bien –intervint Julien. – Après tout, Vergari faisait presque partie de la famille. Surtout pour Costanza.

   L´interpelée finit le verre et fit chanter les glaçons avant de le déposer sur la table et confirmer l´affirmation de son mari.

   -Georges fut, disons, une véritable institution dans le monde de mon enfance et première jeunesse.

   Ensuite sembla regretter sa décision d´en finir aussi vit avec la boisson et se servit encore un peu plus du cocktail qui refroidissait dans une cruche en verre et après cela elle poursuivit sa confidence.

   -En tant que jardinier il était un type exceptionnel. Moi, au début, je ne comprenais grande chose à son truc. Mais ensuite je ne pus que réaliser que c´était lui, en grande partie, le responsable de ce fond qui décorait et parfumait notre existence, dans lequel il ne manquait la moindre couleur et la moindre fragrance.  Chacun à son temps, dans une succession qui avait quelque chose de symphonique, avec l´exaltation ultime du printemps. Et en tant que colophon, la maturité de l´été, avec tout son cortège de fruits dans leur plénitude de couleur et de saveur, depuis la cerise jusqu´à la mirabelle, et tous les produits du potager des plus communs aux plus sophistiqués et rares. Il avait planté son jardin comme on dispose des feux d´artifice. Son dispositif végétal était une sorte d´horloge universelle qui sonnait les heures avec des nuances de couleur et de saveur et même avec la rumeur des feuilles mortes et agitées par le vent, ou bien ses outils de taille ou de remuer la terre. Assurément tout cela eut une influence sur la peinture de mon père et il en était parfaitement conscient. Voilà la raison, sans doute, de lui avoir offert ces ébauches, si toujours il l´a fait pour de bon.

   Survint un silence pesant, peuplé seulement par les notes des oiseaux, virtuoses habitants du bosquet de sapins voisin. Tynianov se refusa de le perturber et plongea dans la contemplation du grand bleu, tacheté en blanc par quelques voiles. Julien, après longue réflexion, intervint.

   -Mais bien sûr, Brik n´avait pas à ce moment-là la moindre idée de la valeur que, avec le temps, elles atteindraient ces ébauches. C´était un bon cadeau, sans aucun doute, et ils le savaient tous les deux, mais il est aussi évident qu´ils étaient, l´un et l´autre, dans leurs estimations, à des années-lumière de leur cotisation actuelle. Il fallait rétablir la justice dans une telle donation, en lui rendant les termes dans lesquels elle fut accordée, et de surcroit avec largesse. Très augmentée, je dirais, afin que Vergari puisse, lui aussi, profiter de l´immense succès de son ancien patron. C´était comme posséder des actions qui auraient monté comme des fusées en Bourse. Et vous pouvez constater que l´ancien jardinier a pu se payer une fameuse villa dans un des meilleurs quartiers de Nice, tout en profitant là-dedans d´une vie de pacha, jusqu´à ce qu´elle est survenue celle qui disperse toutes les réunions. Mais de là à faire tomber sur lui le poids d´un tel volume de capital….

   Tynianov se montra incapable d´éviter un léger sourire. Roche était en train de parler un peu comme son frère Ivan.

   -Ne souriez pas, commissaire -rétorqua le multimillionnaire, un peu vexé. – Au risque d´esquinter votre sensibilité, je me fais un devoir d´affirmer qu´il faut une grande préparation pour être riche. En fait, généralement, il n´y a que ceux qui sont riches de naissance, et ont été sevrés du lait maternel avec la richesse, qui parviennent á mourir riches. Considérez donc, en l´espèce, le cas de Vergari. D´une certaine façon, votre investigation criminelle a conclu que le véritable assassin de Vergari a été l´argent, le poids d´une fortune colossale l´a écrasé car il n´était pas convenablement préparé pour le soutenir.

   -Je vous accorde que celle-ci est une vision du monde qui a fait long feu.

   Julien Roche se releva avec la précipitation d´un député ou ministre lorsqu´il se sait observé par les caméras dans les débats parlementaires, mais avant de prendre la parole il se servit du breuvage qui contenait la cruche, non sans lui en offrir préalablement à sa conjointe, qui accepta, et au commissaire, qui, à nouveau, refusa, cette fois avec un simple geste de la main.

   -Si vous le voulez bien, monsieur le commissaire, je vais vous proposer un exemple. Offrez-lui un Ferrari Testarrosa à un jeune de dix-huit ans qui n´a jamais de sa vie conduit autre chose qu´une charrette de bœufs. Vous l´avez déjà tué. La volonté de la machine va s´imposer sur celle de l´individu car une voiture pareille est conçue rien que pour la vitesse, tout en elle invite à la rapidité et cela demande une sorte de filtre pour atténuer cette tendance, ainsi un tel dispositif fait cruellement défaut dans la tête du jeune en question. Par contre, si vous souhaitez que cette merveille de l´ingénierie automobilistique atteigne la catégorie de véhicule de collection, vous n´avez qu´à la confier aux mains expertes d´un homme mûr, habitué aux moteurs de qualité et qui ait gravi, parcimonieusement, tous les échelons de la puissance. La véritable richesse, la vraie, c´est cela, un Ferrari Testarrosa dont le réservoir est plein de kérosène, le combustible des avions.

   Tynianov s´abstint de sourire cette fois, mais au fond de lui-même il se laissait amuser. Tout ceci aurait pu le dire facilement son frère ainé.

   -Je comprends bien la signification de votre métaphore, monsieur Roche. Vous conviendrez cependant qu´aucun excès de la vie dissipée peut parvenir à écarteler un homme et le torturer, tel qu´il est arrivé avec le corps de monsieur Vergari, moyennant une procédure dont la description détaillée deviendrait, à l´occasion, une preuve gratuite et malséante de mauvais goût.

   -La syphilis, quand elle était moins bien guérie que maintenant, ou le sida de nos jours, ne sont pas de vilaines méthodes pour tuer quelqu´un à petit feu. Ce que j´essaie de dire avec cela, monsieur le commissaire, est que Vergari, dès qu´il se vit en possession d´une fortune, pour lui colossale, à un tel point démesurée que même pas dans ses rêves les plus fous il serait parvenu à imaginer, et une fois qu´il s´était payé sa villa et sa voiture de luxe, il avait commencé à prendre plaisir aux choses périssables, les femmes d´une nuit, le champagne, les bons millésimes de vin, les liqueurs forts, les drogues. Et là, vous ne le savez que trop bien, parmi ces espèces, il y en a qui forcent l´individu à entrer en contact avec un monde nouveau, auquel, Vergari en tout cas, n´était pas habitué. C´est ainsi qu´il a trouvé sa Némésis.

   -Une hypothèse alléchante – fut forcé d´admettre Tynianov.-

                                             VII

   L´appartement d´Alba Longa était situé à Fabron, là où cette voie commence à s´enrouler pour couronner le sommet des premières collines, pas très loin en fait du centre de Nice, mais dans un plan surélevé, ce qui lui évite, dans une certaine mesure, l´encombrement et la pollution. C´était comme vivre sur une paume ouverte sur la ville et la mer.

   À l´intérieur offrait un décor plutôt austère, même le téléviseur était tout simplement accroché sur un mur, sous une fenêtre, presque à même le sol. Le seul trait de raffinement, si l´on fait abstraction du côté pratique, c´était les étagères d´acajou, remplies de livres, cachant presque tous les murs avec une croûte bariolée, et une vieille machine de son d’hautefidélité.

   Clara déposa son sac sur le canapé et se mit franchement à contempler le milieu dans lequel habitait Alba, tandis que celui-ci s´affairait déjà, sans le moindre préambule, à la recherche des livres dont il avait besoin pour mener à bien cette tâche complétement inattendue.

   -Voyons… Tout ce qui concerne la linguistique devrait être dans cette partie-là….

   -Ça saute aux yeux que c´est l´appartement d´un mec. Tu n’as même pas mis des rideaux…

   Alba, sans s´arrêter de parcourir le dos des livres avec son index, rétorqua :

   -À quoi bon, si je n´ai personne en face ?

   -Bien sûr. Et pourquoi mettre des métaphores et de la rhétorique dans les romans, si la pensée vient exprimée en toute clarté ?

   L´amphitryon indigne fut atteint par l´humour de la réplique et suspendit provisoirement sa recherche afin de mieux en profiter. Sans parvenir à effacer le sourire de son visage il essaya quand même de se défendre.

   -Un rideau, s´il est fermé, ôte la lumière. Et qu´est qu´il y a dans ce monde de plus beau que la lumière ? -Mais en disant cela il ressentit un léger trouble, comme s´il était tombé, d´une certaine façon, dans son propre piège, à cause de l´éclat renversant qui rayonnait dans les yeux noirs de Clara. -Autrement, s´il doit être ouvert, à quoi bon de le mettre ?

   Afin de masquer un peu les prémices de cette agitation qui risquait de prendre de l´ampleur, il se remit à la recherche du Menéndez Pidal et du Lapesa, les deux manuels, à son avis, les plus pertinents pour l´occasion. Ensuite il tâcherait de retrouver, parmi ses vieux papiers, les notes de la Faculté. Il se souvenait très bien qu´il y avait des listes de mots avec leurs respectives dates d´apparition et disparition dans la langue.

   -Ah, oui…. En ce qui concerne la musique je vois que mes craintes se confirment : il n´y a que des pièces de musé. Jazz et classique. Miles Davis. On dirait que j´en ai entendu parler… Louis Armstrong… Il me semble que de celui aussi. Ou c´était l´astronaute ? Non, celui-ci s´appelait Neil. Par contre, Charlie Parker, Duke Ellington, Thelonius Monk… D´où sortent-ils ces gens-là ?

   -As-tu déjà jeté un coup d´œil sur la discothèque de ton grand-père ?

   -Non.

    -À mon avis, il y a des grandes possibilités qu´ils y figurent.

   Alba Longa regarda du coin de l´œil son amie pour voir l´effet que ses mots avaient produit. Elle était redevenue sérieuse, très concentrée sur la couverture du CD qu´elle tenait entre ses mains. Elle le remit à l´étagère et en pris un autre.

   -Je suis curieuse de savoir quel diable de son sort de cela.

   -Oui, oui… mets-le.

   Elle le mit. Alba le reconnut tout de suite. Art Tatum : « Dark  Eyes ».

   Bingo ! Il les avait, tous les deux. Ils étaient l´un à côté de l´autre. Maintenant il ne manquait plus que les notes de la Faculté. Ceci pourrait s´avérer plus difficile, mais il se sentait optimiste. C´était un classeur bleu, avec des séparateurs. Malgré les années, il se souvenait parfaitement. L´histoire de l´espagnol constituait la matière la plus lourde de la carrière, l´os le plus dur à ronger de la philologie universitaire de cette époque-là. Contre toute attente, il les découvrit plus tôt que prévu. Il ouvrit le classeur en faisant claquer les élastiques et dans le dernier compartiment il y avait la liste qu´il cherchait. Mais il décida d´emmener l´ensemble.

   -J´ai tout ce qu´il faut. L´expédition a été un succès.

   -Malgré le minimalisme de ton décor, j´aime ton appartement. Il a une âme. Et une belle vue.

   Alba fixa du regard le ferry de la Corse qui sortait du port.

   -La mer est beaucoup plus qu´une tache bleue.

   -C´est quoi la mer pour toi, Alba ?

   -La mer est une invitation au voyage, symbolise l´existence et la réalisation du changement, la présence réelle de la liberté pour celui qui sait rompre les chaines qui l´attachent à la terre. Elle est, en plus, la manifestation d´une puissance monstrueuse, qui donne autant de vertige que n´importe quel autre abîme et c´est pour cela qu´elle fascine.

   Alba garda pour lui d´autres idées qu´il avait en tête par rapport à la mer.

   -Elle cache forcément quelque chose l´eau, puisqu´on la bénit, dit souvent mon grand-père. Et il ajoute que les peintres ne viennent ici que pour peindre la mer. Pas n´importe quelle mer : celle-ci. Une fois-là, bien sûr, ils n´ont qu´à peindre d´autres choses, évidement. Mais, dès qu´ils le peuvent, ils incrustent la mer dans leurs tableaux, par ce que c´est elle qui les a attirés dans ces parages.

   -Un retour.

   -Quoi ?

   -Un retour à la porte d´entrée. Je me réfère au liquide amniotique de la mère. Alors que, ce qui devrait être cherché, à un moment donné, est la porte de sortie. Bien que beaucoup de philosophes pensent que le temps est circulaire et que les extrêmes se touchent.

   -Puisqu´on parle du temps et des philosophes, j´en connais un qui se montre d´habitude stricte par rapport aux heures des repas. Il vaudrait mieux de rentrer maintenant.

   -Une petite seconde que je prenne de quoi me changer.

   Clara coupa, non sans soulagement, le flux de ces sons étranges qui sortaient des hautparleurs, lesquels, sans aucun doute, elle aurait qualifié de préhistoriques si elle en avait eu l´occasion et sortit au balcon afin de mieux contempler la vue. Elle fixa son attention sur la corniche este de la ville, tout en essayant de découvrir l´emplacement de la maison dans laquelle elle vivait. À cette distance, elle ne parvint pas à l´identifier, car les résidences de ces caractéristiques ne manquaient pas de ce côté-là.

   -Ça y est. Je suis prêt.

   -Allons-y, donc, voir qu´est qu´il a mijoté pour aujourd´hui notre cuisinier. Je parierai qu´il a reçu l´ordre de préparer quelque chose de spécial.

   Elle s´apprêtait déjà à entrer dans l´appartement lorsqu´elle se retourna une dernière fois pour voir la ville.

  -Et penser que là-bas, sous un de ces toits, vit un être qui a atteint le degré de cruauté qui atteste l´horrible meurtre de Vergari.

   Et qui, de surcroit, s´intéresse à la peinture, cogita Alba. Le mal est le seul sentiment humain qui ne connait point de limites.

                                             VIII

   Le lieutenant Philip Gastaldo ouvrit un classeur bleu tout à fait ordinaire et couvrit de papiers le bureau de Tynianov. Celui-ci aperçut des relevés de comptes bancaires, des documents émanant du Ministère de l´Industrie, des transcriptions de conversations enregistrées, d´interrogatoires, des synthèses d´investigations, des photographies, etc.

   -À mon avis -affirma Gastaldo, après avoir éparpillé toutes ces pièces à conviction-  l´ensemble de ce matériel pointe vers une confirmation de la thèse de Roche. La piste crapuleuse. Vergari investit une forte somme dans une affaire de prostitution, administré par un tel Patrick Lanzi, voici sa photo, lequel lui transférait les bénéfices sous la forme de règlements à une entreprise fictive de jardinage, qui était censée être dirigée par Vergari. Celui-ci n´est pas le seul négoce sale dirigé par Lanzi et ses contacts mafieux sont plus que probables. En tout cas, il est connu des services de police, lesquels ne pourraient pas lui délivrer un certificat de casier judiciaire vierge sans mentir plus qu´un arracheur de dents. Jusqu´à là, tout est prouvé par les documents que je viens de vous soumettre.

   -Si on continue à avancer dans cette direction -compléta Tynianov- on entre dans le terrain de l´hypothèse.

   -Tout-à-fait. Bien qu´il s´agirait d´une hypothèse avec une forte présomption de vérité. En effet, soit Vergari avait parlé de trop, de son propre gré, très probablement dans des circonstances propices, lesquelles à mon avis n´ont pas manqué….

   -Vous voulez dire par la consommation immodérée d´alcool et des drogues ?

   -Justement.

   -Est-elle prouvé par des documents à l´appui ?

   -Elle l´est en ce qui concerne les deux espèces.

   Le commissaire se mit à jouer avec son stylo tout en considérant les mots que, à son moment, avait produit Julien Roche. Le lieutenant Gastaldo poursuivit son exposé.

   -Soit l´idée de le faire chanter vint de Lanzi, ou de n´importe quel autre appartenant à son milieu.

   -Vous pensez à quelqu´un en particulier ?

   -Une prostitué, par exemple.

   -Roche fit mention aussi des femmes d´une nuit, ainsi que du champagne, des bons millésimes, des liqueurs forts et des drogues.

   -Oui, en fin, le cas du cadeau offert par Brik à Vergari fut largement diffusé par tous les moyens de communication. N´importe qui aurait pu concevoir la supposition que Vergari pouvait encore avoir en sa possession d´autres ébauches de Brik et que celles qui ont émergé pour l´instant ne sont que la pointe visible de l´iceberg. Une sorte de premier essai de la part de Vergari pour parvenir à les monnayer, comme si celui-ci s´était dit voyons un peu si ça peut marcher et, en fonction de ce qui adviendra, je ferai avec le reste.

   -Il est tout de même étonnant que Vergari ait attendu si longtemps avant de tenter sa chance. Cela fait quinze ans que Brik a passé à meilleure vie.

   Le lieutenant se réclina sur le dossier de sa chaise et réfléchit. Tynianov arrêta de jouer avec son stylo et en fit de même.

   -Disons que Vergari n´était pas réellement un homme instruit -essaya d´argumenter Gastaldo.- Il possédait, parait-il, une certaine culture, mais d´une nature populaire, à savoir, venant du village de montagne où il est né. On peut considérer que c´est fort probable qu´il méconnaissait la véritable valeur des ébauches qu´il détenait. Il savait que ce n´étaient pas des œuvres à part entière. C´était seulement des projets, des études préalables, peut-être avortées ou pas très bien réussis, quelque chose qui pouvait contenir, plus ou moins, une valeur sentimentale. Ou une sorte de preuve tangible de contact avec le génie. Avec le temps, cependant, et la célébrité inouïe atteinte par Brik…. L´idée de les vendre au meilleur prix fit son petit bonhomme de chemin.

   -Ça se pourrait bien ! Et vous, lieutenant Vargas, quelle vision nous offrez-vous de l´entourage des Roche ?

   La lieutenant Sylvie Vargas se redressa dans son siège, quelque part un peu gênée, sans doute par ce qu´elle n´avait pas apporté un nombre comparable de pièces à l´appui.

   -Je vous ai apporté un rapport de l´état actuel de mes investigations dans le cas où vous souhaiterez le lire… Mais il suffit d´ouvrir n´importe quelle revue à la mode pour tomber sur un article montrant graphiquement « l´ars vivendi » de cette famille de privilégiés. Il s´agit d´un ménage qui se porte bien, en apparence, avec deux enfants et avec des ressources inépuisables ou presque, venant principalement, comme vous l´aurez sans doute supposé, du formidable succès et conséquente cotisation de la peinture de Gustav Brik, dont l´héritière unique était Costanza Roche. Mais il n´y a pas que ça, Julien Roche s´est révélé un excellent administrateur de la fortune familial, l´investissant dans des affaires et projets financiers dans lesquels est toujours gagnant. Conseillé, il faut le dire, par son avocat Ugo Dumon, consacré exclusivement aux intérêts de la puissante famille. Julien, donc, ne manque pas de ressources intellectuelles mais il ne fait un seul pas sans le consulter avant avec son avocat. C´est lui qui dit si une chose peut être faite ou pas. Les mauvaises langues ajoutent que, si elle n´est pas faisable, c´est Ugo qui lui explique comment le faire tout de même.

   -Moyennant une procédure illégale, peut-être ?

   -Pas forcément. Du moins qu´on le sache. Bien que maintenant le nom des Roche vient d´apparaitre dans le scandale des « Papiers de Panamá ». Mais vous avez déjà vu quels autres noms apparaissent…. Non, je me referais à une autre chose, plutôt à un état d´esprit qui ne recule devant rien, comme par exemple celui qui est derrière les mots du ministre de finances, Charles-Alexandre de Calonne, en réponse à une demande de la reine Marie-Antoinette : « Madame, si c´est possible, c´est fait. Si c´est impossible, cela se fera ».

   -Autrement dit, il s´agit d´un avocat d´une extraordinaire habileté, avec un vaste répertoire de ressources à sa disposition.

   -Et qui possède de surcroit un vaste capital de confiance de la part de son patron. Bien que le lacet avec lequel ce dernier le tienne attaché est plutôt court. Tout ce qu´ils font, est le fruit d´une longue délibération à deux.

   -Et la maîtresse de maison ?

   -Madame laisse faire et estampille sa signature sur presque tout. Maintenant, jusqu´à quel point elle saisit la signification profonde des documents par elle sanctionnés, ou celle-ci lui est expliquée, c´est quelque chose qui reste à déterminer.

   -Les Roche se trouvent dans le devant de la scène, c´est sûr. Dès qu´ils remuent un sourcil, les photographes de presse sont déjà là à les mitrailler avec leurs flashs. Le juriste, par contre… C´est sûr, il apparait dans votre investigation, car vous avez examiné les faits de près. Mais lui ne semble pas être quelqu´un de très connu du grand public.

   -Pas du tout. Il cultive une discrétion soignée, étudiée, laquelle est démentie seulement dans les cercles les plus intimes de la famille. D´ailleurs il apparait très peu dans leur résidence. Il se réunit avec son patron dans des endroits présentant un aspect plus professionnel.

   -Alors si la presse le néglige, pas nous. À fond la caisse avec lui. Je veux tout savoir, ce qu´il mange, ce qu´il boit, tout ce qu´il gagne, avec qui il le dépense, quelles sont ses relations et s´il a d´autres intérêts particuliers. Car un homme de ces caractéristiques est forcément soumis à une puissante ambition personnelle.

                                                IX

   En effet, Jacobo Bardés les attendait sur la terrasse du jardin, sous la pergola, assis devant une grande table recouverte d´une éblouissante nappe, pourvue déjà des ustensiles les plus variés de la civilisation de la pitance raffinée. Le tout reluisant et froid, en attendant que le cuisinier commence à apporter les différents plats. Cependant Clara, après une salutation rapide au loin, indiqua avec un geste que d´abord elle s´apprêtait à installer leur hôte dans sa chambre et à le libérer de ses bagages.

   « Qui diable est ce type qui vient pour y rester ? Serions-nous déjà en présence de l´intrus que, un jour ou l´autre, devait nous apporter la petite, devenue au demeurant une gracieuse poupée de porcelaine ? Deux yeux curieux et mûrs, beaucoup trop près de ce bastion que personne ne peut violer et rester en vie. C´est l´antre tellurique où est versé le sang qui réveille les dieux, mais dont l´odeur attire les profanes. Voici le dilemme éternel des mystères profonds. Cette vieille maison crie à tous les vents son besoin d´être découverte, interprétée. Ce qui est obscur, constitue un puissant iman pour ceux qui viennent de la lumière. Cela les attire comme le rayon de miel aux mouches, comme le vide attire le cœur des gens. Troublante influence qui suggère en excès. L´obscurité est l´eau noire de la lacune de la mort. Eux, ils ne le savent pas, mais ce qui est à leur intérieur le sait. Viens, approche-toi si t´en as envie à cette fleur venimeuse et létale, ses pétales immenses comme des auvents mouillés tomberont sur toi et la créature qui vit à l´intérieur viendra à ta rencontre pour te trainer jusqu´au fond de l´enfer. »    

   La pièce qu´on lui avait assigné était vaste et gonflée de soleil avec une vue imprenable sur la Baie des Anges. Alba jeta un coup d´œil un peu distrait sur cet angle de vision nouveau. Nice se déployait à ses pieds en toute sa longueur, d´est en ouest, où à ce moment même un avion semblait émerger du liquide azur de la mer.

   Lorsqu´ils descendirent à la terrasse, au centre de la table fumait un pot contenant une matelote de poissons. Bardes se mit début cérémonieusement pour accueillir Alba et profita pour verser le vin blanc qui se reposait dans une glacière, lequel emboua tout de suite les verres.

   -Voilà les avantages de vivre à côté d´un port. Ce matin, tout ce poisson nageait encore dans la mer.

   -Et maintenant est devenu une matelote de poissons -compléta Clara. – Tout un symbole.

   -Très juste, il vaut mieux être au courant. Car tout peut arriver -concéda Bardes. – Mais maintenant laissons de côté nos latins et mangeons. Chaque chose à son temps.

   -C´était seulement une plaisanterie, papi.

   -Bon, arrête tes plaisanteries et serve notre invité. Il trouvera les mets plus délicieux s´ils ont été servis par tes mains.

   -Voilà :  “Tais-toi et sois belle ».

   Alba sourit, amusé et se décida à intervenir.

   -Clara peut transformer la « Somme Théologique » en un roman d´aventures seulement si elle veut bien la réciter.

   -Ce n´est pas par ce qu´elle est ma petite-fille, mais elle me rappelle souvent la phrase biblique : « La femme est le sel de la Terre ». En tout cas, sa grâce est une bénédiction pour ma vieillesse.

   -Arrêtez ! Vous allez me faire piquer un fard avec votre discours machiste !

   Bardes leva son verre.

   -Nous allons trinquer à notre collaboration. Si le « Picatrix » est authentique, nous avons décroché le gros lot. S´il ne l´est pas, ce n´est pas grave, les malheurs ont tous la vocation de devenir, à terme, des bonheurs, c´est ça la vie, et il faut avoir toujours de la patience. Ainsi, j´aurai fait la connaissance d´Alba Longa, après avoir tant entendu parler de lui.

   -Cette fois c´est moi qui va piquer un fard -déclara Alba. –

   -Moi, par contre, cela fait des siècles que ça ne m´arrive pas. C´est un des avantages des vieux. Peut-être par ce qu´on n´attend plus autant de la vie et tout diminue de quelques dégrées en intensité par rapport à sa valeur initiale.  La jeunesse est touchante dans sa pureté. Avec les années, tout se dégrade, non seulement à l´extérieur, mais à l´intérieur aussi.

   Alba considéra la resplendissante maison romaine que le peintre possédait, dans cette ancienne colonie grecque, face à la mer la plus prestigieuse du monde et décorée d´un jardin parsemé de colonnes, de pergolas et de statues. Qu´est qu´on peut attendre de plus dans la vie ? Quand on détient un lieu amène comme celui-ci, un petit coin charmant où s´éteindre doucement comme la flamme d´une bougie protégée du vent, isolée des aléas du monde et des coups de timon de la déesse Fortune, ou en tout cas immunisé complètement à ceux-ci, seulement satisfaction peut rester. Car on a créé de nos propres mains un univers d´une beauté si sereine, bien qu´en miniature, une petite goute de paix stable, gardant un équilibre prodigieux, défiant sans cesse l´abîme du mouvement constant, dont les causes incontrôlables pullulent comme des vers dans le fond d´un chaos ténébreux. Pendant un instant, Alba s´attarda dans la poésie de cette illusion, malgré le scepticisme que les philosophes ont souvent voué à cette espèce. Mais il est fort probable que le peintre ait raison, au fur et à mesure que les années passent, et que la vie nous comble de bénéfices et nous accorde les désirs qu´on lui a sollicité avec autant de ferveur, nous descendons quelques degrés dans la perception de l´intensité des choses que, le moment venu, n´ont jamais la saveur qu´on leur avait imaginé avant de les posséder. De la même façon que le temps ne s´arrête pour rien et pour personne, ainsi advient avec l´ambition des hommes. À penne atteint le fruit objet du plus violent appétit, qu´il se dresse déjà devant nous un nouveau mirage, pourvu d´une fascination encore plus grande, inouïe et infiniment plus puissante et véhémente que tout ce qu´on avait expérimenté jusqu´à alors. De ce fait, le fruit que, à son moment, avait réussi à engager toutes les puissances de notre volition, comportant un nombre infini de délices imaginées, maintenant nous semble insipide et nous nous donnons, en corps et en âme, à la chimère subséquente et ainsi de suite. Qu´est qui pousse la pathétique machine humaine à fonctionner toujours, sur ce rythme forcené qu´on nous impose et nous nous imposons, alors qu´on entend déjà le bruit saccadé des bielles détraquées ? Bardes n´est pas encore, bien entendu, un fantôme valétudinaire, mais il est un homme dans l’âge mûr, avec une réputation faite, à laquelle il ne manque vraiment rien, et une compensation matérielle, tel qu´on le voit, splendide, somptueuse. Il lui est encore possible d´ajouter un trait d´originalité au monde de l´art, un dernier tour de vise à sa production, une ultime mise à plat, une vision définitive, ou bien une lumière différente susceptible d´éclairer ses toiles avec une sensation nouvelle. Cependant, vu de dehors, il semblerait plus sensé de le faire moyennant un travail plus reposé, du haut de la sérénité de l´homme dont la tête se trouve définitivement ceinte de la couronne de laurier.  Pourtant, si l´on en croit Clara, Bardes continue à se harasser à la besogne comme s´il était encore un étudiant qui doit présenter son premier projet.

   Clara, après avoir réfléchi elle aussi, répliqua à son grand-père :

   -Cette pureté et cette intensité de la jeunesse sont tellement affûtées qu´elles coupent la chaire et font mal. Par conséquent il ne faut pas s´attendrir beaucoup avec elles.

   -La douleur est toujours le commencement de l´œuvre d´art.

   -Et si on n´a jamais eu la moindre intention de créer, ne serais qu´une seule œuvre d´art….

   -Notre vie doit l´être. Nous avons l´obligation de traiter la nature qui est en nous de façon à la transformer en quelque chose d´artificiel, c´est le seul moyen de la rendre humaine.

   -Autrement elle ne sera que divine -rétorqua Alba. –

   Bardes lui lança un regard plein de surprise.

   -Intéressante observation -agréa Bardes- L´univers semble être fait par des dieux et pour des dieux. Trop cruel comme terrain de jeux pour l´être humain, avec son pauvre cœur tendre. Dieu, par contre, nous donne son Fils, pour qu´on lui jette l´opprobre, pour qu´on détruise son cœur fragile d´homme et ensuite pour que nous mangions sa chair et buvions son sang, l´intégrant ainsi dans notre matière et assimilant son essence. Dans le Livre de Job, Il nous avoue que sa créature préférée n´est pas l´homme, mais Léviathan et Il se livre à une apologie de la violence pure.

   -Selon cela -rétorqua Clara-, le tortureur de Vergari est un saint.

   -Pas du tout ! -protesta Bardes avec véhémence-. Dieu est tout-puissant, et ceci signifie littéralement que son pouvoir comprend aussi bien le terrain du bien comme celui du mal, dans les deux il a la juridiction et le droit d´agir. Mais l´homme doit choisir entre l´un et l´autre, car l´homme n´est pas dieu. Du moins pas encore, bien qu´il ait une mission dans la Création.

   -Une mission dans la Création -reprit Alba pensif- Être puissant sans la moindre limite, dans le bien et dans le mal, les deux…Ne serait-ce un piège colossal duquel il lui est impossible de s´en sortir sans l´aide de l´homme ?

   -Ceci, en principe, est un oxymoron -répliqua Bardes-. Mais seulement en principe, et en apparence, car la solution viendrait, parait-il, de l´œuvre de ses mains.

   -Autrement dit -intervint Clara avec un sourire- que même pas Dieu est exempt de bosser afin de gagner une situation désirable.

   Bardes, lui aussi avec un sourire, eut le dernier mot :

   -J´ai bien peur que, quelques siècles en amont, on nous aurait brulé vifs tous les trois à cause des hérésies qu´on est en train de proférer.

   -Probablement par ce que les religieux de l´Inquisition, à force d´être en contact avec Dieu, ils commençaient déjà à participer beaucoup de Sa Nature…

   De manière instinctive, les deux hommes prirent leur coupe de vin respective afin d´agrémenter avec lui la saveur que l´ironie de Clara avait laissé dans leur palais.

                                                  X

   Le juge Ullastres en personne accompagna le commandant de l´OCBC, Fréderic Schluter, au commissariat afin de réaliser les présentations de rigueur et d´introduire officiellement celui-ci dans l´équipe chargée de l´investigation du cas Vergari. Quelques heures auparavant il avait passé un coup de fil à Tynianov pour lui annoncer que le Ministère de l´Intérieur considérait pertinent de lui envoyer un expert dans les délits en rapport avec l´art et qu´il était déjà sur place. Justement le commissaire et ses deux lieutenants sortaient à ce moment-là de la pièce où ils s´étaient réunis pour faire le bilan de l´état actuel des choses.

   Schluter constata que le juge se dirigea vers un trio formé par un individu sec, distingué, dans l’âge mûr, habillé avec un élégant costume noir, chemise blanche impeccable bien que sans cravate, qui attirait tout de suite l´attention à cause de sa chevelure entièrement blanche, qui semblait resplendir de sa propre lumière. Flanqué par un homme plus jeune, qu´il situa dans les derniers dégrées de la vingtaine, compact, trapu, avec un de ces visages carrés que leurs propriétaires n´en finissent jamais de raser et malgré cela ils conservent toujours une sorte de barbouillé dans le menton et une demoiselle plutôt jolie, bien que d´apparence fragile.

   Ullastres procéda aux présentations. Tynianov et Schluter se mesurèrent l´un à l´autre avec le coup d´œil entendu de ceux qui sont habitués à juger, par les nécessités du métier, de l´épaisseur ou la portée d´un futur opposant ou collaborateur. Le dernier non sans une certaine appréhension d´être perçu comme un intrus, imposé par un pouvoir supérieur. Cependant sa crainte fut dissipée immédiatement par le franc sourire et l´attitude de Tynianov, lequel, dès que ses deux lieutenants disparurent dans la nature, proposa un exposé de l´état actuel de l´investigation, mais dans un scénario plus alléchant que les mornes dépendances du commissariat.

   -Puisque c´est l´heure du repas de midi, permettez-moi de vous offrir mon hospitalité dans un endroit qui fut, il y a longtemps, territoire russe. Il s´agit d´un port où, bien entendu, on sert un excellent poisson.

   La mine de sybarite de Schluter refléta une curieuse confrontation entre l´aspect, pour lui franchement alléchant, de la proposition et le doute sur quel pouvait être ce territoire russe en pleine Côte d´azur. Ullastres, dont le détachement à Nice datait de plusieurs années, vint en son aide.

   -Il s´agit du port de Villefranche. Le duc de Savoie, roi de Chypre, de Jérusalem et de la Sardaigne, cède à la Russie le bassin de Villefranche en 1856. À partir de ce moment-là, la noblesse russe initiera la mode de s´installer dans la localité.

   -Veuillez me suivre, s´il vous plait.

   Tynianov les conduit jusqu´au Bentley qui patientait sur le parking et en quelques minutes les déposa en face d´une table située à un mètre de l´eau qui léchait les quais et berçait les bateaux mouillant dans la crique. Tant le commissaire que le juge étaient bien connus à l´établissement, ainsi une partie du personnel leur fut affectée pour un service soigné.

   Les clients des tables voisines étaient déjà au café et aux liqueurs, par conséquent le commissaire conçut l´espoir qu´ils ne mettraient pas longtemps à décamper, ce qui arriva, en effet, une quinzaine de minutes après. Lorsqu´il ne resta d´autre témoin auprès d´eux que la vieille méditerranée chuchotant son antique litanie, il fit un bref compte-rendu des avancés de l´enquête sur le cas Vergari. Le commissaire n´arrêta que deux ou trois fois son exposé afin d´éviter de contaminer les ouïs des serveurs avec les détails abrupts qui entourent ce cas particulièrement truculent et leur permettre de disposer la table et de servir le premier plat. Quand il conclut, les trois restèrent en silence, probablement plongés dans la même réflexion, mais ce fut Schluter qui la transforma en sons avec une valeur linguistique.

   -On dit que les malheurs ont tous la vocation de devenir, à terme, des bonheurs. Mais pour que la sentence soit vraiment complète il faudrait ajouter : et vice-versa. C´est la loi de la pendule, à laquelle il ne nous est pas donné d´échapper dans ce monde.

    Ullastres corrobora avec un grognement, sans arrêter de mâcher. Tynianov prolongea son silence acquiescent et tâcha de récupérer le temps perdu avec son exposition, afin d´éviter l´embarrassante situation de se voir manger tout seul, tandis que les autres patientent en attendant plus que de raison le deuxième plat.

   Schluter, encouragé, poursuivit :

   -Si Vergari avait bénéficié seulement d´un peu plus de connaissance du milieu dans lequel il pénétrait avec autant de témérité, ou s´il avait possédé une intelligence moyennement futée, il aurait fait preuve d´un peu plus de retenue. Ce qu´il fit, au contraire, est comme danser un tango sur un terrain miné et la chose ne pouvait pas se terminer autrement. Car il s´agit d´une affaire d´une telle nature que, même en prenant les précautions qui s´imposent, comporte un risque élevé ; par contre, si on montre ouvertement nos cartes, claironnant notre jeu aux quatre vents et invitant par-dessus le marché les médias, ceci équivaut à investir ses derniers euros en achetant une tarte au miel et prétendre la conserver propre en plein air dans le pays des mouches.

   Le commissaire posa pendant un instant les couverts sur le bord de l´assiette et regarda fixement Schluter.

   -Je comprends que cette tarte est dans votre discours le symbole de la vie. Maintenant il me semble évident que la police aurait dû intervenir avant que cette affaire tourne au vinaigre. Mais chez nous advient comme partout ailleurs, personne ne commence à agir, tant qu´on ne lui a pas attribué l´enquête. En attendant il peut légitimement penser que d´autres s´en occupent.

-Et ils s´en sont occupés -protesta Ullastres-. Mais à ce moment-là le mieux qu´on pouvait faire était d´affecter un lieutenant pour qu´il s´en charge, pendant son temps libre, de jeter un coup d´œil sur la nouvelle vie de Vergari. Ensuite, comme conséquence des attentats de novembre, on ne pouvait rien du tout ; la lutte antiterroriste absorba tous les moyens et on a été forcés de transférer le strict minimum aux affaires courantes, qui cumulaient.

   -Heureusement les russes existent dans le monde pour lutter efficacement contre l´État Islamique.

   Ullastres et Schluter ne savaient pas s´il fallait rire ou pas face à la boutade du commissaire. C´est peut-être pour cela qu´ils adoptèrent une attitude intermédiaire qui les rendit un peu comiques pendant un moment, juste le temps de se ressaisir.  Mais Tynianov était déjà sur sa lancée :

   -L´Occident semble préférer l´option de vendre des armes à toutes les parties impliquées, organiser une redistribution plus avantageuse du marché du pétrole et finalement agir de la sorte que les ennemis d´Israël s´affaiblissent les uns aux autres.  C´est pour cela que la tâche d´effacer de la carte l´État terroriste par excellence, s´il peut y avoir une excellence dans la perversité, peut se prolonger plus que la construction des pyramides de la Vallée des Rois.

   -La chose est plus compliquée que ça -argumenta le juge Ullastres-, comme vous l´avez dit, il s´agit, à tous les effets, d´un État, avec une population civile qui doit être protégée. On ne peut pas y aller et faire un parking de tout ce territoire.

   -Quelques années auparavant la population civile de l´Irak pesa beaucoup moins au moment de prendre la décision d´envahir le pays….

    -Les circonstances n´étaient pas les mêmes -réplica Ullastres conscient dans le fond qu´il s´embrouillait un peu. – Le personnage qui était aux commandes non plus…

   -Je vous l´accorde. Les circonstances ne sont pas les mêmes. Maintenant sont pires. Et en ce qui concerne les gens qui réellement dirigent, j´ai bien peur qu´ils sont toujours les mêmes. Une caste qui n´a pas besoin de se présenter aux élections pour jouir d´un pouvoir sans limites, par ce que ceux qui le font à leur place, avec un minimum de garantie d´être élus, ne sont que leurs soudoyés. Pire, ils leur sont obligés moyennant les cordages les plus divers et variés. Ils sont tous mouillés, ils ont tous les mains crasseuses. Et dès qu´ils n´obéissent pas à la voix de leurs maîtres, ceux-ci n´ont qu´à ouvrir le panier du linge sale. Nous allons aérer un premier drap et nous allons voir ce qui se passe. S´il ne plie pas, on extraira un deuxième plus immonde encore que le premier et ainsi de suite. Voilà ce qu´ils appellent en occident la démocratie : le royaume du mensonge et de l´hypocrisie qui met sous un grand baldaquin la ploutocratie, comme une chose sacrée. Notez sinon la cinquième colonne qui infeste les soi-disant partis de gauche et s´empare de tous les ressorts du pouvoir qui lui sont conférés en vertu des droits électoraux. Je ne suis même pas obligé de nommer ce parti qui porte le mensonge comme titre et étendard pour me faire comprendre. Ils affirment qu´il faut être réaliste afin de pouvoir gouverner, que le peuple peut donner des ordres à condition que celles-ci soient « raisonnables », c´est à dire, qu´il ne demande pas des choses qui vont à l´encontre du droit inaliénable et sacré du Capital à augmenter ses bénéfices en proportion géométrique et à accroitre l´asservissement du citoyen ordinaire. Cependant, le « mariage pour tous » et des bagatelles de la sorte, ça oui, car cela ne coûte pas de l´argent et ne s´attaque point à l´essentiel, mais le favorise plutôt. C´est en évitant d´être naïf et utopiste qu´on peut gouverner, autrement dit, gouvernant comme le fait la droite. Mais si le seul moyen « raisonnable » de gouverner est de le faire comme la droite, alors pourquoi ne pas laisser la droite gouverner elle-même ? Et du point de vue du peuple, quel est l´intérêt de faire gouverner cette supposée gauche ? De toute évidence aucun, zéro, rien du tout. Mais bien sûr, cette cinquième colonne doit gouverner, cela va de soi, il en va de la crédibilité de la démocratie, de la garantie de la pluralité, de la représentativité du peuple, de la substance et le noyau, l´ambroisie et le nectar rouge du meilleur des mondes possibles. Et que deviendrait une nation où tous les honneurs et les émoluments attachés aux charges publiques et aux plus hautes magistratures de l´État reviendraient toujours sur les seuls hommes politiques de droite ?

   Schluter demeura stupéfait à regarder Tynianov sans ciller. Mais celui-ci et Ullastres étaient trop occupés l´un avec l´autre pour prêter attention à leur hôte.

   -Je vous préviens, Monsieur le commissaire, que vous êtes en train de formuler la théorie de la conspiration.

   -Est-elle interdite par la loi, Monsieur le juge ?

   -Non.

   -Mais elle le sera bientôt, n´est pas ? En attendant il y a déjà une circulaire du Ministère de l´Education Nationale donnant des instructions aux professeurs afin d´étouffer cette théorie dans les salles de classe, tout en mettant dans le même panier l´ensemble des choses qui dérangent, peu importe la disparité manifeste des éléments qui l´intègrent votre théorie de la conspiration. Il s´agit peut-être d´un premier pas avant de l´interdire par loi.

   -Vous êtes en train de devancer les événements. Du point de vue de la loi, il s´agit de protéger notre système de l´épidémie de l´aboulie et la méfiance qui menace de le gangrener et il s´agit aussi de combattre des fléaux comme le racisme, plus précisément l´antisémitisme.

   -Tout-à-fait, gouverner semble aujourd´hui l´art d´exploiter au maximum le rendement des bonnes causes. Voici un cas de l´espèce : le terrorisme des radars. L´hydre des sept têtes est, à l´occasion, la mortalité dans les routes, une bonne cause parmi les meilleures. Raison pour laquelle les radars flashent dès qu´on dépasse d´un poil la vitesse maximale autorisée. À certains endroits on dirait une discothèque. Et d´un poil au-dessous, les autres automobilistes se cassent les phalanges contre le klaxon, car systématiquement et délibérément l´évaluation a été faite largement à la baisse et même dans l´immense majorité des cas il ne s´agit pas d´autre chose que des pièges à nigauds. Le résultat est une paranoïa collective, une obsession généralisée qui fait que le commun des conducteurs regarde plus le tableau de bord que la route, ce qui, très probablement n´évite pas des accidents, mais au contraire, les cause. C´est fini l´art de conduire bien, de manière détendue. Les honnêtes gens ont maintenant l´impression que les anciens brigands du grand chemin ont été remplacés par les radars et que l´État s´est érigé en grand patron de ces modernes Ginesillos de Pasamonte, ainsi, ils se sentent détroussés, indignés et ils tâchent de les éviter à tout prix. Nous sommes en train de parler des gens modestes, de ceux qui payent leurs impôts sans miroirs ni fumée, car leur sort est figé par un bulletin de salaire et n´ont rien d´autre à déclarer, les gens auxquels on ne dit plus « bonjour », mais « payez », « payez pour ceci, payez pour cela, payez pour la lumière du soleil et pour l´air que vous respirez. » Nous savons que tu n´as plus d´argent, mais paye quand-même, car la France est un pays riche et tout doit fonctionner comme une montre. Cependant il y en a d´autres qui s´en fichent éperdument des radars et du dieu qui les a fondés, car ce n´est pas l´argent qui leur manque ; ils payent leurs impôts dans des paradis fiscaux et ce genre de contravention est une piqûre de moustique sur la peau d´un éléphant et si les points du permis viennent à manquer, et bien ils les achètent, et c´est tout. Alors, dès qu´ils voient le panneau d´un radar, ils accélèrent ; si non ce n´est pas marrant.  C´est bien les grands excès de vitesse qui provoquent les morts de la route, mais paradoxalement le système ne se montre pas le moins du monde dissuasif envers ceux qui les pratiquent.  En attendant, il faut voir à quel rythme travaille un de ces appareils. Dans l´ensemble c´est des sacs et des sacs d´or qui entrent dans les caisses de l´État, extraits, comme d´habitude, du dur labeur des plus modestes.

   -Voyons, Monsieur le commissaire -réplica avec une pointe d´irritation le juge Ullastres- quelqu´un qui ne vous connaitrait pas jurerait que vous êtes un révolutionnaire, alors que la réalité est bien différente, vous n´êtes qu´un conservateur à outrance, partisan de l´ancien régime. Et, d´ailleurs, si nous sommes ici c´est pour parler du cas Vergari.

   -C´est exacte -s´empressa Tynianov pour rebondir sur le jeu qui réellement l´intéressait à ce moment-là-. Alors, commandant Schluter, en tant qu´expert dans la matière, qu´est que vous pensez de ces ébauches. C´est ainsi qu´ils travaillent toujours les artistes, en passant d´abord par une ébauche ?

   -Pas forcément. En général, lorsqu´un peintre a une idée ou une vision, il va essayer de la concrétiser directement sur la toile. Cependant, il se peut que l´artiste, malgré son génie, soit toujours à la recherche de quelque chose qu´il arrive seulement à entrevoir d´une manière encore imprécise, une figure qui se trouve pour le moment dans un état vague, dans un compartiment profond de la conscience.  Alors il réalise des tâtonnements en dehors de la toile, avant d´y plonger pour de bon. C´est les ébauches qu´ils ont tous réalisé, particulièrement dans leurs moments de crise qui aboutissent d´habitude sur des évolutions notables ou bien sur des changements radicaux de direction.

   -Et ces ébauches de Brik, se correspondent elles vraiment à ses étapes de crise ?

   -Oui, en effet. Il s´agit des ébauches des tableaux qui annoncèrent les grands changements dans sa peinture.

   -Ces fractures, se sont-elles produites assez souvent tout au long de la carrière, assez étendue, de Brik ?

   -On considère son œuvre divisée en trois périodes clairement définis.

   -Autrement dit, l´existence d´autres ébauches est hautement probable.

   -Théoriquement, oui.

   L´arrivée d´un serveur avec le café, ainsi qu´une bouteille de cognac et trois coupes les obligea à interrompre la conversation.

   -Ne vous incommodez pas, Monsieur le juge, pour ce que je vous ai dit auparavant sur le système politique dans lequel nous sommes tous immergés. Vous voulez que je vous dise ce qu´il y a de plus dramatique dans tout cela ? Et bien que peu importe de le dire ou pas le dire, car aujourd´hui c´est de domaine public, c´est l´opinion la plus généralisée parmi ceux qui vont voter et elle est juste, malgré la propagande payée par les cartels dirigeants, avec laquelle on martèle l´opinion publique moyennant des sophismes visant à l´invalider au nom de la raison.  L´effronterie affichée sans gêne par les élites gouvernantes a atteint un tel niveau d´audace que, dans la confusion et l´ébriété du carnaval, les masques sont tombés. Cette fois le peuple a vu la tromperie et va se jeter en pâture au clan des pires. Car, au-delà du mauvais, il y a toujours quelque chose de pire. Vers le bas, l´abîme est infini. Raison pour laquelle ces élections présidentielles, qui bientôt vont nous tomber dessus, seront hautement instructives à cet égard. Mais c´est trop tard pour inventer une autre procédure. Les méthodes actuelles seront corrigées et augmentées afin de « construire » un personnage susceptible d´éviter la débâcle et, avec la précipitation du moment et l´arrogance qui les caractérise, ils se sont encore trompés grossièrement, tout en choisissant, une fois de plus, un guignol, un premier de la classe sans charisme ni génie. Mais où trouver du charisme et du génie aujourd´hui alors qu´on a proscrit délibérément les valeurs essentielles ? La cinquième colonne se hâtera à s´enrôler sous son drapeau, montrant ainsi l´étendue de l´usurpation, sans réaliser, dans leur orgueil démesuré, qu´ils représentent pour lui un blâme et un rémora plutôt qu´un atout. De son côté, la droite traditionnelle, celle de toute la vie, la droite catholique, apostolique et romaine, perdra patience et confiance, car il s´agit aussi de cela, d´une guerre ancienne de religion et de morale, tout en s´appliquant le dicton selon lequel « on n´est jamais mieux servi que par soi-même », surtout à un moment où les objectifs des uns et des autres commencent à s´estomper avant de se défaire et disparaître entre les pans d´un brouillard de plus en plus épais. Alors elle essaiera d´avancer sa propre fiche. Quelqu´un qui ne soit pas un incapable, un nain de la politique. Mais pour cette fête, tel qu´elle se présente, il n´y a qu´un seul costume, le contraire serait trop dangereux, et deux pantins pour l´enfiler. Ainsi donc, il faudra avoir recours au panier du linge sale duquel je vous ai parlé tout-à-l ´heure et vos collègues, Monsieur Ullastres, auront du travail par-dessus la tête.

   -Vous possédez, Monsieur le commissaire, une vision fort pessimiste de l´histoire.

   -Par bonheur, Monsieur le juge, je possède aussi, comme le Candide que je suis, un jardin secret à cultiver.

                                                  XI

   L´arrivée de Schluter confirma les soupçons de Tynianov par rapport à la sensibilité du cas et l´intérêt qu´il semblait susciter dans les hautes sphères. Quelques ébauches de Brik de plus ou de moins n´était pas une question banale. Ainsi donc il avait décidé que la semaine entrante devait comporter une accélération considérable de l´investigation. À cet égard, il avait convoqué son équipe au complet. Le rapport le plus attendu était celui de la doctoresse Dal Ponte, raison pour laquelle il lui accorda la parole en premier.

   -Les analyses entomologiques, de température rectale, la mesure du potassium dans le fluide de l´œil et même le « rigor mortis » établissent une différence de quatre jours entre le temps légal et le temps estimé du décès. Par conséquent, étant donné que le corps fut découvert le mercredi 4 mai, le décès eut lieu pendant la nuit du 30 avril au premier mai.

   -Estimation confirmée -ajouta le lieutenant Gastaldo- par l´examen du courrier. La dernière lettre qui ne fut pas ouverte a été postée à Nice et dans le cachet de la poste figure la date du 30 avril, un samedi, ce qui permet de supposer qu´elle entra dans la boîte aux lettres de Vergari le lundi 2 mai et celui-ci n´était plus de ce monde pour l´ouvrir.

   -Très bien – considéra Tynianov – les faits se sont déroulés pendant la fête du travail.

   -Un drôle de travail -renchérit la lieutenant Vargas. –

   -La Brigade de répression du proxénétisme a envoyé un rapport sur Lanzi. L´individu n´était pas seul et désemparé dans ce monde, par les temps qui courent dans le négoce de la prostitution il vaut mieux avoir un bon plan et un meilleur parrain. Comme le proverbe l´indique, « le bonheur est un ange au visage grave ». Le plus vieux métier au monde a dû évoluer, particulièrement en France depuis les années 70 et encore plus de nos jours. Notamment en ce qui concerne la tranche de l´excellence, celle qui prétend à une clientèle de princes, chefs d´État, acteurs et stars du ballon rond. Et disons-le au passage, notre ami est actuellement extrêmement occupé à préparer les dernières échéances de l´Euro, ici à Nice. La meilleure combine pour des tels affaires de lit est évidemment l´hôtellerie de haut vol, là les deux activités fusionnent et se dissimulent l´une à l´autre en toute naturalité. Sans oublier un complément assez fréquent : le jeu. Ceci-dit, je vous laisse deviner le nom du parrain de Lanzi.

   Les yeux de Tynianov brillèrent comme deux chandelles de la Pentecôte.

   -Parler d´hôtellerie de luxe et de jeu, dans ce pays, est faire une allusion implicite, soit à Roche, soit à Bardeau.

   -Dans notre cas, ça aurait été trop beau si c´était Roche -considéra Gastaldo-. Malheureusement Lanzi est lié à Bardeau.

   -Autrement dit, si on s´attaque à Lanzi, un essaim d´avocats, et pas des moindres, nous tombe sur-le-champ dessus.

   -L´affaire n´est pas dépourvu de complexité, je vous l´accorde. Nous entrons dans un terrain particulièrement glissant et, dès qu´on met un pied là-dedans, il faut ouvrir grand les yeux. La Brigade de répression du proxénétisme a ses bonnes raisons de se montrer tiède envers Lanzi et Bardeau. C´est pareil pour Roche, car avec celui-ci on est dans le même cas de figure.

   -Ils ne seront pas en train d´utiliser leurs respectifs réseaux de prostitution à des fins d´espionnage international ?

   -Justement, Monsieur le commissaire. Les confidences d´alcôve n´ont jamais été négligées par aucun service secret du monde.

   -Alors c´est cela.

   -Oui, Monsieur le commissaire.

   -On revient aux temps de Madame Claude.

   -Disons que Lanzi est une copie, corrigée et augmentée, de Madame Claude.

   -Mais bien sûr, maintenant Lanzi est soupçonné d´assassinat.

   -Oui, d´accord, néanmoins il faudra prendre des pincettes avant de procéder contre lui.

   La doctoresse Dal Ponte intervint.

   -Je vous rappelle, Monsieur le commissaire, que Lanzi ne semble pas se correspondre avec le profil de notre tueur.

   -Évidemment que non, mais il se correspond très bien avec celui d´un commanditaire. Avec Bardeau en train de tirer des ficelles derrière le décor… Dites-moi, Madame Dal Ponte, je présume que la scène du crime n´a pas fourni la moindre empreinte digitale, autrement vous l´aurais mentionné sans aucun doute… Tout de même, on ne sait jamais… Si ça se trouve, il y a un autre indice intéressant….

   -Les auteurs de cet acte se sont révélés des véritables professionnels. Pas d´empreinte digitale, bien sûr. Même pas un cheveu ou une goutte de sang qui n´appartient pas à Vergari. Des traces d´ADN il y en a, mais ne semblent pas en rapport avec le cas qui nous occupe. Bien que le travail de laboratoire continue.

   -Depuis plus de trente ans -intervint la lieutenante Vargas- Roche et Bardeau se font une guerre cordiale et impitoyable. Il s´agit d´un jeu à deux au sommet. Et si la partie a duré si longtemps, c´est par ce que les adversaires se tiennent dans un équilibre parfait en moyens, en ressources et en intelligence. Le moindre déséquilibre serait fatal pour celui qui subirait la perte. Les deux opposants, cela va de soi, s´observent de près. Si l´un d´eux venait à montrer la plus petite faiblesse, il subirait de la part de l´autre une véritable réaction en chaîne au niveau national. Aucun des deux laisserait passer la moindre occasion, la plus petite fente, pour en finir d´une fois pour toutes avec son seul, véritable et redoutable rival. Dans cet état des choses, les ébauches de Brik constituent un apport substantiel à la cause des Roche et ça ne manquerait pas de sens de supposer que, si par aventure il y en avait d´autres, Bardeau les voudrait pour lui, afin de rétablir l´équilibre de la balance. Et si jamais il lui était impossible de les obtenir, au moins il tâcherait d´éviter, par tous les moyens, qu´ils tombent entre les mains de Roche.

   -Je suppose qu´on a soumis Lanzi à une étroite surveillance.

   -Bien sûr -répliqua Gastaldo- vingt-quatre heures sur vingt-quatre.

   -Et alors ?

   -Alors il se promène en Ferrari Testarossa tout au long de la Côte d´Azur. À Cannes il dirige une sorte d´École de Sirènes où on délivre un programme qui n’est finalement pas mal, comportant des études en langues vivantes, particulièrement l´anglais, bien sûr, mais aussi en droit, histoire, politique, littérature, informatique, sans oublier une matière en rapport avec tout ce qui touche, de près ou de loin, à l´art de la séduction. De là sortent des véritables geishas du monde occidental. Lesquelles possèdent, disons-le au passage, les compétences requises pour un bon agent des services secrets. Le Festival de Cannes attire beaucoup de rêves en rapport avec le monde du cinéma et la mode. Lanzi furète aux abords du tapis rouge et il fait son choix. Tel qu´il la présente, l´École semble s´ériger comme le tremplin idéal pour réaliser le grand saut vers la célébrité. Même lorsque les voiles sur les véritables objectifs de la formation tombent, les filles l´acceptent dans la plupart des cas comme une sorte de passage obligé vers leur rêve ultime et définitif. Et dans ce choix pèse d´une façon non négligeable le fait que, sur l´aspect financier, l´École de Lanzi ne diffère en rien aux établissements de l´Éducation Nationale, elle est complétement gratuite. Lorsque ses obligations académiques lui accordent un temps libre, notre héros se laisse voir dans les hôtels de la chaîne, il s´occupe des clients de sélection, les emmène aux meilleurs restaurants, aux spectacles qui sont en rapport avec leurs goûts et, au retour, il les laisse en face d´un lit déjà chauffé. Beaucoup de clients sont des habitués, d´autres il faut les introduire. Lanzi frôle l´excellence dans les deux fonctions et Bardeau lui confie la crème de ses hôtes.

   -Parfaitement -conclut Tynianov.- Il est temps de mettre un peu de pression sur ce Lanzi.

   Ils s´apprêtaient tous à partir, mais le commissaire interrogea encore la lieutenante Vargas sur Ugo Dumon.

   -Oh ! Il s´agit de quelqu´un qui a su tirer profit de ses études de droit. À 32 ans il possède un patrimoine considérable : une villa à Cimiez, un chalet à Isola, un yacht, un Jaguar et une Harley. Cependant, les occasions de profiter pleinement de tels avoirs ne sont pas foule car à vrai dire il se tue à travailler pour les Roche et le plus clair de sa vie se passe dans une austérité monacale. Sa prospérité ne profite pas non plus à sa famille, car il est célibataire et ses parents mènent déjà une vie aisée entre Paris et Nice. Depuis qu´on le surveille, il s´est entretenu longuement tous les jours, y inclus les jours fériés, avec son patron, mais jamais chez lui, seulement dans les bureaux de la compagnie où ça lui arrive de dormir et de réaliser toutes ses collations.

   -Qu´on ne le perde pas de vue. Et si jamais il met un pied dehors, qu´on ne lésine pas les moyens pour savoir où il va, qu´est qu´il y fait et pourquoi.

                                               XII

   Alba Longa avait veillé jusqu´à tard dans la nuit à examiner l´état de la langue manifesté par la copie du « Picatrix » que Bardes avait mis à sa disposition et il était arrivé à la conclusion qu´il s´agissait d´un faux ; obtenu, sans aucun doute, en passant d´abord par une traduction du latin, mise ensuite en castillan par un linguiste expert, certes, mais qui a dû travailler seul et évidement, sur un texte aussi long, on fait toujours des erreurs par inadvertance, oui, des incompatibilités chronologiques, ou, pour employer le langage de Saussure : une fausse superposition de synchronies. Il est évident que la synchronie médiévale présente des nombreuses fluctuations et hésitations, bien que toujours à l´intérieur de certaines limites. Alba était parvenu à repérer quelques-unes de ces maladresses, en nombre suffisant pour établir un diagnostic, et les avait relevés soigneusement. Mais bien sûr, ce que Bardes lui avait demandé était une expertise complète, et ceci supposait beaucoup de travail encore.

   D´autre part, la lecture du document était ardue, du moins en ce qui concerne le premier traité, car il réclamait des connaissances élevées en astrologie et astronomie que lui il était loin de posséder.

   Malgré la fatigue, il s´était imposé l´obligation de se lever tôt, raison pour laquelle il avait pris la précaution de laisser le volet grand ouvert, afin que le soleil le réveille de bonne heure et ce fut ainsi.

   Pendant sa douche, il commença à considérer que Bardes courait certainement un risque en faisant des affaires avec des gens qui, de toute évidence, prétendaient le rouler dans la farine. S´ils essaient là-dessus, ils pouvaient parfaitement le faire à d´autres choses, ou l´avoir déjà fait. Il semble peu probable qu´ils l´aient acheté ce manuscrit eux-mêmes sans une expertise préalable, tel que Bardes compte bien réaliser. Alors il ne semble pas infondé de conclure que la falsification vient d´eux. Cependant il faudrait connaître les circonstances exactes et Bardes n´a pas fourni des explications détaillées.

   Depuis sa fenêtre il put constater qu´on servait le petit-déjeuner sur la terrasse et que Bardes était déjà à table, en train de lire le journal. Ainsi, il décida de s´habiller à la hâte et de prendre la collation avec son hôte. Dans l´escalier il rencontra Clara laquelle déposa joyeusement deux bisous sur ses joues à guise de bonjour.

   En les voyant arriver, le peintre plia son journal et l´abandonna nonchalamment sur les dalles.

   -Vous êtes tous deux du matin ! C´est un indice qui suggère une vie saine. Même si vous avez travaillé jusqu´à bien tard cette nuit. Les vieux nous dormons mal et j´ai vu la lumière à votre fenêtre.

   Alba eut l´impression que Bardes allait lui solliciter une première appréciation sur le document, mais il n´en fut rien.

   -Voyons, grand-père, ne fais pas des ronds de jambe. Tu sais bien que tu n´es pas vieux. Ton problème est que tu es possédé par l´addiction à la peinture. Il est grand temps que tu te calmes.

   -Je l´ai déjà fait, ma petite. Mon œil n´est plus le même, et ma main s´est alourdie, quoi que tu dises.

   -En tout cas, il faudrait que tu commences à profiter d´une journée comme celle-ci, par exemple, en lisant au soleil dans ton jardin ou bien en te promenant un peu par la montagne.

   -Je vais peut-être le faire. Ce n´est pas une mauvaise idée. Et toi, comment tu penses profiter de cette magnifique journée ?

   -J´avais prévu faire un tour par la gallérie voir comment les choses se passent par là. Aussi, je nourrissais l´espoir qu´Alba ait la bonté de m´accompagner. Ça nous donnerait l´occasion de déjeuner dans un excellent restaurant du port de Villefranche.

   Alba avait escompté travailler dur tout au long de la journée, afin de s´assurer qu´il établissait solidement le plan de son exposition. Mais, bien sûr, il lui sembla que ce n´était pas, peut-être, très poli de refuser une proposition si gentiment avancée. Alors il accepta sans laisser paraître l´ombre d´un doute sur son visage.

   -Si j´étais vous, je prendrai un peu de temps avant de sortir.

   -Et pourquoi ?

   -Il y a grève aujourd´hui de presque tout. De train, de bus, d´éboueurs, de professeurs de primaire et de secondaire… Les gens prennent la voiture et Nice restera congestionnée au moins jusqu´à 10h.

   -Dis donc ! -s´écria Clara, résignée. –

   -Cette fois il me semble que c´est sérieux – une étincelle brûlait dans les prunelles de Bardes. – La loi El-Khomri a été la goutte qui a fait déborder le vase. Les reformes de Macron et ses prises de position provocatrices contre ceux qui vivent, ou aspirent à vivre, de leur travail, l´article 49-3, les révélations nommées « Papiers de Panama », la tromperie et l´hypocrisie permanentes, la formidable manœuvre de la globalisation, dont le but inavoué est d´enrichir les riches et d´appauvrir les pauvres, avec en toile de fond cette crise enveloppée d´un manteau de suspicion. Tout ceci a eu comme conséquence que les masses ont été bien forcées, en fin, d´ouvrir les yeux, même ceux qui volontairement les fermaient afin de ne pas voir, pareil aux âmes sensibles qui les couvrent devant un film d´horreur. Des chapitres comme celui de la crise grecque ont fait tomber les voiles et les masques et par conséquent les agents économiques et politiques apparaissent avec leur véritable visage de vipère saturée de venin et assoiffée de sang. Malgré tout ils ne connaissent pas toute la vérité : à savoir, que, dans pas longtemps, s´ils souhaiteront encore respirer un peu d´air, comme avant, avoir une toute petite parcelle de vie, on ne leur a pas laissé d´autre alternative qu´arracher jusqu´aux fondations cette société capitaliste, ne pas laisser pierre sur pierre, mettre tout à plat, tel un peuple barbare qui refuse d´entendre autre raison qui ne soit celle de sa propre survivance. Car il ne s´agit plus de maintenir une société de classes, mais plutôt de presser jusqu´à la moelle épinière le jus des masses, de leur voler toute possibilité d´absorption d´une seule goutte de vie et de leur escamoter tout reflet de dignité, par ce que sans dignité il n´y a pas d´indignation. Dans le comble de leur orgueil, ils ont serré les boulons à bloc, au point qu´on pourrait s´en passer des yeux, puisque même les yeux des aveugles ressentent la pression.

   Alba fit un bref geste d´assentiment.

   -J´admets -avoua-il- que j´ai toujours été un européen convaincu, persuadé que cette diversité de langues et de cultures, d´un prestige largement prouvé, devait nous donner une nouvelle et imparable impulsion et que, si on arrêtait d´une fois pour toutes de taper les uns sur les autres, nous étions sur le point de créer une civilisation resplendissante, dans laquelle nous aurions tous notre place et qu´il y existerait une raisonnable possibilité de réalisation de l´individu. Cependant la crise grecque a représenté ce que vous dites, une chute des masques. Cette Europe qu´on nous prépare n´est, loin s´en faut, celle qu´on avait imaginé, celle qu´on avait espéré créer contre vents et marées.

   -Les masques sont tombées et, pour la première fois en beaucoup d´années, les gens sont disposés à descendre à l´arène pour en découdre. Ici, en France, on se croit très intelligent avec ces fameuses élections à deux tours. Mais aux derniers comices, lorsque, comme d´habitude, à Nice, ne restent sur les portes des bureaux de vote que des affiches de droite et d´extrême droite, j´ai vu, collées sur les panneaux, des feuilles de papier manuscrites dans lesquelles, des gens réels, non pas des centres de pouvoir, non pas des bulldozers aplatissant le terrain avec des rouleaux d´argent, crient leur colère et où on peut lire, point par point, les mêmes choses dont je viens de faire mention. Il s´agit de gens qui ont serré les dents et qui se sont battus fièrement, afin de construire un avenir pour leurs enfants, mais ils s´en sont aperçus que leurs enfants n´ont pas d´avenir.

   Bardes disait en voix haute ce qu´Alba avait pensé plus d´une fois depuis pas mal de temps. Mais un tel discours ne pouvait que le surprendre dans la bouche d´un homme qui avait connu un succès tangible, sans appel, et qui vivait entouré d´une richesse romaine.

   Le peintre sembla lire dans ses pensées.

   -Vous êtes peut-être surpris de voir sortir de la poche d´un riche ce genre de mots. Mais, voyez-vous, ne pas les sortir à ce moment-là serait comme commettre un péché mortel contre la vérité.

    En effet, réfléchit Alba, chez Bardes prédominait l´intellectuel conscient de sa fonction en tant que tel.

   -En plus de ça -conclut ce dernier- riches et moins riches, ainsi que les gueux comme des rats, nous allons tous participer à ce banquet empoisonné dont chaque convive payera très chère l´invitation.

   Cette fois même Clara n´osa pas plaisanter les sentences de son grand-père, quoiqu’il semblât évident qu´elle aurait bien souhaité leur enlever un peu de leur acidité. Mais elle s´abstint.

   -Mais enfin -s´empressa la jeune fille à changer de sujet- il va falloir patienter jusqu´à 10 heures au moins.

   -De mon côté, je crois que je vais suivre ton conseil et faire une petite promenade par le versant de cette montagne. Ça me fera du bien un peu d´exercice. Alors je ne vous attends pas pour le déjeuner. C´est très bien, la jeunesse doit sortir et voir le monde.

   -On dirait que pour se rendre à Villefranche il faudrait franchir la ligne des tropiques.

   -Bien, bien. Ne vous empressez pas de rentrer. Aujourd´hui le temps est splendide, mais il parait que ça ne va pas durer.

   « Oui, il a passé la nuit à la maison. C´était à prévoir, les mouches commencent à tourner près du gâteau. La paix relative dont on a profité jusqu´à maintenant ne pouvait pas durer. Heureusement nous disposons de ressources pour écraser ceux qui, de façon délibérée ou pas, se rapprochent trop de l´épicentre de ce tourbillon tellurique. Voilà la mission qu´on m´a assigné et je ne connais point un plaisir comparable à celui d´accomplir, point par point, toutes les obligations susceptibles de garantir la sécurité absolue de celle-ci. Encore une nuit et je serais raisonnablement autorisé à prendre les mesures préventives adéquates pour faire face à une situation d´urgence. Même s´il faut, par la suite, modifier quelque peu le rapport. Les effluves du sang du dernier exécuté ont éveillé les bêtes sauvages qui sommeillaient et qui se sont mises à rôder tout au long des frontières de la conscience et voilà, elles m´ont ôté la paix.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

                                            XIII

   Le commandant Fréderic Schluter désirait voir, comme première provision, une de ces ébauches qui avaient si cruellement fait verser le sang. Les Roche, après les avoir récupéré, les ont aussitôt vendues. Selon le commissaire Tynianov ils ont agi de la sorte par ce que le ménage est aujourd´hui plus soucieux de ses affaires dans l´hôtellerie et dans le jeu que de la peinture. Le produit de la vente l´ont investi sur le champ en parts de marché dans le domaine qui les intéresse par-dessus tout. À conséquence de cette décision, d´après Schluter un peu précipitée car ils pouvaient encore monter de prix dans un délai de seulement quelques mois, les ébauches de Brik se trouvent maintenant dispersées partout dans le monde, à l´exception d´une d´elles, restée à Nice, plus précisément à Villefranche, dans une gallérie dont la propriétaire est rien de moins que la petite-fille de Bardes. Et il s´agit d´une esquisse de « Night-time ».

   Le commandant entra dans la gallérie et fut accueilli par une employée, laquelle lui expliqua que Clara Bardes était en chemin et qu´elle devait arriver d´un moment à l´autre. Schluter ne pouvait pas imaginer, à cause de sa valeur immense, que l´ébauche en question puisse se trouver exposée là, dans la gallérie, mais elle était bel et bien devant lui. Il s´approcha donc afin de l´examiner à son aise. Mais à ce moment même entra dans la salle une jeune femme particulièrement attirante, accompagnée d´un homme dans l´âge mûr, auquel elle semblait faire visiter pour la première fois les lieux. Il supposa qu´il s´agissait de Clara Bardes, mais attendit que l´employée entame les présentations.

   En effet, les deux femmes échangèrent quelques mots et la jeune propriétaire se dirigea sans plus atteindre vers le visiteur.

   -Bonjour. Permettez-moi de me présenter, mon nom est Clara Bardes. Vous semblez intéressé par l´ébauche de « Night-time. »

-Par l´authentique, mademoiselle, que je suppose vous avez mis dans un lieu sûr. La copie exposée n´est pas mauvaise, loin s´en faut, mais ce n´est pas du Brik. Ah, excusez-moi, je m´appelle Schluter, Frédéric Schluter, et je suis commandant de l´OCBC. Voici mes références.

   Schluter se retourna vers l´homme qui accompagnait Clara dans l´attente qu´il se présente. Ce qu´il fit laconiquement.

   -Mon nom est Alba Longa.

   -Vous avez raison commandant, l´original est conservé dans le coffre-fort d´une banque. Celle-ci est une copie esquissée par mon grand-père Jacobo Bardes, avec une fidélité relative, suffisamment proche pour que le public, on va dire moyen, puisse percevoir une référence à l´authentique, mais pas au point que les experts parviennent à la conclusion que nous l´avons exposée ici.

   -Je comprends, mademoiselle. Bien que, à mon avis, cela est tout de même dangereux. Car c´est précisément les ignorants qui peuvent provoquer le plus grand mal, et aux œuvres et aux personnes qui les surveillent. Par contre, les experts font habituellement un travail propre, sans porter préjudice à une tierce personne, ou si vous le préférez, sans dommages collatéraux.

   Le regard de Clara s´assombrit un peu.

   -Vous avez raison. Je vais réfléchir à une solution. Peut-être quelques lignes pour expliquer qu´il s´agit seulement d´une copie.

   -Oui, c´est une bonne idée. Dites-moi, mademoiselle Bardes, me permettriez-vous d´examiner l´original ?

   -Bien sûr. Mais pour cela il faut fixer un rendez-vous préalable à la banque.

   -Naturellement. Et un dernier service…

   -Je vous écoute….

   -Quatre yeux voient toujours mieux que deux. Surtout s´il s´agit des organes visuels privilégiés de Jacobo Bardes. Pensez-vous qu´il accepterait de nous accompagner dans cette expertise ?

   -À mon avis, il ne verra pas le moindre inconvénient. Avez-vous un numéro de téléphone pour vous prévenir lorsque tout sera concerté ?

   Schluter lui produisit une carte de visite.

   -Je présume que, si la police affecte un commandant de l´OCBC à l´enquête, cela veut dire qu´elle accorde un certain crédit à la thèse de l´existence d´autres ébauches.

   -Pour l´instant on ne peut pas écarter cette possibilité. De toute manière, il me semble évident que les tortionnaires de Vergari, d´une façon ou d´une autre, ils l´avait contemplée, ce qui nous oblige à ne pas négliger cette ligne d´investigation.

   -Corrigez-moi si je me trompe, commandant, serait-il légitime d´imaginer que, si vous vous intéressez à cette ébauche, cela signifie qu´il peut y avoir quelque chose en elle qui permette éventuellement de confirmer ou, en tout cas, de faire avancer cette ligne d´investigation ?

   -Une telle procédure, à moins qu´elle ne nous réserve des surprises, ce qui n´est pas inhabituel, ne devrait pas nous conduire, du moins pas tout-de-suite, vers une détermination catégorique. Mais bien-sûr, si on arrivait à vérifier que Brik déploya un travail intense et croissant dans l´élaboration des ébauches, alors il ne serait pas farfelu parvenir à l´idée qu´il avait acquis, de manière généralisée, cette technique pour la composition de ses tableaux. Cependant je dois vous avouer que l´objectif premier de mon expertise n´est autre que de vérifier l´authenticité de la pièce. Vous serez d´accord avec moi que, si jamais les ébauches étaient des faux, cela changerait complétement notre angle d´attaque.

   Clara tressaillit. Ses yeux en amande semblaient s´étirer. Mais elle parvint à maîtriser presque aussitôt le coup de fouet de l´émotion.

   -Vous avez des doutes à cet égard ? Je vous rappelle que la crème de la crème des experts et des commissaires-priseurs les a validées.

Schluter demeura en silence pendant quelques secondes.

   -La police, vous savez, se doit de tout vérifier. Je préfère me construire moi-même mon opinion à ce propos. Et c´est justement pour cela que je requiers la précieuse collaboration de Jacobo Bardes, car non seulement il est géographiquement présent, ce qui est une chance inouïe, mais aussi par ce qu´il est, d´une certaine façon partie intéressée dans cet affaire.

   -Naturellement.

   -Quelle qu´elle soit la conclusion, il vaut mieux qu´il en prenne connaissance tout de suite.

   -Je suppose que vous ne pouvez pas imaginer un seul instant que mon grand-père n´avait pas pris la peine d´examiner attentivement la pièce, avant de m´autoriser à l´acheter…

   -Bien sûr que non, mademoiselle. Mais à ce sujet j´aimerais avoir un entretien, préalable à l´expertise, avec Jacobo Bardes. Peut-être que je parviendrai à le convaincre que, de nos jours, il faut prendre beaucoup de précautions avant d´arriver à une conclusion définitive.

   -Très bien. Si c´est votre désir, je lui en parlerai ce soir et je vous tiendrai au courant de sa décision.

   -Je vous serais infiniment reconnaissant. Ce fut un plaisir, mademoiselle.

   -Le plaisir est à moi -répondit Clara. –

   -Monsieur Longa.

   -À bientôt, commandant.

   Schluter esquissa un sourire avant de faire demi-tour et quitter la gallérie. Ce sourire possédait la vertu d´affermir les bases d´une confiance mutuelle. Clara et Alba l´observèrent jusqu´à ce que son costume de lin blanc fut un instant imprégné de soleil au seuil de l´entrée avant de disparaitre et de laisser à sa place un rectangle bleu de méditerranée.

   -Eh bien, voici mon lieu de travail. C´est ici que je passe le plus clair de mon temps, lorsque je ne dois pas m´absenter pour une acquisition ou une vente aux enchères.

   -Un scénario charmant. Je suis content pour toi, Clara.

   Mais Clara semblait, non sans raison, modérément soucieuse.

   -Je vais te montrer le village. Il mérite bien une visite. Et ça sera l´occasion de prendre un peu d´air, j´en ai bien besoin. À tout à l´heure, Sophie.

   Le village, en effet, possédait cette beauté bigarrée et disparate des bourgs provençaux, faite de nuances pastel, jaune citron, vert clair, orange, de rouelles pavées, étroites, tantôt plongeant vers les entrailles de la montagne, tantôt penchant vers la limpide et resplendissante méditerranée. Avec tous les volets peints couleur vert prune.

   -Ça serait drôle, après tout, que ces fichues ébauches ne fussent que des faux…

   -Espérons que non. C´est déjà assez de malchance que le manuscrit s´est avéré un faux.

   -En est tu sûr ?

   -Aussi sûr qu´il me faudra mourir.

                                                XIV

   Le commissaire Tynianov avait décidé d´appuyer sur le bouton nommé Lanzi, histoire de voir ce qui se passait par la suite. Préalablement il avait donné ordre d´intervenir tous ses téléphones, ainsi que ceux de son patron, Bardeau. Et de mettre tous deux, jointement avec les lieutenants de ce dernier, sous une surveillance étroite.

   Maintenant il se trouvait au volant de sa Bentley sur le chemin de Cannes, bien décidé à mettre ce maquereau aux aires de mignon vaniteux à l´intérieur d´une chambre de pression et tourner ensuite la manette à fond. Après cela, il permettra que l´oisillon s´envole, afin de voir dans quelle branche il décide de se poser et surtout d´entendre les notes de son piaulement.

   La curieuse entité pédagogique que l´individu régentait siégeait dans un édifice de cinq étages, éclairés par des vastes baies vitrées et profusion de lierres et plantes grimpantes qui dégringolaient par l´extérieur. Elle était entourée d´un jardin luxuriant, clôturé par une épaisse maçonnerie en pierre et la barrière qui permettait d´accéder au parking était, bien entendu, fermée ; mais, à travers ses barreaux, elle laissait entrevoir, parmi d´autres voitures de grande cylindrée, la Ferrari Testarossa de Lanzi.

   Le commissaire téléphona à l´établissement, s´identifia, exposa brièvement l´objet de sa visite et demanda qu´on lui ouvre la barrière. La secrétaire qui avait pris l´appel hésita un instant, mais finit par répondre qu´elle devait d´abord consulter son patron. Au moins elle a eu l´intelligence de ne pas nier la présence de celui-ci, considéra Tynianov. Au bout de deux minutes, elle lui annonça l´autorisation d´entrer et, en effet, la barrière commença à glisser lentement sur le côté.

   La secrétaire et le concierge l´attendaient derrière la porte d´entrée. La première lui tendit la main avec un sourire étudié.

   -C´est par ici, monsieur le commissaire. Le directeur vous attend dans son bureau.

   Derrière une table en acajou, massive et entièrement recouverte de bibelots, en parfait décalage avec la modernité de l´édifice et de l´ensemble de ses objets et fournitures, se tenait assis Lanzi, en train de lire son journal. Sans aucun doute, celui qui s´est occupé de la décoration de la pièce avait imaginé qu´une telle table ne pouvait que donner au type qui devait se trouver assis derrière elle une légitimité qu´il ne possédait pas et, d´une certaine façon, l´exhiber comme quelque chose qui lui était inhérente. Une prévision qui, à l´occurrence, s´était avérée juste, mais qui, au demeurant, constituait un aveu de la réalité du même fait qu´elle prétendait cacher avec un expédient tellement visible, qu´il trahit toute l´intention première.

   Avec le geste insouciant du dandy entièrement confiant en sa spontanéité très étudiée, le directeur complimenta son visiteur d´une délicate poignée de main et d´un sourire soigneusement calculé. Ensuite il le pria de s´assoir.

   -Maintenant, dites-moi, monsieur le commissaire, en quoi je peux vous être utile.

   Ce dernier n´avait point l´intention d´y aller de main morte. Ainsi donc, sans mot dire, il soutira un classeur de son cartable en cuir et le déposa sur la table.

   -Je vais procéder à l´énumération d´une série de faits qui vous concernent. Si l´un d´entre eux soulève en vous la moindre objection, n´hésitez pas à m´interrompre pour la formuler. Par la même occasion je vous annonce que je n´ai pas l´intention de mentionner aucun élément qui ne soit pas prouvé par des pièces à conviction d´une solidité incontestable. Dans ce cartable il y a tout ce qu´il faut pour soutenir matériellement tous les arguments que je me propose d´avancer et je suis en mesure de le produire devant vous si vous le souhaitez.

   Le préambule ne pouvait être plus incisif, mais il ne réussit pas à rompre dans le moindre détail l´équilibre des traits dans le visage de Lanzi ; bien au contraire, il eut la vertu de faire affleurer une nouvelle fois un sourire qui témoignait de sa suffisance inébranlable. Voilà, c´est ça, un équilibre avec une pincée ironique et moqueuse dans tous ses traits, particulièrement dans son sourire. Dans tous excepté en un seul. La bulle de mercure de ses yeux dénonçait sa peur et ceci depuis le commencement. Mais bien sûr, seulement un fin observateur aurait pu le remarquer. Tynianov, de son côté, vivait de cela principalement, de ses qualités d´observateur professionnel.

   -Commençons par la louable institution que vous présidez en ce moment….

   Lanzi leva aussitôt la main pour interrompre tel que l´aurait fait un polémiste expérimenté face à un rival d´une qualité similaire à la sienne, tout en sachant que, entre égaux, lever la main est plus efficace que lever la voix. Avec Tynianov il ne se trompait pas. Le commissaire coupa net son discours et lui céda la parole.

   -Je peux prouver que les professeurs qui exercent dans cet établissement sont des professionnels qualifiés et pourvus des diplômes officiels requis, lesquels enseignent, avec une rigueur que je n´hésite pas à qualifier de supérieur à la plupart des établissements publics, les matières, sérieuses, qui constituent un projet pédagogique parfaitement défini dans les objectifs du centre et que je peux mettre à votre disposition si vous le souhaitez.

   -Je présume que je n´ai pas vraiment besoin de consulter ce document pour avoir la certitude qu´il ne fait pas la moindre allusion à des matières un peu spéciales comme par exemple celle qui enseigne aux filles la science de se dévêtir, tout en utilisant pour cela les techniques les plus suggestives dont on a connaissance ou peut produire comme fruit l´imagination de ces professeurs hautement qualifiés auxquels vous venez de vous référer. Et ceci parmi d´autres matières qui confèrent une coloration particulière au projet pédagogique un peu « sui generis » de cet établissement.

   -Il s´agit là d´une accusation que vous ne pouvez pas prouver, monsieur le commissaire.

   -Ne soyez pas naïf. Plusieurs de vos élèves, issues des premières promotions, travaillaient pour la police, et elles ont constitué très tôt un dossier complet, bien nourri d´un matériel graphique tellement suggestif qu´il ne laisse pas la moindre place au doute. Souhaiteriez-vous visionner quelques échantillons ?

   Lanzi se réclina sur le dossier de son siège et demeura pensif pendant un moment. Ces accusations, bien que graves, ne représentaient point un danger absolu et imminent. Son patron dispose d´avocats pour lesquels en découdre avec des affaires de proxénétisme constitue une routine facile et légère à porter. Personne ne va s´inquiéter outre mesure pour si peu.  Par conséquent ça payait pas la penne de s´entêter à nier l´évidence. Cependant il soupçonnait que la technique employée par le commissaire était celle d´employer des passages pour circuler d´une vallée à une autre. Sa ligne de mire était ailleurs.

   -Non, ce n´est pas la peine.

   -Autrement il y a aussi une série de documents pour définir d´une manière précise vos rapports avec Bardeau. Souhaiteriez-vous en prendre connaissance ?

   -Non plus. Bardeau est un des grands patrons de ce pays et il n´y a pas de déshonneur à travailler pour lui.

   -La chose n´est pas si simple, monsieur le directeur. Bardeau développe plusieurs activités, lesquelles ne se trouvent pas dans le même plan par rapport à la légalité. Vous ne le savez que trop bien. Et il se trouve que le rôle qu´il vous a confié rentre pleinement dans une zone assez trouble de l´empire Bardeau.

   -Je vous accorde qu´elle soit trouble, mais par forcément répréhensible, même du point de vue de la morale dominante de nos jours. De fait, certains pays la tolèrent de manière officielle. Les filles, particulièrement celles appartenant au haut standing, le pratiquent volontairement, je veux dire comme un véritable choix professionnel ou bien comme une passerelle pour d´autres choses… Je ne veux pas rentrer dans le détail, mais ces filles ont la vocation de satisfaire des désirs qu´une épouse raisonnable n´a ni la capacité ni l´intention de satisfaire. Il s´agit, comme vous le savez, du plus vieux métier du monde et, tout au long de l´histoire, aucun État a réussi à la supprimer complétement, même pas l´État français qui l´a officiellement interdite ; mais voici, à Nice précisément, le cas de Madame Claude nous sert à prouver l´hypocrisie des autorités car des Chefs d´État de tout le monde, y inclus les nôtres, figurent ou ont figuré parmi ses clients.

   -Il y a dans tout ça un cadre légal.

   -Que les autorités utilisent d´une manière ou d´un autre en fonction de leurs intérêts du moment.

   -Vous avez associé Vergari à vos activités. Lui, il avait investi une partie conséquente du capital obtenu de la vente des ébauches de Brik et vous lui remboursez les bénéfices à travers une entreprise qui n´existait que sur le papier.

   -Bon, Vergari touchait ses revenus de deux manières, une partie des bénéfices suivait le chemin que vous venez d´indiquer, une autre partie en prenait un autre, disons, plus naturel en moins sinueux.

   -Je comprends bien. Mais pourquoi se tourner vers Vergari, alors que vous aviez à votre disposition l´inépuisable bourse de Bardeau ?

   Lanzi commença à comprendre où voulait en venir le commissaire et ses yeux luirent avec un reflet maléfique.

   -Ne seriez-vous sur le point de m´accuser de l´assassinat de Vergari ?

   -Pas encore… Pour l´instant l´investigation est dans sa phase de construction ; c´est ainsi que nous sommes tombés sur cette relation que vous aviez avec Vergari et nous avons décidé de venir recueillir vos explications.

   -Et que voulez-vous que je vous dise ? Je comprends parfaitement que ça ne sert à rien de la nier cette relation. Si, en plus, je dois la justifier, je peux vous dire qu´il n´y a pas de petits bénéfices. La quantité que Vergari pouvait apporter n´était pas négligeable après tout et son manque d´expérience dans ces affaires nous laissait présager une navigation calme et sans surprises.

   -Il ne vous est jamais venu à l´esprit de soutirer Vergari sur l´éventuelle existence d´autres ébauches cachées dans ses mansardes ou ailleurs ?  Si ça se trouve, il reste encore la partie la plus conséquente du cadeau de Brik. Après tout, un tel comportement de la part de quelqu´un qui se sait inexpérimenté dans le monde des affaires serait même logique, on met sur le tapis vert une petite partie du jeu, on observe comment se déroule l´affaire et on tire les leçons pour le reste. Si tout se passe bien, le reste suivra la même procédure.

   Lanzi remua sur sa chaise comme une fauve surprise dans sa propre tanière. Pendant un moment, Tynianov crut qu´il allait lui sauter dessus, ou qu´il s´apprêtait à déguerpir à l´improviste. Mais au lieu de ça, Lanzi se mit à parler avec véhémence.

   -Écoutez, monsieur le commissaire, je n´avais pas l´intention d´en arriver là. Jamais m´était traversé l´esprit l´idée de m´écarter d´un pouce du droit chemin. Vous n´allez pas me croire, vu l´état actuel des choses, mais j´ai été un bon élève, j´ai fait des études supérieures, ensuite j´ai travaillé à La Poste et, après des courts mais intenses efforts, je suis devenu directeur d´un bureau à Lille. Je me suis marié, j´ai eu des enfants, j´avais acheté une maison individuelle avec un jardin charmant, et j´étais dans la bonne voie qui mène un honnête homme vers une position stable et une considération de citoyen modèle, politiquement correct et participant à tous les comices, même aux élections régionales. Bref, quelqu´un comme il faut. Ensuite, je me suis dit, puisque c´est ainsi, rentrons à notre ville natale. Et c´est là que les ennuis ont commencé, car il fallait vendre la maison individuelle avec son jardin charmant. À conséquence de la crise, inventée par le grand capital pour mieux nous mettre l´anneau aux narines et se remplir encore plus les poches, le prix des biens immobiliers chuta. Les acheteurs étaient tous bien décidés à profiter misérablement de la situation, car dans les affaires monétaires il n´y a pas d´autre morale que le profit. Et dans cet état d´esprit on est tous sans exception. Ainsi, les meilleures offres qu´on me proposa atteignaient juste un peu plus de la moitié de la valeur préalablement établie. Je n´allais pas donner le produit de mon labeur acharné à cette bande de salauds, des abroutis tous qui prétendaient s´enrichir simplement par ce qu´ils avaient quelques pièces, encore recouvertes de fumier, dans leur maigre bourse au bon moment. Tout mon sang s´enflammait à cette idée. Mais la mutation était demandée et elle fut accordée, donc il fallut venir s´installer ici. Vous savez, le prêt relais… car on pense qu´on sera capables de vendre tout de même… Les dettes cumulées par les deux habitations ajoutées à quelques coups durs puisque, comme dit le proverbe, les puces se donnent toutes rendez-vous sur le chien maigre, ont commencé à créer une situation angoissante. Après tant d´années d´étude et de travail obstiné, après avoir subi des épreuves d´une rigueur démesurée, car la tension et l´émulation dans le terrain de l´emploi ont été exacerbées au plus haut degré, je me suis retrouvé dans la situation de ne pas être en mesure d´entamer des travaux dentaires urgents pour mon fils et de ne pas pouvoir remplacer un frigo qui a rendu l´âme de capitaliste qui le faisait vivre. En attendant, les hommes politiques qui nous gouvernaient revêtus d´une hypocrisie criminelle, continuaient à nous mener en bateau afin de nous imposer cette maudite politique d´austérité, qu´ils souhaitent pour les autres mais pas pour eux-mêmes, car elle doit être appliquée seulement sur le dos des salariés, tandis que les grandes entreprises, les grands patrons qui les dirigent, délocalisent et ceux qui possèdent réellement de l´argent ils évitent de payer des impôts en mettant leurs capitaux dans des paradis fiscaux. Non, ça ne va pas du tout, maintenant soit on participe tous au jeu, soit on brûle les cartes. Nous vivons des temps qui sont faits pour casser, pour ne pas laisser pierre sur pierre. C´est à nouveau le temps des barbares et c´est tant mieux. Les gens semblent surpris de voir tous les jours des manifestations dans les rues et qu´il y ait de la casse. Ils se refusent de réaliser que c´est là le signe des temps. Si l´élite qui nous dirige n´a pas d´autre but que d´accomplir le sale travail de la ploutocratie qui nous vole, le mot d´ordre est donné et l´exemple aussi. Ainsi, on casse soit à l´intérieur, soit à l´extérieur. Moi, j´ai décidé de casser à l´intérieur et de me situer dans ce « no man´s land », dans cette zone de non-droit traversée par la ligne qui sépare la légalité de l´illégalité et La Poste peut s´en aller se faire foutre. Mais il n´y a rien, et dans mon histoire personnelle, et dans ma constitution interne, qui puisse faire de moi, en si peu de temps, un assassin. Et encore moins un monstre capable de réaliser les atrocités qui ont été commises sur le corps de Vergari. Il est vrai que l´idée de l´existence d´autres ébauches nous a traversé l´esprit et qu´on a essayé de le soutirer…. Seulement par d´autres moyens…

   -Pouvez-vous me dire lesquels ?

   -Oh, Vergari était très épris d´une de nos filles, Hellen. Laquelle reçut ordre de ne pas lésiner ses câlineries pour y parvenir à cet objectif, mais Vergari ne lâchait pas un mot. Chose surprenante, car il éprouvait vraiment pour cette fille une passion qui le dépassait et il n´y a rien qui s´accroche aussi fort que les vieux à l´amour.

   -Vous dites que c´est surprenant. Vous aurez fait sans doute des suppositions là-dessus.

   -Celles qui semblent découler le plus logiquement de sa situation. À savoir, que Vergari avait peur qu´on lui vole ses précieuses ébauches, que, après tout, la transaction avec les Roche ne s´est pas trop mal passée et qu´il attendait le moment propice pour leur proposer une deuxième édition, ou bien qu´il avait initié des contacts avec une autre partie intéressée…

   -Vous n´avez pas eu le réflexe de lui faire une proposition ?

   -On l´a eu, mais trop tard. Quelqu´un nous a devancé tout en employant une méthode plus persuasive.

                                          XV

   La visite à Villefranche se prolongea l´après-midi avec une promenade au long du sentier côtier nommé « Le chemin des douaniers ». Le soleil, déjà dans sa phase de déclin, gardait encore toute sa force et Alba considéra que, bien que tard et mal, l´été avait fini par arriver, après un de ces hivers sans personnalité, où il n´avait pas fait froid et pourtant les jours désagréables avaient largement dominé. Selon les médias, l´hiver le plus doux depuis qu´on tient un registre officiel des températures. Clara avait regretté de ne pas avoir eu le réflexe d´apporter les maillots de bain car l´endroit et la température étaient idéales. Ils étaient déjà trop loin pour rebrousser chemin et s´en procurer. Ça ne fait rien, se consola-t-elle, on nagera ce soir à la piscine.

   De retour à la villa des Bardes, le soleil se pavanait parmi les ocres resplendissants du crépuscule.  Jacobo avait tout disposé pour le dîner en terrasse. Clara évoqua immédiatement la visite du commandant Schluter et Bardes esquissa un petit sourire de fouine.

   -Ainsi donc notre ébauche est un faux…

   -C´est pas ça non plus ce qu´il a dit… Mais, à son avis, il conviendrait de l´analyser conjointement de la manière la plus détaillée possible. Il parait que dernièrement un nombre considérable de faux a émergé. Peut-être qu´il pense aussi que la façon rocambolesque dont elles ont fait surface ces ébauches les ternit d´un certain halo de soupçon.

    – “Credo quia absurdum” -replica Bardes. “Je crois, car c´est absurde », dit Tertullien. Cette histoire de Vergari ne s´invente pas. Elle est tellement extravagante, qu´elle ne peut pas surgir d´un esprit normalement constitué. C´est justement cela qui la rend vraie.

   -Surgir, elle peut surgir… -tint à préciser Alba Longa.- Mais de là à oser arrêter la conviction qu´elle peut marcher et par conséquent la mettre en route, il y a une grande différence.

   -Nous sommes d´accord, elle apparait comme peut apparaître une boutade, ou mieux, comme une de ces chimères qui nous effleurent quand nous sommes à moitié endormis, mais qui ne méritent qu´un petit sourire d´incrédulité.

   -Nous ne perdons rien à l´étudier une fois de plus avec le commandant -conclut, catégorique, Clara. –

   -Bien sûr -acquiesça son grand-père. – Concerte un entretien et nous plongerons à nouveau dans le « Night-time ».

   En disant cela, il prit une bouteille de vin blanc, embuée par le froid qu´elle dégageait, lui appliqua au col un appareil électrique qui la déboucha avez un bourdonnement moqueur et commença à servir le liquide ambré, une sorte de concentré potable de soleil, tout en commençant par son hôte.

   -Vous avez eu, sans doute, très chaud, en vous promenant par Villefranche. Ça vous aura fait beaucoup de bien. Au fait, il y a eu des problèmes dans le trajet ?

   -Non. La circulation était un peu plus dense que d´habitude le matin, mais pas encombrée. Au retour c´était un peu plus compliqué.

   -Des problèmes, il y en avait à Paris et à Nantes surtout.

   -Quelle sorte de problèmes -demanda Alba. –

   -Ceux qui sont devenus habituels dernièrement. Des manifestations, avec des jeunes cagoulés infiltrés dans leurs bords, venus pour casser systématiquement tout ce qu´ils trouvent à leur passage. Ils emmènent des massues de tailleur de pierres et se conduisent comme les employés d´une démolition. Ils adorent aussi lancer des pavés aux forces de police.

   -Il est vrai que le climat social est en ébullition maintenant et que les positions politiques des uns et des autres semblent irréconciliables -accorda Alba Longa.- Mais de là à casser la propriété de tierces personnes….

   -Est-ce qu´on ne leur a pas cassé leur monde à eux, déjà ? Alors ils cassent celui des autres. Un État de Droit a ses normes et son équilibre tant que son modèle social, économique et politique est en vigueur. Mais quand celui-ci est fracturé, survient un de ces moments de crise qui change le cours de l´histoire, c´est ce qu´on qualifie dans les livres de révolutions. Lesquelles se manifestent de manières très diverses, soit comme une insurrection généralisée, soit comme une invasion barbare, ou bien comme une opération militaire d´un État contre un autre. Celle qui semble se profiler de nos jours est la première, bien qu´ils ne manquent pas les signes avant-coureurs des deux autres. Jusqu´à présent, nos gouvernements semblaient très concernés seulement par les deux dernières, comme si la première n´était qu´un résidu du passé.

   Au fond de lui-même, Alba Longa était surpris et amusé. C´était vraiment une circonstance hors du commun que de retrouver un discours tellement chargé de vermillon dans la bouche d´un homme comme Bardes, une sorte de prince de l´art, aux pieds duquel les marchands de ce monde ont déposé des tas d´or. Mais par une curieuse association d´idées lui vint à l´esprit le cas d´un autre artiste, cette fois-ci de la littérature, qui se promenait avec un Rolls tout au long de la Côte d´Azur des années vingt, depuis Cannes à Monte-Carlo, et justement décédé à quelques pas d´ici, à Menton, où il a eu sa dernière résidence sur terre ; mais qui fut, au même temps, un révolutionnaire notoire pour son temps, au moins il avait le lexique et l´attitude qui vont avec, et en tant que tel il fut exilé. Le personnage certainement haut en couleur qu´Alba avait en tête était Blasco Ibáñez, lequel curieusement ressemblait beaucoup physiquement à Bardes. Disons que Bardes, physiquement, était un mélange de Clark Gable et de Blasco Ibáñez, tous deux, bien sûr, dans leur âge avancé.

   -Elle est vraiment surprenante la ressemblance de l´époque que nous vivons avec celle des derniers siècles de l´Empire romain.

   -Dans certains aspects c´est tout à fait vrai. Dans d´autres, peut-être pas.

   -Il y a en tout cas un point commun qui semble évident, je me réfère à cette formidable pression migratoire que, à cette époque, établirent des vastes peuples sur les frontières de l´Empire, poussés vers l´intérieur par d´autres peuples encore plus durs qu´eux, desquels il fallait fuir à tout prix. Ceci est vrai aussi pour les temps que nous vivons.

   -Je comprends bien, et je partage votre avis. Mais d´autre part le fanatisme chrétien, devenu religion officielle, renvoya, dans une certaine mesure, l´Empire à son austérité initiale, du moins en ce qui concerne une partie importante de sa population et de ses cadres dirigeants. C´est là qu´est née l´oligarchie feudale qui subsiste encore, à quelques détails près, dans certaines de ses anciennes provinces. Mais c´est là aussi que la splendeur intellectuelle du monde ancien toucha à sa fin. Par contre, cette oligarchie prolongea politiquement la structure impériale quelques siècles de plus. Continuité qui semble très improbable si on prend en considération la dégradation morale du paganisme gangrenant à toute vitesse tous ses membres.

   -On ne sait pas qu´est ce qui a été le pire, si la médication ou la maladie.

   -Ce qui m´inquiète réellement c´est la lecture que certains semblent avoir fait de l´histoire. Cette dégradation morale orchestré à grande échelle par les médias, presque promulguée par décret au nom des nouvelles valeurs, lesquelles ne sont que l´inversion systématique des anciennes et imposées à force de matraquage de propagande médiatique. Car il ne s´agit pas de tolérer et respecter les minorités auparavant considérés comme quelque chose de pervers, mais de formater et de convertir les majorités sur le patron de ces dernières. Ceci pour parvenir à des situations dont leur stupidité et leur non-sens feraient sourire à un contemporain de Pétrone. Le but de tout ça crève les yeux. Il s´agit de faire de nous tous des esclaves par le biais de la dégradation. Un corps et une âme malades tolèrent mieux le joug.

   -Alors vous préconisez un retour à la religion afin de restaurer un tissu social sain.

   -Certainement pas ! Ce que je préconise est tout simplement un retour au sens commun. Et de surcroit je suis scandalisé et alarmé à cause du symptôme. Il ne laisse présager rien de bon en ce qui concerne les intentions de ceux qui tiennent les fils de ce théâtre de marionnettes où nous avons tous un rôle assigné.

   -Alors, d´après ce que j´ai cru comprendre, ça ne sera pas chose facile de les arrêter s´ils ont vraiment décidé d´agir de la sorte.

   -C´est pratiquement impossible. Mais, qui sait ? Si chaque un de nous leur lance une pierre, en rapport avec la force dont il dispose, l´ensemble de ces pierres finira par devenir une formidable tempête de galets qui les lapidera et les ensevelira. Ne serais qu´en refusant de voter, dans les prochaines élections présidentielles, tout candidat qui représente, de près ou de loin, ce système pourri et corrupteur, antichambre de l´esclavage moderne. Et surtout pas à ces rats qui commencent à quitter le navire qui coule. Ce sont eux qui portent la peste la plus féroce à force de se nourrir des parties les plus pourries de ce bateau avarié par la maladie.

   -Les pierres ont déjà commencé à les lancer. Sauf que, beaucoup d´entre elles, contre des policiers, qui sont des salariés comme eux.

   -Oui. D´habitude ça se passe de la sorte. Bien que les vrais coupables soient ceux qui les utilisent dans leur propre intérêt politique, comme une sorte de barrière de protection et de garantie d´impunité pour une caste qui prétend affermir un projet criminel. Lequel, à long terme, est destiné à en finir avec le contrat social que, tant bien que mal, a conféré un certain équilibre à l´occident pendant les dernières années.

   La veillée se prolongea dans cette teneur. Et Alba Longa fut sincèrement intéressé par la personnalité inattendue et la vision de ce personnage contradictoire, non pas dans sa pensée, parfaitement homogène, mais dans le décalage entre celle-ci et son mode de vie. L´esthète riche et rouge de Bardes. Se dit-il, dans sa tête, souriant, Alba Longa.

    Mais de façon inespérée, presque abrupte, le peintre se retira en prétextant fatigue de vieillesse et en invoquant aussi une certaine hygiène de vie. Rien dans la parcimonie dont il avait fumé son cigare et consommé, à petites gorgées, le digestive, annonçait une retraite à tel point fulgurante. Ainsi, tout d´un coup, Alba et Clara se retrouvèrent à table en tête-à-tête.

   -Bon, c´était convenu que nous devions prendre un bain, n´est-ce pas ? -lui rappela Clara avec une voix chantante. – Alors, voilà, nous allons nous changer et le dernier qui plonge dans la piscine prépare les cocktails.

   En disant cela, elle partit à toute vitesse.

   Alba fit semblant, lui-aussi, de se précipiter vers sa chambre. Mais, une fois là-dedans, il prit la chose avec plus de calme. Quel équilibre parfait, se dit-il, entre la femme et l´enfant. Et, bien entendu, ce fut à lui de préparer les cocktails, alors que Clara, du milieu de la piscine, se moquait de son retard.

   Alba posa les verres sur le bord et plongea à son tour. Clara lui lança sur le champ un défi. Un aller et retour. La distance était considérable, car elle portait du pied de la façade pratiquement jusqu´à presque la fin de la partie plate du jardin, c´est à dire, qu´elle mesurait certainement cinquante mètres de longueur par la moitié, plus ou moins, de largeur. Alba dut se donner à fond, mais il ne lâcha pas l´affaire ; ainsi, il termina la course avec seulement la longueur d´un corps d´avantage sur Clara, assez pour que sa victoire fut incontestable, mais sans l´humilier. Cependant, il fut forcé de reconnaitre qu´il s´était mesuré à une excellente nageuse. Heureusement il l´avait toujours été, lui aussi.

   Clara, qui de toute évidence, avait espéré gagner, ne cachait pas son admiration.

   -À ce qu´on voit, le professeur garde quelques atouts dans sa manche. Voyons voir encore un autre aller et retour, cette fois plus doucement, histoire d´étudier un peu ta technique.

   Ils le firent, cet aller et retour.

   -C´est évident, tu as nagé avec un club, en compétition.

   -Non. C´est mon père qui m´a appris presque au même temps qu´à marcher, en rivière ou en mer. Et bien sûr, en étant gamins on passait le plus clair de la journée dans l´eau. Nous étions des créatures amphibies en liberté.

   -Épatant.

   Clara prit son verre et s´enquit sur l´enfance d´Alba Longa. Celui-ci lui en parla un peu. Après ils passèrent en revue les camarades de promotion de Clara, ses faits et gestes depuis qu´ils quittèrent la faculté. Après ils en revinrent un peu au « Picatrix » et à sa supposée magie immanente. Ils causaient de dos à la maison. Les lumières de Nice devant eux, formant une faucille de feu oubliée sur la Baie des Anges, au but de laquelle, de temps en temps, s´élevaient silencieusement les avions car ils décollaient seulement en fonçant sur le vent contraire. Et si jamais il vient à changer de direction, ils utilisent la piste dans le sens opposé, gagnant de la hauteur juste en face de la plage de Cagnes. À leur gauche s´étendait la mer, où brasillait un sillage de lumière laissé par une pleine lune parfaite, tel une blanche boule de billard.

   La nuit s´envolait vite avec des ailes de chauve-souris. À un moment donné, Alba se retourna vers la maison et fut surpris de voir encore de la lumière dans l´atelier de Bardes. Il ne parvint pas à s´empêcher de transmettre son étonnement à Clara qui, instinctivement, regarda l´heure dans son portable. L´écran indiquait trois heures du matin.

   -Oui, mon grand-père dort peu et travaille en excès.

   -Je croyais qu´un peintre s´inspirait beaucoup des différentes nuances de la lumière…

   Clara fit chanter les glaçons, pensive.

   -Brik a sans doute peint « Night-time » pendant une nuit comme celle-ci.

   -En effet, tout dépend de ce qu´on est en train de peindre.

   -D´ailleurs, Beethoven composa beaucoup de musique lorsqu´il était déjà sourd comme un pot.

   La jeune fille se retourna à nouveau vers les lumières de Nice, mais Alba resta figé, comme fasciné par l´atelier illuminé de Bardes. Ce fut alors que, pendant quelques secondes à peine, il vit la silhouette du peintre se dessiner derrière les vitres, avant de disparaître définitivement. Alba fut saisi par une étrange sensation de malaise. Dans cette figure il y avait quelque chose qui ne lui était pas familier. Une géométrie qui n´était pas tout à fait en phase avec celle de Bardes. Il s´efforça pour virer cette idée farfelue de sa tête, mais le trouble persistait, s´entêtait à rester dedans comme demeure l´alcool dans le sang pendant un certain temps.

   Subitement, un tonnerre parut secouer les fondements de la Terre et laisser toute la matière de l´atmosphère en train de vibrer. À la lumière de l´éclair, Alba avait perçu des épais nuages qui commençaient à recouvrir la maison par derrière, tel les hordes d´une armée des ténèbres. Clara, effrayée, s´était accrochée à son bras. En effet, rien dans cette nuit paisible permettait de prévoir une détonation d´une telle magnitude, comme un énorme coup de fouet déchirant les cieux par-dessus leurs têtes et illuminant l´immensité du paysage, qui s´était déployé devant eux comme une fulguration spectrale produite par une formidable chambre noire, fonctionnant avec de la poudre de magnésium.

   -Il vaudra mieux qu´on rentre à la maison -conseilla sagement Alba. – J´ai bien peur qu´il va pleuvoir des cordes maintenant.

                                               XVI

   Schluter avait assez bien dormi, malgré tout. Et pourtant cette nuit-là on aurait dit qu´elle faisait partie du cœur de la bataille de l´Armageddon. Le premier tonnerre le fit sursauter, car il avait dû éclater au bel milieu de la Baie des Anges. Par la suite, sachant déjà ce que c´était, il parvint à reprendre le sommeil ; non sans entendre, de temps à autre, les formidables coups de canon que s´envoyaient les armées célestes et la pluie drue, ferme, qui résonnait comme un grand fracas.

   Au petit matin il pleuvait encore, bien que sans violence, avec la parcimonie de ce qui s´installe pour durer. Le commandant regarda par la fenêtre. La plage était déserte, le trafic tout au long de la Promenade des Anglais était épars et peu d´adeptes de la balade matinale s´étaient aventurés à exercer ses droits par une journée si inclémente. La mer était démontée et, de temps en temps, l´écume jaillissait par-dessus les brise-lames.

   Schluter prit calmement une douche lénitive, il choisit un costume gris foncé, en parfait accord avec la couleur du ciel de la journée, chemise blanche, mouchoir et papillon rouges, et une fois mis sur son trente et un, partit à la recherche d´un journal et d´un bon petit-déjeuner. C´est alors qu´il apprit que la nuit avait été dévastatrice pour la région : des habitations, des garages, des commerces, des voiries inondés. On dénombrait même des pertes de vies humaines.

   À peine il avait mis le pied dans sa chambre, son portable sonna.

   -Commandant Schluter ?

   -Commandant Schluter à l´appareil.

   -Je suis Clara Bardes. J´ai concerté un rendez-vous à la banque pour dix heures. Mais auparavant vous pouvez passer à la maison quand vous le souhaiterez, puisque vous avez manifesté votre désir de vous entretenir préalablement avec Jacobo Bardes.

   -C´est parfait. Dans une demi-heure je suis là.

   Les Bardes avaient réagi vite. Heureusement Schluter avait tout préparé à l´avance. Il ouvrit l´armoire et prit un cartable assez anodin qui s´ouvrait avec une fermeture éclair. Il vérifia que le contenu, quelques tubes noirs en carton, se trouvait encore à l´intérieur. Ensuite déboita l´un d´eux et constata que ce qui devait y être se trouvait vraiment. Finalement il mit une gabardine couleur os, jeta un coup d´œil à l´extérieur afin de s´assurer qu´il y avait des taxis à l´entrée de l´hôtel et se dépêcha de sortir.

   La villa de Bardes était largement à la hauteur de ce qu´il avait imaginé. La jeune Clara vint l´accueillir à la porte qui donnait accès à la propriété.

   -Entrez, commandant. Veuillez me suivre.

   Clara le conduisit à une vaste véranda située à l´opposé de l´édifice, où l´attendaient Bardes et Alba Longa, assis sur des confortables fauteuils. Il y en avait deux autres vides autour d´une table basse, sur laquelle un plateau d´argent présentait quelques bouteilles de différentes liqueurs. Schluter se demanda quel pouvait bien être le rôle de ce monsieur Longa alors qu´il se trouvait, à une heure si matinale, dans le foyer. Malgré une certaine allure, qu´on ne pouvait pas lui refuser, il élimina la possibilité qu´il fut le couple de Clara par une simple question d´âge. Et à sa connaissance elle ne s´était associé avec personne. Pourquoi le ferait-elle, alors qu´elle dispose du formidable appui financier de son grand-père ? En plus de ça, hier ce monsieur semblait entrer pour la première fois à la gallérie de Villefranche. Il s´agit peut-être d´un expert qui jouit de la confiance de la famille, même si Bardes n´est pas vraiment un débutant dans le métier et la petite-fille a déjà prouvé posséder un talent remarquable, qualité d´autant plus louable si on prend en considération sa jeunesse.

   -Je prendrais votre imperméable, si vous le voulez bien -suggéra Clara. –

   -Le peintre et son invité se levèrent afin de complimenter le visiteur. Clara fit les présentations.

   -Mon grand-père, Jacobo Bardes, et le professeur Alba Longa, que vous connaissez déjà.

   -Enchanté.

    -Ayez la bonté de vous assoir, commandant. Souhaitez-vous boire quelque chose ?

   -Non, merci.

   -Un café peut-être ?

    -Je ne voudrais pas vous importuner…

    -Mais pas du tout, commandant, bien au contraire…

   Jacobo Bardes, lui-même, se mit à verser le contenu d´une cafetière déjà toute prête sur des petites tasses de porcelaine de Sèvres.

   -J´imagine -dit Bardes en déclenchant lui le premier les hostilités- que l´intérêt renouvelé de la police par les ébauches de Brik vient des regrettables évènements qui ont touché la personne du jardinier Vergari.

   -Cela fait des années que l´OCBC s´occupe d´une vaste opération de falsification d´œuvres d´art qui a son épicentre en France et qui met en circulation des apocryphes d´une extraordinaire perfection. À tel point que les experts les plus prestigieux n´hésitent pas à les valider. Evidemment le cas Vergari attira notre attention sur ces ébauches qui, vous serez d´accord avec moi, sont apparues dans des circonstances douteuses, c´est le moins qu´on puisse dire. Il s´agit d´avoir l´esprit net en ce qui concerne leur authenticité. Étant donné que, après la vente du lot, le vôtre est celui qui est resté le plus près, nous avons considéré opportun, si vous le permettez bien sûr, commencer les analyses par celui-ci.

   -Très certainement. Bien que, tel que vous l´aurez imaginé, nous n´avons pas fait un achat de cette envergure à la légère. En ce qui me concerne, je me suis fait dans la peinture et, en toute modestie, je considère que je possède quelques connaissances dans la matière. Et malgré cela, nous avions sollicité confirmation à plusieurs parmi les meilleurs spécialistes au niveau international. Tout ceci pour en venir au fait que j´envisage cette expertise en toute sérénité.

   Schluter adopta une attitude grave et, sans la changer, il resta concentré à finir son café en deux gorgés. Après ça, il se leva de son siège.

   -Permettez-moi que je vous montre quelque chose.

   Le commandant s´affaira à mettre la valise à plat sur le sol, pour ensuite ouvrir la fermeture éclair et choisir quelque chose dans son intérieur. Finalement il sortit un curieux cylindre noir, qu´il déboucha et, avec beaucoup de soin, il dévoila une toile.

   -Vous la reconnaissez, bien entendu.

   -Évidemment. Il s´agit du « Bain de Chiron ». Je l´ai peint il y a cinq ans environ.

   -Auriez-vous la bonté de l´analyser et de le reconnaitre comme fait de votre propre main ?

   Bardes se retourna vers sa petite-fille.

    -Clara, veux-tu m´apporter un chevalet et la loupe, s´il te plait ?

   Quand il eut la toile disposée sur l´appareil en bois, il empoigna la loupe et se mit à effectuer la tâche pour laquelle on l´avait sollicité. D´abord en prêtant attention à chaque détail, dans toutes les parties du tableau. Ensuite, baissant l´instrument optique, il prit du champ, jugea la luminosité, l´effet des couleurs, l´impact de la pièce sur les yeux. L´examen avait pris un bon moment, mais à la fin Bardes semblait satisfait.

   -Il n´y a pas de doute, c´est le « Bain de Chiron ».

   Schluter sourit.

   -Maintenant ayez la bonté d´examiner cet autre tableau.

   Le commandant soutira de son cartable un autre tube noir et de celui-ci une autre toile exactement égale à la première. Un nouveau « Bain de Chiron ».

   Bardes lui jeta un regard intense avant de demander à Clara un autre chevalet, qu´il plaça juste en face du premier. Le peintre entama d´abord une inspection similaire à celle qu´il avait réalisé pour le précèdent tableau. Ensuite, il empoigna sa puissante loupe et allait d´une toile à l´autre comme une girouette au milieu d´une tempête. À la fin, visiblement déconcerté, il s´écria :

   -Moi je dirai qu´ils sont tous les deux le « Bain de Chiron ».

   -Mais vous n´en avez peint qu´un seul, n´est pas ?

   -Naturellement.

   -Difficile de déterminer quel est le vrai et quel est le faux, même pour vous qui en êtes l´auteur.

   Bardes ressemblait beaucoup à sa future statue en cire. Mais il ne s´avouait pas encore vaincu. Il se lançait à vérifier un détail qu´il allait ensuite chercher dans le tableau d´en face et ainsi il passait d´un tableau à l´autre, tel une abeille de fleur en fleur. Néanmoins à la fin il dut lâcher l´affaire.

   -Les deux sont identiques. Je suis incapable de dire lequel des deux est le mien.

   -Nous sommes face à un faussaire de génie -conclut Schluter.-

   Ensuite il ajouta :

   -Et prolifique, par-dessus le marché. Malheureusement.

   Peu après, dans un compartiment spécial de la banque, les deux spécialistes plongeaient dans une expertise particulièrement poussée de l´ébauche de « Night-time », laquelle se prolongea pendant presque une heure. Une fois terminée, ils en arrivèrent à la conclusion partagée qu´il n´y avait rien en elle qui puisse mettre en doute, de manière catégorique, son attribution à Brik. Mais…

                                                   XVII

   À peine Tynianov sortit de l´établissement dirigé par Lanzi que celui-ci était déjà en train de téléphoner à Bardeau. Mais ce dernier, dès qu´il comprit de quoi ça retournait, il arrêta immédiatement son interlocuteur et concerta un rendez-vous afin de parler en tête-à-tête avec lui, la façon la plus sûre de traiter ces questions-là.

   Pendant que l´un de ses équipes, dirigé par le lieutenant Gastaldo, s´apprêtait à écouter tout ce qui allait être dit dans cet entretien, le commissaire entrait dans le hall luxueux de l´un des plus prestigieux hôtels de Nice et se dirigea à l´accueil, où il s´identifia.

   -Veuillez m´annoncer à mademoiselle Hellen Smith, s´il vous plaît.

   L´employé eut une courte conversation avec la belle. Après avoir raccroché il dévisagea le commissaire.

   -Mademoiselle Smith accepte de s´entretenir avec vous, mais elle vous prie d´attendre dix minutes avant de monter.

   -Je vous suis reconnaissant.

  Le commissaire s´assit devant la première table et prit le journal. Si dans le sud le mauvais temps avait causé des dommages considérables aux biens et aux personnes, dans le nord la Seine commençait à déborder et à envahir quelques rues de Paris, au point que quelques lignes de métro étaient fermées. Tout ceci compliqué par les grèves et manifestations, particulièrement dans le secteur des transports publics, mais aussi dans l´enseignement, les raffineries, le transport routier, etc., pour protester contre la volonté du gouvernement d´imposer la loi El-Khomri sans concertation avec ceux qui devaient la subir, les travailleurs.

   Dix minutes exactes passées, il se dirigea vers l´ascenseur.

   Hellen Smith le reçut habillée discrètement, dans un boudoir où elle invita le commissaire à s´assoir. Elle portait un blue-jean et une chemise blanche, ainsi que de simples chaussons. Malgré la sobriété de la toilette, le commissaire comprit très bien l´attachement que Vergari montrait pour cette femme, et l´aurait compris également chez n´importe quel autre mortel ou immortel, car même les dieux de la mythologie grecque avaient perdu pied devant le charme de certaines beautés humaines, pas vrai ? Mais aussi le Livre de la Genèse nous dit : « et les fils de Dieu virent que les filles des hommes étaient belles et ils en prirent, parmi elles, comme femmes autant qu´ils en avaient envie. » Chapitre six, deuxième verset, se rappela Tynianov.

   -Dans les films, pas un seul policier accepte une invitation à prendre n´importe quelle boisson qui contienne alcool pendant qu´ils sont de service, mais peut-être un café…

   -Ne vous dérangez pas. Merci de toute manière. Ça ne fait pas très longtemps que j´ai pris mon petit déjeuner.

   Hellen s´assit alors à son tour en face de Tynianov.

   -Je vous écoute, monsieur le commissaire. À quoi je dois l´honneur de votre visite ?

   -Je souhaiterais vous poser quelques questions à propos de Vergari.

   -J´en étais sûre.

   -Tout ce que vous direz ne figurera pas dans le dossier de l´enquête, à moins que vous ne révéliez pas un élément clé pour elle.

   -Ça va.

   -Quand l´avez-vous vu pour la dernière fois ?

   -La nuit du vendredi 29 avril.

   -Où ?

   -Chez lui, comme c´était l´habitude depuis quelques mois. Le vendredi il disait que c´était « dies veneris » et il avait, de manière systématique, la nuit réservée pour lui.

   -Il causait le latin, Vergari ?

   -Et ils ont tous les policiers le même sens de l´humour que vous ?

   -Les médecins et les policiers nous essayons de le garder au milieu de l´hécatombe de cadavres ; même si parfois il semble un peu douteux, l´intention est toujours légitime.

   -Ok.

   -Quel était son état d´esprit ? Il semblait inquiet ?

   -Pas du tout. S´il avait un souci, il savait le mettre de côté. Pour lui, vendredi signifiait un bon repas, qu´il préparait lui-même, avec des bons produits qui venaient de son potager, une bonne boisson et du sexe. Pour rien au monde il aurait permis de se laisser distraire de ce programme pour quelque chose qui n´en faisait partie. Il disait honnêtement que, particulièrement en ce qui concerne le dernier point, il en avait tellement manqué pendant toute sa vie qu´il était fermement décidé à bien profiter des dernières années qui lui restaient d´activité. Il ignorait encore qu´il n´était pas question d´années, mais de mois…

   -Combien de temps dura ce rendez-vous du vendredi ?

   -Cinq ou six mois, peut-être.

   -Je ne parle pas de soucis, car vous venez de dire qu´il savait les mettre de côté pendant le rendez-vous des vendredis, je me réfère seulement à son attitude générale envers ce qui touchait sa sécurité personnelle. Pensez-vous que, globalement, Vergari était quelqu´un qui se sentait en sécurité ou pas du tout ?

   -Vergari était un homme entièrement étranger au moindre doute en ce qui concerne son intégrité physique. Toutes les nuits que j´ai passé avec lui, et j´imagine que c´était pareil pendant les autres, entre onze heures et minuit, il sortait promener son chien dans la rue, même si celui-ci disposait d´un jardin d´une taille non négligeable. De temps à autre, je l´ai accompagné et il n´a jamais montré le moindre signe d´inquiétude. Il n´enclenchait pas non plus aucun système d´alarme. Pire encore, je sais que des fois il a été vu ivre mort dans les rues, en train de dormir sur un banc de la Promenade des Anglais.

   -Aviez-vous reçu des ordres de Bardeau pour essayer de vérifier s´il lui restait encore des ébauches à Vergari ?

   -De Bardeau non, mais de Lanzi.

   -Et quel fut le résultat de vos démarches ?

   -Sa réponse était toujours catégorique, qu´il soit sobre ou ivre, à l´intérieur ou à l´extérieur du lit, toutes les ébauches que Brik lui avait offertes il les avait cédés aux Roche, moyennant une bonne quantité d´argent.

   Tynianov marqua une pause avant de lancer la question suivante.

   -Si vous ne souhaitez répondre à cette question, je ne vous en voudrai. Mais si vous acceptez de le faire, alors vous pouvez nous aider à faire avancer substantiellement l´enquête. Un homme bon, d´après ce que j´ai compris, a été assassiné lentement, d´une manière horrible. Je ferai tout ce que je pourrai afin de délivrer la société d´un individu capable de commettre un tel acte.

   -Vergari était, en effet, ce qu´on peut dire un homme bon.

   -Dites-moi alors, vous-a-t-il donné, Bardeau ou Lanzi, l´ordre d´endormir profondément Vergari afin de fouiller soigneusement et en toute tranquillité la maison pendant son sommeil, à la recherche d´éventuelles ébauches ?

   -Oui. Je lui ai administré un puissant somnifère. Lorsque Vergari fut totalement perdu entre les bras de Morphée, je composai le numéro de Lanzi, sans atteindre réponse. Alors celui-ci arriva, comme convenu, accompagné de quatre sbires et tous les cinq se mirent à fouiller la maison de fond en comble, sans résultat.

   Lentement le commissaire se leva de son siège.

   -Je vous sais gré de la sincérité de votre réponse, mademoiselle Smith. Je vous laisse ma carte et si par hasard vous entendiez quelque chose concernant le cas, n´hésitez pas à m´appeler.

                                                 XVIII

   Pendant le repas, cette fois à l´intérieur de la maison à cause du mauvais temps, Alba remarqua que, tant le grand-père que la petite-fille, s´étaient débarrassés d´une légère mais évidente oppression.

   -L´ébauche -expliqua en fin Bardes- portait la marque entière et limpide de Brik. Ceci ne faisait pas le moindre doute, mais l´avis favorable du commandant Schluter a la valeur d´une dernière et définitive garantie.

   -De toute façon, désormais il va falloir être très méfiants. La visite de Schluter a été suffisamment instructive à cet égard.

   -Oui, un fameux pédagogue le commandant Scluter. Il a en plus toute l´allure d´un bon professeur de la Sorbonne.

   Claire ne put pas freiner son petit rire chantant.

   -Alors il y a une allure caractéristique du professeur d´université….

   Alba et Bardes, entrainés, souriaient déjà à leur tour.

   -Est-tu en train d´insinuer -ajouta, amusé, ce dernier-  que notre invité ne la possède pas nonobstant l´être.

   -Non, heureusement il ne la possède pas.

   -Et selon toi, à quel métier il a l´air d´appartenir ?

   Alba semblait comiquement anxieux pour connaitre enfin à quelle profession il aurait dû consacrer son existence.

   -Notre invité a plutôt l´aspect d´être un explorateur ou quelque chose de la sorte.

   -D´une certaine façon je le suis. D´ailleurs, la conclusion à laquelle je suis parvenu après l´exploration du « Picatrix » je crains qu´elle ne va pas vous plaire… Le verdict est justement le contraire à celui que vous venez d´octroyer à l´ébauche de Brik.

   -Il est faux, donc… C´est dommage, et au même temps il nous met dans une situation embarrassante.

   -Cela ne fait pas le moindre doute que le travail a été réalisé par un linguiste chevronné, un bon connaisseur du castillan de la moitié du XIIIe siècle. Cependant, comme c´était prévisible si vraiment il a travaillé seul, il a fait quelques gaffes. Des termes que, non seulement on ne les trouve pas à cette époque-là, mais qu´ils n´apparaissent, sous cette forme, que dans le langage actuel. Et ces bévues sont très difficiles d´éliminer car elles nous sont tellement familières qu´elles se dissimulent à la perfection dans un texte aussi étendu. Notre cerveau, même s´il est dans un état d´alerte maximale, ne fait pas sauter les alarmes devant un membre de sa propre famille. Il faudrait mettre plusieurs philtres. Je veux dire que le texte doit passer par plusieurs mains si l´on veut réussir une falsification impeccable. Et il me semble que ceci ils ne l´ont pas fait. Ils se sont contentés du travail d´un seul expert. Compétent, sans aucun doute, mais humain, donc faillible.

   Bardes esquissa un sourire, que Alba mit sous le compte de la compréhension.

   -Il ne nous reste qu´à justifier notre refus moyennant une expertise exhaustive et bien fondée.

   -Le travail avance à un bon rythme. Une fois terminé, ils n´auront pas l´ombre d´un doute que, conscients de ce qu´ils faisaient ou pas, ils s´apprêtaient à vous berner.

   -Ah, excusez-moi de vous interrompre… Il faut que je vous demande quelque chose, Alba -intervint Clara. –

   -Entendre est obéir, mademoiselle.

   -J´aimerais tellement que tu m´accompagnes ce soir à une fête qui aura lieu à Monaco en raison d´une exposition qui a pour but de promouvoir des nouvelles valeurs. Il y aura là la crème de la crème du monde de la peinture dans toutes ses facettes, non seulement dans celle de la création. Ça pourrait être une occasion pour faire des bonnes affaires. Je me sentirais plus confortable si je n´étais pas toute seule…. Mon grand-père devait venir mais il est en train de se transformer en un ours.

   -Moi aussi je me sentirais mieux si vous l´accompagniez -ajouta Bardes- car la voiture de Clara est dans le garage et elle doit utiliser ma vieille Mercedes, mais elle n´est pas familiarisée à cette antiquité. Si un problème survenait, il vaut mieux être deux…

   Face à cette offensive alternée, Alba céda tout de suite.

   -On n´en parle plus. Ce soir, célébration et apothéose de la peinture dans tous ses états.

   -Mais il faudra passer chez toi pour prendre une tenue de soirée.

   -Il me semble que ça ne sera pas nécessaire – déclara Bardes – J´en ai une du bon vieux temps où je n´avais pas encore ce ventre de Buda, parfait pour une occasion comme celle d´aujourd´hui, dans laquelle l´été parait perdre le nord, s´acheminant plutôt vers les derniers gradins du mois d´octobre. Excepté pour le tour de ceinture, nous devons avoir pratiquement la même taille.

   -Il ne faut pas non plus exagérer. Deux ou trois nuits sans dîner et voilà ta taille de mannequin de retour.

   -Il en faudrait plus que ça. Je reviens tout de suite avec le costume.

   Quelques minutes plus tard, il était de retour avec une tenue complète d´entretemps.

   -Essayiez-le, je parie qu´il vous sied à ravir.

   En effet, Alba descendit de sa chambre peu après et il était présentable pour n´importe quelle cérémonie, même si elle prévoyait l´assistance de la reine d´Angleterre.

   -J´en étais sûr que mon œil ne me trompait pas.

   Vers huit heures du soir, Alba descendit à nouveau sur son trente et un. Clara resplendissait comme une pleine lune à son quatorzième jour. Sa peau possédait une tonalité légèrement mate sur laquelle n´importe quelle trace de maquillage ressortait de toute sa force, produisant un effet prononcé, très intense. Alba dut se retenir pour ne pas être trop exubérant dans sa réaction. Mais in ne parvint pas à s´empêcher de s´exclamer :

   -T´es ravissante. Aucun peintre voudra renoncer à mettre son art à l´épreuve, en essayant de concrétiser sur une toile l´aura lumineuse que tu exhales.

   -Merci Alba, personne m´avait complimenté ainsi auparavant. De mon côté je suis absolument convaincue que je n´aurais jamais pu trouver une meilleure compagnie pour assister à cette soirée.

   Bardes ne s´en priva pas :

   -Eros et Psyché.

   Le Mercedes de Bardes était superbe, bien que d´un modèle un peu vieillot.

   -Il faut encore qu´elle démarre, car mon grand-père ne l´utilise pratiquement jamais.

   Mais le moteur répondit à la première sollicitation avec une voix douce et au même temps ferme. Ensuite il y eut la manière dont elle se glissa hors du garage, la stabilité et la puissance du mouvement, impressionnèrent Alba. C´était certainement un modèle ancien mais construit dans les règles de l´art.

   Clara opta par la route qui file parallèlement à la côte, el le moteur semblait plus gai à la montée qu´à la descente. À son âge et encore demandant à en découdre, considéra Alba. Une excellente machine qui ne perd pas avec les années, comme les bons vins.

   Au but d´une demi-heure, à peu près, ils se trouvaient déjà au port de Monaco.

   -C´est cet hôtel-là.

   En disant cela, Clara mit le clignotant pour pénétrer avec décision dans le parking de l´établissement. Alba ferma doucement la porte et contempla une fois de plus l´éblouissante voiture, sans cacher son admiration.

   -Je vois bien que tu préfèrerais entrer avec elle à la fête qu´avec moi.

   L´interpellé se laissa emporter par la grâce de son accompagnatrice, sans pouvoir éviter, une fois de plus, une réplique dangereusement sincère.

   -C´est une excellente machine, mais pour entrer dans la fête de la peinture je ne te changerais pas pour la Venus de Botticelli.

   Clara, dans un premier moment, resta perplexe à le regarder, mais ensuite elle prit son bras et ne le lâcha pas jusqu´à avoir pénétré dans la première salle d´exposition et entamé les premières conversations avec les assistants qu´elle connaissait. Parmi lesquels, d´ailleurs, se trouvait le commandant Schluter mêlé à une vive discussion avec des critiques d´art, galeristes et commissaires-priseurs. Dès qu´il les vit, ses excellentes manières le poussèrent à venir immédiatement les saluer.

   -Vous êtes resplendissante, mademoiselle Bardes. Monsieur Longa….

   Après avoir estampillé les bisous de rigueur dans le joues de Clara, il tendit la main à Alba Longa.

   -À vrai dire j´espérais bien vous rencontrer à nouveau ici. Il me semble que la crème de la crème du monde de la peinture s´est donné rendez-vous pour l´occasion. Je suis surpris de constater que monsieur Jacobo Bardes ne se trouve pas parmi nous.

   -Mon grand-père est devenu dernièrement un être peu sociable. Maintenant il n´y a qu´une chose qui lui intéresse : travailler. Pour ça il n´a pas assez avec les heures de la journée.

   -Après tout, sa renommée est faite. Il fait partie de l´étroit cercle d´artistes qui n´a nullement besoin de promotion. Mais en dehors de ça, cet acharnement fervent dans le travail ne peut que surprendre, à son âge, et dans ses circonstances. C´est à dire, lorsqu´on a atteint le sommet et les honneurs qui vont avec.

   -En revanche -répliqua Clara, – lorsqu´on exerce l´art uniquement par amour de la gloire et de l´argent, on ne va pas très loin. Car cela prouverait qu´on n´a pas goûté la soif et la démangeaison de la création.

   -Il est certain que dans les toiles récentes de Bardes on perçoit encore une volonté intense de nouveauté, de mise à plat radicale de son optique. En plus de ça, Jacobo Bardes se trouve en pleine maturité artistique. On comprend parfaitement cette lutte acharnée pour extraire de ses reins l´œuvre susceptible de devenir notre contribution définitive au monde de la peinture. Tous les grands parmi les grands se sont livrés à cette bataille qui est permanente, qui ne leur accorde point de repos jusqu´à la fin de leurs vies. Mais dites-moi, mademoiselle Bardes, votre grand-père ne serait-il en train de se laisser entrainer par la frénésie créatrice au point de mettre en danger sa santé ?

   Clara réfléchit un instant avant de répondre.

   -Peut-être…

   Quelqu´un, situé derrière elle, interrompt son amorce de phrase. La jeune femme, qui avait reconnu sa voix, fronça les sourcils dans un premier moment mais ensuite elle fit un geste d´une résignation désolée. Seulement Alba, qui était placé devant elle, put s´en apercevoir.

   -Mademoiselle Bardes, c´est un bonheur que vous soyez parmi nous à une occasion tellement spéciale. Je suppose que vous êtes au courant de l´honneur que l´on m´a fait en exposant dans ce salon une de mes toiles.

   -Bien sûr, on a joint le catalogue à mon invitation. Messieurs, je vous présente Fabien Marandon, peintre ; auteur d´une toile intitulée « Spleen » qui figure dans le répertoire d´œuvres exposées ici ce soir. Le commandant Schluter, de l´OCBC. Le professeur Alba Longa.

   Après les inévitables poignées de mains, le commandant s´intéressa à l´œuvre du jeune peintre.

   -En effet, j´ai entendu parler de vous. Les critiques vous présentent comme une figure émergeante, pourvue de grandes possibilités. Je serais ravi d´avoir l´occasion de discuter avec son auteur des qualités de cette œuvre.

   -Bien entendu, ayez la bonté de me suivre.

   Marandon les conduisit face à une toile qui représentait la plage de Nice avec le prestigieux hôtel « Negresco » au fond, et au milieu des deux plans, la non moins célèbre « Promenade des Anglais ». Le tout sous un soleil de midi qui tombait à pic et semblait faire fondre la blanche façade du dispendieux établissement jusqu´à lui donner la consistance mue d´une meringue. L´atmosphère épaisse semblait étaler un linceul sur un des lieux le plus emblématiques de la ploutocratie mondiale. Une patine jaunâtre de mélancolie et découragement vernissant le paradis des opulents. L´attitude des passants et des baigneurs, revêtus de l´élégance et distinction requises, comme livrée à un désappointement depuis longtemps assumé, contribuait à la création d´une impression de dépit et déconfiture très réussie, dans un des principaux scénarios consacrés au loisir de ceux qui ont été favorisés par l´idole des adorateurs du numéraire, le Veau d´Or. Le message était patent : le patrimoine, l´accumulation de biens matériels, étendue et même démesurée, n´est pas une garantie de bienêtre pour l´homme, cet être assoiffé, éternellement insatisfait, affairé dans la perpétuelle recherche d´une chimère et par conséquent proie facile de ce requin vorace qu´on nomme désenchantement.

   Schluter se positionna devant la toile et se mit à l´étudier soigneusement. Au fur et à mesure qu´il avançait dans l´examen, il posait des questions à l´auteur. Clara restait discrète, elle avait fait exprès de se mettre en retrait, à une distance qui lui permettait de parler avec Alba sans être entendue.

   -Avec les tableaux de Marandon on retrouve le même phénomène qu´avec sa propre personne, la première impression est bonne, ils offrent un trait sûr, impeccable, un équilibre des formes, une idée capable d´attirer et persuader, une lumière réussie et pertinente, en parfait accord avec le message qu´il s´est proposé de communiquer et avec la nature de la scène qu´il présente. Mais par peu qu´on avance dans une analyse plus poussée, on commence à découvrir les ruses d´école, les tours habituels, et à la fin on se rend compte que, derrière une façade alléchante, du point de vue artistique il n´y a rien d´autre qu´une succession de clichés, des procédures banalisées. En un mot, Marandon manque complètement d´originalité. Ses tableaux se vendent, bien sûr, à des clients qui possèdent des connaissances, disons, d´un niveau moyen-haut, mais pas aux fins connaisseurs, à ceux qui ont le goût raffiné et cherchent l´excellence. Les critiques sont de l´avis qu´il possède la technique à un degré suffisant pour leur permettre de supposer que, avec le temps, se produira dans sa tête le déclic, la crise révélatrice après laquelle survient l´éclosion de l´originalité chez l´artiste, fait surface la personnalité exclusive unie à un projet unique, bref, ce qu´on nomme la marque du génie. Cependant, mon opinion est que cela n´arrivera jamais à cause de la substantielle vanité de Marandon, qui l´empêche de se remettre en question, et encore moins de tout mettre à plat, des fondations au pignons. Par conséquent, ils peuvent attendre cette fameuse crise révélatrice. Moi, en tout cas, je ne mise pas pour lui.

   -Par contre, le commandant Schluter semble, lui, intéressé.

   -Bah, nous allons voir quelle est la durée de cet intérêt…. Je parie que ça ne va pas au-delà de dix minutes.

   Alba regarda sa montre.

   Cette fois Clara s´était trompée. Scluter demeura très longtemps devant la peinture, tout en entretenant une conversation animée avec Marandon. Mieux encore, le débat conclut avec l´expression du souhait de Scluter de rendre visite à l´atelier du peintre. Ce qu´il accorda gracieusement.  Clara s´avança vers la toile.

   -Vous me permettez ?

   -Bien entendu -répliqua, flatté, Marandon.

   Aussi bien lui que le commandant, firent quelques pas de côté afin de continuer la conversation à leur aise.

   -C´est bizarre -chuchota Clara. –

   -S´est-il produit enfin -s´aventura Alba- ce tremblement tellurique dans la tête de Marandon ?

   -Pas du tout. Si j´ai dit « bizarre » c´est par ce que je suis extrêmement surprise par l´attitude du commandant Schluter.

   Et elle continua à examiner le tableau.

   -Tout ce que je viens de dire est en cours de validité en ce qui concerne cette toile. Rien de nouveau sous le soleil.

   Alba Longa devint pensif et regarda du coin de l´œil le futé commandant.

   Ensuite ils passèrent au buffet où pullulaient galeristes et commissaires-priseurs, les collègues de Clara, ainsi que peintres de renommée et clients potentiels : des banquiers, des grands industriels, quelques hommes politiques. Bientôt l´assemblé devint un marché, où on enchérit, on marchande, on déploie une stratégie et même on fait des commandes, des œuvres à profil, bien que l´objectif principal de tous était la chasse d´une pièce déterminante dans l´évolution d´un auteur, pour laquelle beaucoup parmi eux étaient disposés à débourser des quantités démesurés d´argent, des sacs d´or.

   Clara Bardes était dans son élément. Elle savait qu´elle avait beaucoup à offrir, particulièrement les œuvres de son grand-père, Jacobo Bardes, par conséquent elle se laissait approcher, elle écoutait des propositions, donnait des éloquentes bien qu´équivoques réponses, elle se déplaçait dans l´espace de la salle, déployait un sens raffiné de l´humour. Et dès qu´elle considérait que tous les éléments étaient réunis, elle faisait l´affaire.

   La nuit fut longue et intense. Quand la fréquentation du salon commença à décliner, Clara manifesta son désir de faire une promenade par les quais du port. Une multitude élégante circulait entre les terrasses et les yachts qui mouillaient tout au long des digues. Tellement épaisse était la foule que ça devenait difficile de se frayer un chemin. Ils arrivèrent jusqu´aux postes de vigie du Fort Antoine, ensuite ils s´engagèrent dans la partie ancienne de la ville, et finalement, bien entamé le petit-matin, ils se sentirent satisfaits de la flânerie et considérèrent l´opportunité de rentrer à Nice.

   À peine arrivés aux premiers faubourgs de la ville, la voiture subit une décélération brusque.

   -Qu´est ce qui lui arrive -s´enquit Clara- à la sublime, bien que vénérable vieille-dame ?

   Alba regarda le tableau de bord et au début il ne remarqua rien de particulier. Néanmoins il ne se passa pas très longtemps avant qu´il ne perçoive pas que l´intensité de sa lumière diminuait.

   -C´est la courroie de l´alternateur. Elle a dû casser.

   -Cela est grave ?

   -Non. Il suffit de la changer. Mais en attendant la voiture commencera à perdre de la puissance jusqu´à épuisement de la batterie et là elle s´arrêtera. Avec un peu de chance nous parviendrons, tant bien que mal, à arriver à destination.

   -En tout cas, nous ne sommes plus très loin. Et sinon une petite promenade avant de dormir c´est toujours salutaire.

   -Ici, en zone urbaine, tu peux éteindre les phares, cela permettra d´économiser un peu d´énergie.

   Clara suivit son conseil.

   -Il ne manque plus que cette montée et ensuite tout ce qui reste est descente.

   Mais la Mercedes, si aisée auparavant, à l´occasion elle peinait pour gagner la partie haute de la rue. Quand elle y arriva enfin, le moteur décida qu´il en avait fait assez pour cette nuit-là et il cessa de fonctionner. Clara mit la boîte de vitesses au point mort, et laissa la voiture glisser tout simplement, propulsée cette fois par la seule force de gravité, appuyant légèrement de temps en temps sur la pédale de frein.

   -Ça y est. On est presque arrivés. Une centaine de mètres à droite et nous y sommes.

   La Mercedes glissa tel une ombre furtive dans l´impasse où les Bardes avaient leur résidence. Du coup, Alba, sans savoir trop bien au début pour quoi, fut saisi par une forte émotion.

   -Cet homme, Clara ! Le connais-tu ?

   Clara se tourna dans la direction indiquée. En effet, un individu remontait, tête baissée, le trottoir de gauche avec un sac poubelle à la main. Ce qui frappait tout de suite en lui c´était ses dimensions. Il devait mesurer au moins deux mètres.

   -Non, je ne l´avais jamais vu. C´est bizarre.

   Pendant qu´elle parlait, elle serrait la voiture au bord du trottoir de droite. Alba, à son tour, semblait fasciné par ce type, et se retourna pour continuer à l´observer.

   -Tu ne remarques rien de particulier en lui ?

   Clara mit le frein à main et se retourna elle-aussi.

   -Il est très grand… Il a la peau très mate.

   -Une irrégularité. Une disproportion…

   -Ah, oui. Il a des jambes extrêmement longues. On dirait que, s´il est si haut, il le doit à ses jambes…

   -Dans cet impasse il n´y a que quatre maisons : celle de ton grand-père, la maison abandonnée, et de ce côté encore deux autres… Mais si tu dis que tu ne l´as jamais vu, alors il ne reste qu´une possibilité.

   -Qu´il habite la maison abandonnée…. Elle n´a jamais été habitée. Au moins que je sache.

   -Maintenant, non seulement elle l´est, mais en plus de ça l´individu qui l´habite essaye de dissimuler sa présence.

   -Il ne pourrait pas s´agir d´un invité dans une des autres deux maisons qui nous restent ?

    -Quelle sorte d´hôte demanderait à son invité de sortir la poubelle ?

    -En parlant de poubelle, le conteneur est situé vers la moitié de la rue, tandis que lui est remonté jusqu´en haut. Il est en train de tourner au coin de la rue.

   -Ah, bon ?

   Alba hésitait à lui expliquer à Clara qu´une figure doué de ces caractéristiques-là il l´avait vu auparavant dans le bureau de son grand-père. À trois heures du matin ! Il regarda sa montre. Elle indiquait trois heures et demie. Malgré tout, il décida de réfléchir un peu avant d´alarmer la famille. Mais il y avait aussi des raisons de se méfier.

   -Entrons à la maison. Y-a-t-il un endroit depuis lequel on puisse observer l´entrée de cette villa sans être remarques ?

   -Oui, allons-y.

   Clara le conduit au dernier palier de l´escalier, où il y avait une fenêtre sans volets.

   L´attente ne fut pas longue. La porte pratiquée au mur s´ouvrit, laissant pénétrer une raie de lumière extérieure.

   -Voilà, il est de retour notre « homo Ergaster ».

   -« Homo Ergaster » ?

   -Un ancêtre de l´« homo sapiens », caractérisé par cette même morphologie : des jambes démesurément longues. Très probablement afin de mieux courir dans les plaines à la suite de la proie.

   Le type glissa à l´intérieur comme un poisson qui nage dans des eaux obscures. Évitant l´entrée principale, il se dirigea vers la partie postérieure de la maison, afin d´utiliser, sans aucun doute, une porte secondaire, moins exposée à la vue des voisins.

   Tous les volets étaient fermés. Pas une raie de lumière trahit sa présence à l´intérieur de la maison. Peut-être que les planches de bois sont doublées d´un épais rideau. Ou bien qu´il a appris à se déplacer dans l´obscurité, pour ne pas attirer l´attention.

   -Qu´est que tu en penses, demain je peux lui raconter tout ceci à mon grand-père ?

   Alba réfléchit un instant. S´il y avait danger pour les personnes, celui-ci se serait déjà manifesté. Homo Ergaster cherche quelque chose d´autre. Il vaut mieux respecter, pour l´instant, la tranquillité des eaux dans lesquelles il nage.

   -Il vaudrait peut-être mieux attendre, afin d´obtenir plus d´information. Demain je me propose de découvrir que diables fait-il avec ce fichu sac poubelle, qu´il ne destine pas au conteneur.

                                               XIX

   Comme chaque matin, le commissaire Tynianov expédiait devant la télévision le petit-déjeuner que Iaïtchnitsa lui servait avec la précision d´un horloge à automates. Le président de la patronal, l´animal de Gataz, venait de faire quelques déclarations que les moyens de communication qualifiaient de polémiques, en quoi ils se montraient infiniment plus prudents et diplomatiques que le personnage en question, dans lesquelles il désignait les dirigeants de la CGT avec le qualificatif de stalinistes à cause de ce qu´il considère une position intransigeante dans leur opposition au projet de loi de travail El-Khomri, baptisé en honneur, ou plutôt en déshonneur, de la ministre qui essaye de la promulguer, ignorant peut-être que la figure de Stalin était bâtie d´autres éléments en plus, et au-delà, de l´intransigeance, mais, bien sûr, le sujet de la banalisation des élites dirigeantes et par conséquent de la vie politique de tous les pays occidentaux sans exception est tellement devenu un cliché que ça ne vaut pas la peine d´en rajouter. Le gouvernement, de son côté, insinuait que le projet passera d´une manière ou d´une autre, ce qui constituait une allusion voilée à l´article 49.3 qui permettait l´adoption d´une loi sans débat parlementaire, tout en engageant la responsabilité du gouvernement, ce qui avait déjà été fait récemment afin d´imposer une autre loi aussi régressive que celle-ci, la loi Macron, et ceci ne signifie absolument pas intransigeance. Au fait, considéra le commissaire, le génie de l´histoire aime beaucoup s´offrir une revanche dans ces cas-là. Ah, si monsieur Poubelle levait la tête de sa tombe…

   En dehors, l´oignon le plus élevé de la cathédrale commençait à luire avec les prémices du soleil qui parvenaient à traverser la couche de nuages qui recouvrait la ville. Tynianov, encore en pyjama, venait d´éteindre l´appareil et s´apprêtait à se diriger vers sa chambre pour s´habiller lorsque sa domestique vint vers lui avec le portable professionnel à la main.

   -Barine, le téléphone prêchait dans le désert de votre chambre.

   Le commissaire jeta un coup d´œil à l´écran. C´était Gastaldo qui avait essayé de se communiquer avec lui. Il l´appela.

   -Commissaire. Malgré l´étroite surveillance à laquelle il avait été soumis, Lanzi a été assassiné. Sa femme l´a retrouvé ce matin au jardin de son domicile, la gorge sectionnée d´un but à l´autre.

   -J´arrive tout de suite.

   Dal Ponte et son équipe se trouvaient déjà là en train d´examiner la scène du crime.

   -Hier soir -dit celle-ci en voyant arriver Tynianov – Lanzi avait garé sa voiture dans le garage, duquel il ferma la porte et, avant qu´il puisse rejoindre la porte de l´habitation principale, quelqu´un surgit de derrière ce buisson et lui trancha la gorge.

   Le médecin légiste découvrit le cadavre de l´infortuné.

   -Notez ceci, commissaire, à l´extrémité gauche de la blessure. Vous ne percevez pas une marque qui nous est familière ?

   -L´entaille du couteau employé dans l´assassinat de Vergari !

   -En effet. L´arme est la même. En insistant dans l´opération, l´entaille a laissé sa marque caractéristique au but de la blessure.

   Tynianov relisait mentalement toutes les cartes qui œuvraient en sa possession jusqu´à ce moment-là.

   Dal Ponte, de son côté, synthétisait :

   -L´analyse de la seule blessure de Lanzi nous apporte deux nouvelles données sur l´assassin. À savoir : il s´agit d´un droitier et d´une taille très élevée. Pas moins de deux mètres.

   -Probablement un hindou de deux mètres de hauteur. Ceci réduit considérablement le nombre de suspects ici à Nice.

   -Mais tout ceci nous suggère aussi qu´il s´agit d´un individu particulièrement habile.

   Le commissaire se retourna pour découvrir, derrière lui, le lieutenant Gastaldo, lequel compléta sa pensée :

   -Lanzi, tel que vous l´avez ordonné, était suivi de près et son domicile surveillé jour et nuit. Malgré ça, notre hindou de deux mètres est parvenu à déjouer cette surveillance pour entrer et sortir d´ici sans être vu.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

HOMO ERGASTER

                                           I

   Alba Longa était bien décidé à mettre un certain nombre de choses en clair à propos des manigances de « Homo Ergaster ». À ce propos, il prit ses dispositions et attendit le moment propice. La propriété de Bardes disposait d´une deuxième issue sur une rue parallèle par où on pouvait remonter jusqu´à la même avenue perpendiculaire vers laquelle on l´avait vu se diriger avec ce fichu sac à la main. Là-haut il avait garé sa propre voiture, dans un lieu stratégique.

   À trois heures pile du matin, l´atelier du peintre s´illumina. Alba, caché derrière un arbuste, observait l´intérieur de la pièce à une distance inférieure à celle de la première fois. Comme il avait prévu, la figure irrégulière d´Ergaster se découpa un instant dans le rectangle de lumière.

   Au but de dix minutes, l´atelier plongea à nouveau dans l´obscurité. Alba quitta son arbuste et se glissa vers un autre depuis lequel il pouvait contrôler, avec toute netteté par effet de la clarté de la lune, la zone intermédiaire entre les deux propriétés, sans perdre de vue en particulier le trait rectiligne tiré par le haut mur qui les séparait.

   Ainsi débuta une attente pleine de tension, jalonnée par des fréquentes consultations de l´état des manettes de sa montre.

   À trois heures vingt-cinq, passablement perplexe, il décida de quitter l´actuel point d´observation et de passer au suivant avant qu´il ne soit pas trop tard. Il ouvrit le portillon latéral et remonta, vite, la rue. À peine installé dans son véhicule, Clara lui envoyait le message convenu : « Il sort ».

   C´était trois heures et demie pile quand émergea la figure sinistre d´Ergaster. Il ne s´arrêta pas au coin de la rue, mais il continua d´avancer sur le trottoir. Ce fut alors que, au fond de l´avenue, surgirent les phares d´une voiture qui se rapprochaient comme deux yeux curieux, mais prudents. Arrivée au niveau d´Ergaster, la voiture s´immobilisa sans arrêter le moteur. Personne ne descendit non plus. Ergaster ouvrit lui-même le coffre, déposa le sac à l´intérieur et en récupéra un autre identique. Ensuite il ferma doucement le coffre et repartit sans échanger un seul geste avec le conducteur.

                                             II

   -Barine, nous sommes déjà un peu plus près du jour où tout se trouvera sens dessus-dessous.

   Boris Tynianov, encore en pyjama, se frotta les yeux.

   -Ah, bon ?

   -Aujourd´hui on a fait un pas de plus, non négligeable cette fois. Il ne reste pratiquement plus rien dans le même sens que le bon Dieu lui avait imposé.

   -Quel est donc cet important pas de plus qui a été donné aujourd´hui, alors qu´il n´est que six heures du matin ?

   -Jusqu´à présent c´était les policiers qui avaient l´habitude de tirer les criminels hors de leur tanière pour les punir…

   -Pas à n´importe quelle heure, Iaïtchnitsa. Pas à n´importe quelle heure….

   -Bon, aujourd´hui s´est produit le cas contraire. Écoutez la télé et vous verrez.

   Boris Tynianov s´assit à table où l´attendait son petit-déjeuner présenté en ordre de bataille, et il s´apprêta à le dispatcher pendant qu´il essayait de s´incorporer à la nouvelle en cours. Il ne mit pas longtemps à comprendre qu´il s´agissait d´un autre attentat islamiste, avec lequel, c´était vrai, on franchissait une nouvelle barrière. Le terroriste s´était présenté au domicile de son plus direct antagoniste, le policier, et il l´avait assassiné dans son propre jardin, ensuite il avait pénétré dans son foyer et fait pareil avec sa femme, elle-même de la police, tout ceci aux yeux de leur fils, de très jeune âge, lequel heureusement a survécu à l´attaque, mais Dieu sait avec quelles séquelles qui ne le quitteront plus de toute sa vie. Ces faits venaient de se produire à Mantes la Jolie.

   Tynianov était d´accord sur le constat qu´une telle escalade vers la barbarie avait des nombreux coupables, mais un seul responsable : l´État, dont il était une pièce de plus de son mécanisme, bien que, comme toutes les autres, inopérante.

   C´était pareil qu´en Russie, l´erreur de base se trouvait dans le passé. Bien que dans le présent les nations se retrouvaient prisonnières par ses pattes de la mélasse de leur propre orgueil, comme des mouches sur un gâteau au miel.

   Dans un train qui se dirige à toute vitesse contre un mur en fer et en ciment, il existe une certaine variété de coordonnées, provisoirement distinctes à celles de l´extérieur, que personne ne veut voir mais qui ont la primauté sur les premières. Tynianov était conscient de vivre dans un monde similaire à celui de l´intérieur de ce train, et il ne pouvait rien, il devait faire comme le reste des passagers, ignorer ce qui se passait dehors, refusant de jeter un coup d´œil par la fenêtre, ainsi donc il décida de se concentrer sur la préparation de la visite qu´on lui avait concerté avec Bardeau.

   Le chef d´entreprise le reçut dans le bureau d´un de ses nombreux hôtels, situé dans la Promenade des Anglais et pourvu avec l´inévitable vue panoramique sur la mer, laquelle était ce jour-là couleur vin et démontée à cause de la tempête qui déferlait sans cesse, fustigeant le pays entier par ses quatre coins.

   Après l´inéluctable invitation à consommer une boisson alcoolique que Tynianov se devait de refuser, comme tout policier de service qui se respecte, avec une phrase confortable prise dans le répertoire des termes officiels, Bardeau, homme pragmatique et expérimenté, alla droit au but :

   -Très bien, commissaire, si vous le voulez bien, nous allons commencer par ce que je sais.

   Tynianov fit un geste d´assentiment.

   -Allons-y.

   -Alors je sais que pour vous j´ai sur le front un écriteau qui dit : « Il a tué son associé pour pas qu´il ajoute un seul mot à ce qu´il a déjà dit, car ceci n´est pas négligeable ».

   Et en disant cela il fit un grand éclat de rire.

   Tynianov le laissa rire tout seul et lorsque cela fut terminé, il le corrigea :

   -Avant de mettre une étiquette, la police prend bien ses précautions. Pour l´instant un tel jugement est prématuré.

   Bardeau coiffa avec sa main son incroyable chevelure phosphorescente, tellement elle était blanche. Si la crinière emmêlée de Tynianov avait des reflets jaunâtres, celle de Bardeaux resplendissait comme les murs blanchis à la chaux des ermitages méditerranéens sous le soleil de midi.

   -Je dois déduire de cela que, bien que « suspect », car sans ça je n´aurais pas mérité l´honneur de cette visite, du commissaire en personne, je ne parviens pas à atteindre le statut de « principal suspect ». Du moins pas pour l´instant.

   -À mon avis -admit Tynianov – cette fois vous avez défini objectivement la situation.

   -Voyons maintenant les points obscurs et les points chauds.

   -C´est la même chose. Le noir est la couleur de ce qui est le plus chaud, car c´est la couleur du brûlé.

   Bardeau récompensa avec un sourire la finesse du commissaire.

   -C´est exacte. Alors commençons par notre cher Lanzi, dont le corps a déjà été incinéré. En ce qui me concerne, il était un subordonné efficace et discipliné, qui comprenait les affaires dont moi, personnellement, je préfère qu´ils soient gérés par d´autres, même s´ils ne rentrent pas ouvertement dans le terrain de l´illégalité, comme vous ne le savez que très bien.

   -Oui, ils sont placés dans une sorte de « no man´s land », juste avant ou après une frontière.

   -En tout cas, une zone dans laquelle les gouvernements ne trouvent pas d´inconvénient à venir nous chercher quand ça les arrange.

   -Si vous le voulez bien, on va se situer dans cet espace, en admettant que tous les deux nous avons le droit d´y être.

   -Parfait. Alors, comme je vous disais, Lanzi était un agent d´une utilité prouvé et ça va être dur de trouver quelqu´un pour le remplacer et surtout qu´il soit opératif tout de suite et apte à prendre en main les affaires courantes. Je n´avais pas le moindre motif pour l´éliminer, par contre j´en avais beaucoup pour le conserver précieusement.

   -Nous sommes bien d´accord également sur le fait que Lanzi est un fusible qui a sauté à tous les effets et que si jamais je vous posse quelques questions à propos de ses activités, le but n´est pas de vous les imputer à vous, mais d´éclaircir les circonstances de son assassinat, et aussi celui de Vergari.

   -Vergari a été tué par ce qu´il était sot comme un sac à main. Voici la cause de la mort de Vergari. Pour le reste, je suis d´accord avec vous et j´accepte le marché.

   -La loi a l´obligation de protéger aussi bien les sots que les intelligents. Et d´ailleurs, le pourquoi est moins important que le qui, bien que je doive admettre que le premier conduit souvent vers le deuxième. Mais parlons maintenant de Lanzi. Ou mieux encore, de ses relations avec Vergari. J´ai appris que Lanzi ne se priva pas de droguer le jardinier afin d´effectuer une fouille en toute règle de toutes les dépendances de sa maison, confortablement et sans être dérangé.

   -La méthode fut la sienne et aussi la responsabilité. De mon côté je n´ai fait que mentionner dans une conversation privée l´éventuelle existence d´autres ébauches et que, dans l´hypothèse qu´ils existent vraiment, ils pourraient bien se trouver dans la maison de Vergari, car celui-ci était un homme qui manquait d´imagination. En cela je ne me considère original du tout, puisque je suis certain que la moitié des niçois, et peut-être de beaucoup de gens d´ailleurs, a formulé un jugement similaire.

   -Je vous ai déjà donné ma parole que l´idée de la responsabilité de Lanzi est un fait assumé dans son intégralité. Ce qui m´intéresse est seulement une confirmation de votre part du résultat avoué par Lanzi, c´est à dire qu´il fut complètement négatif.

   -Cette fouille ne fut pas seulement minutieuse, ce fut une fouille scientifique. Par conséquent je peux affirmer catégoriquement que ces nouvelles ébauches n´étaient pas là. Mieux encore, mon avis est qu´elles ne sont qu´une pure chimère.

   -À cause du manque d´imagination de Vergari pour les cacher ailleurs ?

   -Et aussi par une toute autre raison. Vous croyez aux sorcières, commissaire ?

   -Quelle question ! -répliqua Tynianov sans se compromettre. –

   -Vous êtes russe, vous croyez peut-être un peu… Moi, par contre, je suis un rationaliste français et par-dessus le marché un homme d´affaires, activité qui demande un réalisme prosaïque, très plat. Par conséquent, je ne crois point en sorcières ni en magiciens et, si vous me poussez un peu, j´avouerais que je ne crois pas non plus en Dieu et en aucun de ses saints. Cependant c´est un fait avéré que l´Inquisition, durant les siècles de son existence, condamna des milliers de sorcières, convaincues et déclarées. Comment vous expliquez cela ?

   Le commissaire comprit où il voulait en venir.

   -Je l´explique par les méthodes employées par le Saint-Office pour obtenir ces aveux.

   -Vous l´avez dit. Afin d´éviter, ne serais que provisoirement, les insupportables techniques de supplice conçues par les saints-pères, ces pauvres femmes étaient prêtes à avouer n´importe quoi, même le mensonge le plus farfelu et compromettant, pourvu que cela cesse immédiatement.

   -Êtes-vous en train de suggérer que, au but d´un moment, Vergari aurait avoué tout ce qu´ils voudraient savoir, même si c´était faux ?

   -J´en suis absolument persuadé. Ils l´auraient tué, de toute façon. Cela ne fait pas l´ombre d´un doute. Mais ils l´auraient fait en deux phases. Cependant, d´après ce qui a été publié dans les journaux, ça n´a pas été le cas.

   -Ça ne l´a pas été, en effet. Le procès a duré longtemps, plusieurs heures, mais il fut initié et culminé la même nuit.

   -Mettez-vous à sa place. Vous n´auriez pas dit, au minimum, que les ébauches se trouvaient au plus près dans une grotte presque inaccessible, située à plusieurs jours de marche à travers les montagnes ?

   -Je suppose que j´aurai dit quelque chose de ce genre.

   -Vergari pouvait être un stupide fini, mais son instinct de conservation se trouvait intact et opératif. Il suffisait de cela pour faire changer le programme.

   -Je comprends votre raisonnement et je dois avouer qu´il mérite tout mon respect.

   -Quand Lanzi me communiqua le traitement qu´il avait donné, de sa propre initiative, à cette simple supposition de ma part à propos des ébauches, je lui avais conseillé de les oublier, car elles n´avaient pas plus d´existence réelle que les griffons ou les harpies. Et par la même occasion, qu´il oublie Vergari aussi. Plus que ça, je lui avais conseillé de se tenir éloigné de lui.

                                              III

   Alba Longa était incapable, et de s´endormir, et de se concentrer sur son travail. Il était deux heures du matin et il avait essayé les deux choses sans succès. Même la nature semblait s´allier avec ses soucis pour le tenir éveillé, car la tempête s´intensifiait à nouveau. La lueur des éclairs était tellement soutenue qu´elle l´obligeait à ouvrir ses yeux et le bruit du tonnerre semblait vouloir casser les murs et les toits. Ensuite il y avait, bien sûr, les manigances d´Ergaster. La seule idée qu´il était capable d´entrer et de sortir de la maison comme si c´était un moulin l´inquiétait et l´intriguait. Ce qui l´alarmait le plus était la possibilité que quelque chose puise leur arriver à Clara ou à Bardes, ou bien à tous les deux, pour pas les avoir avertis convenablement de l´intrusion continuelle de ce sinistre personnage, à une heure bien précise de la nuit. D´autre part, une sorte d´instinct semblait se soulever au moment où commençait à s´imposer la détermination d´exposer à ses hôtes la nature et l´implication de sa découverte, sans rien leur cacher. En effet, il était parvenu à la conclusion qu´Ergaster transitait si facilement d´une maison à l´autre moyennant un passage secret. Autrement il l´aurait vu, d´abord en s´approchant du mur, et ensuite, avec plus de netteté encore, en le sautant, à supposer qu´un mur de cette hauteur puisse être surmonté par un homme seul, sans aucune aide mécanique qui l´aurait forcément obligé à employer plus de temps, le rendant plus facilement repérable. Bien au contraire, il avait eu juste le temps de s´installer dans sa voiture pour assister à ce qu´il fit après.

   Pour confirmer son idée, Alba avait examiné pendant le jour le mur et ses alentours, avec dissimulation, mais aussi avec une rigueur sans faute, n´ayant pas perçu le moindre détail anormal.

   D´un point de vue rationnel, l´existence d´un passage souterrain s´imposait d´elle-même.

   Mais pourquoi son instinct l´avertissait contre la résolution, en soi parfaitement logique, de courir prévenir les personnes les plus concernées par l´existence de ces agissements nocturnes à l´intérieur de leurs propres murs ?

   Alba se força de réfléchir en essayant de faire abstraction du vacarme de la tempête. En premier, il est peu probable, mais pas impossible non plus, après tout, que le propriétaire de la maison ignore l´existence d´un passage souterrain qui pénètre à l´intérieur de sa propre maison. En deuxième, on ne construit pas un passage de ce type sous le coup d´un caprice, mais cela doit forcément obéir à un dessein d´une telle nature que comporte en soi la nécessité de rester caché à la vue des autres, soit par ce qu´il poursuit un objectif illégal, soit par ce qu´il possède un caractère honteux, inavouable. Si on croise ces deux raisonnements on déduit qu´il existe une grande probabilité qu´en lui déclarant franchement sa découverte à Bardes on soit au même temps en train de le mettre dans une situation inconfortable.

   Finalement une troisième réflexion termina de le pousser vers le côté de la prudence, ce tunnel ne pouvait pas avoir été construit en quelques semaines par Ergaster, à coup de pioche. Il devait être en fonctionnement, pour le bien ou pour le mal, depuis fort longtemps, et régulièrement transité par son utilisateur, l´homme des longues échasses.

   Ceci ne lui empêchait pas, bien entendu, d´essayer de découvrir le but de toutes ces allées et venues nocturnes et de juger par lui-même si elles représentaient un danger réel pour la vie de ses hôtes. Ainsi, un peu avant trois heures, il sortit de sa chambre.

   Retranché derrière le mur à côté de la fenêtre de l´escalier, il observait la maison d´en face. La nuit était si sombre qu´on ne pouvait percevoir les contours de l´édifice que lorsqu´un éclair scintillait. Aucun signe de vie était perceptible de l´extérieur, pas une seule fente laissait percer le moindre rayon de lumière dans aucune de ses pièces. Cependant, un être étrange, inquiétant et particulièrement actif en plein noyau du sommeil généralisé, guettait là-haut en attendant le moment de s´introduire dans l´enceinte même où Alba se trouvait, comme ce scorpion qui connait déjà la déchirure dans la tente qui lui donnera accès aux parties molles de ceux qui y dorment en toute insouciance. Une fois de ce côté-ci, il a libre accès à toutes les dépendances de la maison. Mais il semble que son centre d´attention est dans l´atelier de Bardes. Et quoi qu´il en soit, ce qu´il cherche, il ne doit rien voler, car dans le cas contraire le peintre aurait fini par noter le manque ; néanmoins, la nuit suivante, il revient à la charge, comme s´il lui suffisait de contempler quelques instants le mystérieux objet et ensuite se nourrir de son souvenir pendant vingt-quatre heures.

   Alba Longa inhala une grande quantité d´air avant de pénétrer dans le couloir, comme s´il devait le traverser en nageant sous l´eau. Il avançait très lentement et en prenant un soin extrême, puisqu´il ne le connaissait point et il craignait renverser un vase ou quelque chose d´autre. Aussi, il avait pris la précaution de se déchausser. Paradoxalement il était plus soucieux de ne pas réveiller ses hôtes que d´alerter Ergaster, car comment leur expliquer sa présence dans cette extrémité du couloir et à une heure pareille ?

   Peu à peu, ses yeux s´habituaient à l´obscurité, ce qui lui permit d´accélérer légèrement la progression. Finalement il arriva devant la porte qui devait forcément être celle de l´atelier de Bardes. Il retint sa respiration pendant qu´il regardait d´un côté et de l´autre, à la recherche d´un improbable refuge où cas où Ergaster ouvrirait soudainement la porte. Mais il n´eut pas le temps de réfléchir davantage, puisque de l´autre côté de la cloison, mais très près de lui, il entendit le clic d´un interrupteur et la lame jaunâtre d´une faucille glissa par-dessous la porte l´aveuglant pendant quelques instants. Dans cet état de vulnérabilité et de trouble, il perçut un arôme étrange qui lui resta enchevêtré à ses nerfs, c´était comme de la résine avec une nuance soufrée. Après il resta comme tétanisé par l´orifice lumineux qui s´était manifesté dans le loquet. Il pouvait regarder à l´intérieur de la pièce, mais il réalisa qu´il était comme ankylosé par la terreur et il fut obligé de faire appel à un fond profond de dignité afin d´obtenir le courage nécessaire pour approcher son œil du trou de la serrure.

   Au début il ne vit rien d´extraordinaire, le mur d´en face, sur lequel reposaient, appuyées les unes contre les autres, plusieurs toiles encadrées mais placées de la sorte qu´on ne voyait que le dos des dernières. Malgré leur banalité, ces objets et ces surfaces semblaient transmettre l´épouvante engendrée par la vision diabolique qu´ils étaient en train de contempler. Ce qu´il réussissait à entendre était une rumeur de papiers froissés qui, par la suite, étaient introduits dans un sac en plastique. Un sac poubelle, bien sûr. Le même que, par la suite, il déposait dans le coffre de cette voiture qui venait exprès pour le récupérer et aussi pour délivrer un autre identique.

   Soudain, le bruit cessa et devant Alba se produit l´apparition exacte, nette, détaillée, du visage et du buste d´Ergaster, car une lampe, invisible pour lui, déversait sur le monstre le noyau de sa lumière. Il réussit à retenir le spasme qui avait traversé, d´un but à l´autre, toute l´extension de sa moelle épinière, et il lui sembla impossible qu´Ergaster n´ait pas entendu le roulement de tambour que venait de battre son cœur. Cependant, il entendit tout de suite le clic de l´interrupteur et tout resta à nouveau plongé dans une épaisse obscurité, de laquelle émergea, comme la photo d´un fantôme imprimée dans la chambre noire de son esprit, l´indélébile image d´Ergaster.

                                            IV

   Jamais auparavant la lieutenant Vargas s´était autant ennuyée que lorsque le commissaire Tynianov lui avait confié la tâche de s´enquérir sur les trois temps, passé, présent et perspectives d´avenir de l´avocat Ugo Dumon.

   Il est l´homme parfait ! S´écriât-elle : il ne fume pas, ne boit pas, il mange à peine, il n´exerce la moindre vie sexuelle, le peu de temps libre dont il dispose il l´emploie en pratiquant la natation et en lisant des livres juridiques ou économiques. Chaque week-end il s´arrange pour passer quelques heures avec ses parents, desquels il est l´enfant unique. Tout ceci sur un fond continu de travail en plein temps consacré aux Roche, lesquels savent le récompenser avec un salaire splendide bien que mérité.

   Quand on contemple son expédient universitaire, on comprend que la riche famille ne voulait rien d´autre que le meilleur, et elle l´obtint.

   Sa vie était un défilé triomphal sur les Champs Elises. Et malgré ça, Sylvie avait l´impression d´avoir été contaminée par la maladie du sommeil en observant à la loupe la vie et miracles de ce type, donc elle passait sa journée à bailler. On dirait Emmanuel Macron, s´exclama-t-elle. C´est pour cela qu´elle sursauta quand les gars de l´équipe de l´imagerie, comme elle les appelait, entrèrent sans prévenir dans son bureau.

   -Nous avons trouvé quelque chose qui risque de t´intéresser.

   -Quoi, de Dumon ? -demanda-t-elle avec incrédulité. –

   -Non, de Donald Trump.

   -Voyons ça….

   Nice est la ville française qui a le plus de caméras de surveillance installées dans ses rues. Ceci est dû en partie au fait que, pour son maire, le sujet de la sécurité est un véritable filon car il se trouve en parfaite syntonie avec la sensibilité de la majorité des votants de cette ville un peu particulière. Ainsi, si on interroge avec patience cet œil permanent et omniprésent, on peut apprendre beaucoup de choses.

   -Nous nous sommes centrés, comme tu l´avais dit, sur les vingt-quatre heures qui ont précédé l´assassinat de Lanzi.

   En effet, c´était la consigne donnée par la lieutenante Vargas puisqu´elle soupçonnait que la mort de celui-là était, d´une manière ou d´une autre, en rapport avec l´interrogatoire auquel l´avait soumis le commissaire Tynianov. Qui que ce soit celui qui a pris la décision, il le fit de manière précipitée, et c´est là qu´on commet les erreurs. Evidemment Dumon n´avait pas été le seul à avoir été poursuivi à travers les enregistrements des caméras de toute la ville, la mesure avait été prise en visant surtout Bardeau et ses acolytes, mais Sylvie avait insisté pour qu´elle s´applique aussi à Dumon et c´est précisément cet équipe qui s´était occupé de lui.

   Ils lancèrent l´enregistrement. Dans la partie inférieure de l´image on pouvait lire la date et l´heure.

   -Là il sorte de son appartement.

   La séquence fut coupée brusquement. Ils avaient retenu seulement les fragments intéressants.

   -Maintenant il avance par la voie rapide.

   L´image s´agrandit pour que la lieutenante Vargas puisse lire la plaque d´immatriculation du véhicule.

   -Ceci est le parking du lycée d´Estienne d´Orves.

   Dumon gare sa voiture. L´image s´agrandit à nouveau et on le reconnait à la perfection. Ensuite on revient à une vision panoramique.

   -Regardez bien cette partie-là, lieutenante.

   En effet, un individu étrange fit son apparition par la partie supérieure de l´écran et se mit à marcher directement vers la voiture de Dumon. Il pénétra à l´intérieur et une conversation sereine s´engagea.

   -Considère qu´on parvient à voir seulement le menton, tandis que Dumon exhibe tout son visage. Nous savons que Dumon est grand, mais celui-ci l´est beaucoup plus.

   Après avoir débattu pendant cinq minutes environ, Dumon remit un colis à l´individu et celui-ci descendit de la voiture et s´en alla par où il était venu. La séquence s´arrêta. Ils la rembobinèrent jusqu´au moment où le contact de l´avocat apparaissait sur l´écran. Là, ils l´arrêtèrent encore une fois.

   -Il vient du parking, fermé à cette heure-là, du parc d´Estienne d´Orves. Nous avons visualisé l´enregistrement complet de cette caméra et elle n´a pas retenu son entrée. Aucune des caméras qui surveillent les autres accès au parc l´a fait. Mais celui-ci est immense et présente des nombreux points par où on pourrait accéder, quoique en marchant très longtemps à travers une véritable forêt, et ceci pendant la nuit, comme ce fut le cas pour notre homme. Notez maintenant, lieutenante, son aspect et sa façon de marcher.

   Certainement sa figure était passablement irrégulière et il marchait à grandes enjambées.

   -On dirait qu´il y a une disproportion très marquée entre la longueur de son corps et celle de ses jambes -s´aventura la lieutenante Vargas. –

   -En effet, il s´agit d´un homme qui doit attirer puissamment l´attention lorsqu´il se promène dans les rues.

   -Voyons, agrandissez encore l´image.

   La disposition des lumières et de la caméra ne permettait pas de distinguer, sous ce curieux chapeau à larges bords, aucun de ses traits du visage, excepté celui du menton.

   La lieutenante Vargas eut une fulguration et une audace.

   -Cherchez à travers tous les enregistrements de toutes les caméras de la ville un homme d´aspect hindoustanique, avec ces caractéristiques certainement réductrices.

   Ensuite, elle téléphona au département qui correspondait pour qu´on réalise sur le terrain cette même enquête.

   À peine elle avait replacé son portable sur son bureau, quelqu´un frappait à la porte.

   -Entrez !

   C´était le commandant Schluter.

   -Entrez, commandant. Asseyez-vous, je vous en prie.

   -Je ne sais pas si ceci est en rapport avec l´enquête qui nous occupe…. Mais j´aimerais savoir qui est exactement le professeur Alba Longa et quel type de relation il entretient avec les Bardes.

   La lieutenante prit note rapidement.

   -Très bien. Je vais m´occuper de cela immédiatement. Dès que je saurai quelque chose je vous passerai un coup de fil.

                                            V

   C´est dommage que vous soyez venu dans une journée pareille -déclara Marandon avec un ton contrit- tout semble lugubre. De même qu´un plat doit s´accompagner du vin qui a servi pour le confectionner, les tableaux peints ici doivent être contemplés sous la puissante lumière de la méditerranée, lorsque celle-ci se trouve au zénith de sa splendeur.

   L´atelier de Fabien Marandon était, dans une grande mesure, une vaste véranda faite de grands panneaux de verre unis par des baguettes en bois. Elle était située à l´étage supérieur de son chalet de Menton. La visibilité était bonne, mais le commandant ne pouvait qu´admettre que la journée n´était pas l´idéale pour contempler des échantillons de l´art de la peinture. Le ciel semblait un fondu de plomb en procès de solidification, la pluie fouettait les vitres et là-bas, sur l´horizon marin, des éclairs arborescents fustigeaient le bloc violet du large. Mais lui il avait ses bonnes raisons pour ne pas ajourner cette visite.

   -Il y a, cependant, certains aspects qu´on peut, tout de même, juger. J´aime la précision de votre trait, l´équilibre des volumes, la vision d´ensemble en harmonie avec le message principal. Votre peinture a une marque de fabrique et c´est ça l´essentiel.

   -J´ai essayé d´être un bon élève avant de m´aventurer à marcher tout seul.

   -Élève, de qui ?

   -D´abord de l´École des Beaux-Arts, comme il se doit, par ce que c´est là qu´on établit les fondations, que par la suite peuvent soutenir toute sorte de choses, mais sans elles tout l´édifice, peu importe son style, s´écroulera. Cela fut une évidence pour moi depuis le premier moment et je n´ai eu que des tableaux d´honneur. Je ne me serais contenté de moins que ça.

   Schluter hésita un instant mais finit par lâcher le lest de sa question.

   -Seulement par l´amour de l´art ou bien par ce que vous aviez besoin aussi de ces mentions d´un autre point de vue, celui de la bourse. En ce qui me concerne, je n´ai jamais eu le moindre inconvénient à avouer que je suis issu d´une famille modeste.

   -Moi non plus, je ne le cache pas. J´ai l´habitude de dire que, sans la bourse octroyée par la Fondation Brik, je n´aurais jamais pu réaliser des études supérieures.

   -Ah, ce fut donc la Fondation Brik….

   -Oui. Je leur dois beaucoup.

   -Et après l´École des Beaux-Arts, vous vous considérez disciple de quelqu´un d´autre ?

   -De tous. Personne n’est capable de créer du néant. L´art est un dialogue permanent entre toutes les œuvres existantes. Un écrivain, dont j´ai oublié en ce moment le nom, avait dit que nous avons tous à l´intérieur une coupe où se déversent nos lectures, ou plutôt les études qu´on réalise des différentes œuvres, et quand cette coupe commence à déborder, ce qui ressort est notre création personnelle. Mais ceci peut être qualifié de « personnel » seulement jusqu´à un certain dégrée, car tout le matériel est prêté, bien que dans une dose unique et avec un mélange particulier, le tout combiné avec notre sensibilité personnelle. C´est comme un parfum de qualité qu´on vend dans le monde entier, mais combiné avec la chimique de la peau d´une femme précise lui donne cette nuance unique, intransmissible, un arôme qui ne se reproduit jamais à l´identique dans la peau d´une autre femme.

   -Il s´agit de la théorie de « l´imitatio », apparue à la Renaissance, et maintenant reformulée.

   -Justement. D´abord il faut devenir scolaire. Très scolaire. Et ensuite il faut boire à satiété dans les classiques. Ou, si vous préférez, dans les meilleurs.

   -Ainsi donc, vous continuez à réaliser des études des grands maîtres.

   -Naturellement. Il ne se passe pas un jour sans que je les fasse. Même si c´est seulement un détail, ou une scène, ou bien une transition. Et ensuite je plonge dans ma propre peinture. C´est ça l´inspiration. Et, chose curieuse, je ne trouve pas toujours la nourriture en ce que je viens d´imiter, mais dans ce que j´avais étudié il y dix jours, ou une année, qui surgit soudain, sans l´appeler, dans ma mémoire et se fond avec mon imagination.

   -Et si vous me permettez la question, qu´est-ce que vous faites ensuite avec toutes ces études ?

   -Les voilà….

   Marandon commença à séparer les toiles entassées ou appuyées sur le soubassement. De temps en temps il lui en montrait une en particulier que Schluter reconnaissait sur le champ.

   -Et quand il n´y a plus de place dans l´atelier, je les mets à la poubelle. Qu´est-ce que je peux faire d´autre ?

                                         VI

   Le commissaire Tynianov avait l´air pensif en montant la rue Tzarevitch. Les derniers événements se rapportant au cas Vergari lui donnaient tellement de ficelles pour ses réflexions que son esprit ne pouvait pas arrêter de les tisser. Même s´il n´aimait pas les conclusions hâtives, il était évident que le cours de l´enquête était en train de s´orienter dans une direction précise, quoique pour régler certains détails il devait encore avoir recours à son imagination et non pas à des faits vérifiés ou vérifiables. À quelques pas de chez lui il leva la tête, comme averti par un pressentiment, et il vit Iaïtchnitsa. La vieille femme était assise sur un banc, hiératique, le regard perdu, frôlant les coupoles de la cathédrale. Pour un observateur impartial, la scène d´une dame âgée, en train de contempler, en extase, le mystique édifice, ne pouvait pas avoir rien, ou pas beaucoup, d´extraordinaire. Mais Tynianov savait que Iaïtchnitsa se mettait dans cet état lorsqu´elle venait de voir une apparition. Des fois venaient lui rendre visite, depuis la Sainte Russie, des membres de sa famille ou des vieilles connaissances, tous décédés, bien sûr, ou des personnages du folklore populaire russe comme par exemple Baba Yaga ou Kikimora.

   Le commissaire s´assit en silence auprès d´elle. Il vit qu´elle devait faire un effort pour s´arracher à la contemplation hypnotique, comme quand on est en train de rêver et on veut se réveiller. À la fin elle réussit à tourner la tête et regarder Tynianov.

   -Quelqu´un est entré à la maison, batiouchka.

   Sa voix était sereine.

   -Tu l´as vu ?

   -Non.

   Soudain la vieille femme planta ses yeux sur ceux de Tynianov.

   -Je l´ai senti.

   Le commissaire garda le silence.

   -C´est le diable. Il sent comme le diable.

   -Va prier un peu plus dans la cathédrale pendant que je m´en occupe.

   -N´y va pas, barine.

   -On ne va pas passer la nuit ici, sans dîner ni dormir.

   -Aucun être vivant dégage cette odeur. Il faut attendre, au moins le temps de laisser passer l´effluve.

   -Attends-moi à la cathédrale.

   En se dirigeant vers l´entrée, Tynianov tâta instinctivement l´arme réglementaire qu´il cachait dans sa poitrine. Car, subséquemment à l´assassinat du commissaire de Mantes la Jolie et de sa compagne, on leur avait permis de rester armés après le service.

   Une fois à l´intérieur, il enleva le cran de sûreté et empoigna le pistolet. Il n´y avait pas d´autres habitants dans tout l´édifice. Le restant des appartements appartenait à ses frères et sœurs, lesquels ne les utilisaient pas d´habitude, même s´ils les conservaient meublés. Il récusa l´ascenseur et monta à pied jusqu´au dernier étage, qu´il occupait avec sa domestique. Doucement, il introduit la clé dans la serrure et fit tourner très lentement le mécanisme. Avec les précautions habituelles, il pénétra dans le hall. Là encore il ne fit aucun cas des interrupteurs, car s´il y avait quelqu´un à l´intérieur, il possédait l´avantage de connaitre mieux la maison, ce qui lui permettrait de bouger plus facilement que son antagoniste dans l´obscurité. Appuyé sur le mur du vestibule, avec le pistolet entre les deux mains, il resta un moment immobile, essayant de percevoir le moindre frôlement dans les ténèbres. Ce fut alors qu´il perçut l´odeur dont lui avait parlé Iaïtchnitsa. C´était une odeur âcre, comme celui d´un encense néfaste, ase fétide ou quelque chose du genre. Mise à part la pendule, aucun bruit lui arrivait du fond de la maison. Ses yeux s´adaptaient de plus en plus au manque de lumière et il commençait à distinguer des profils. Alors il décida d´avancer jusqu´au salon, toujours précède par son arme réglementaire. Il y entra et le fouilla minutieusement. Comme dans l´armée, toute progression implique un travail subséquent de consolidation. Ensuite il passa à la cuisine. Après il entama le couloir, ouvrant les portes à droite et à gauche, toujours avec la même prudence, inspectant toutes les chambres avec une scrupuleuse application. Finalement il fut convaincu que cette présence étrange avait quitté les lieux et alors commença à allumer les pièces, mais sans se dessaisir de l´arme.

   Il constata que quelques fenêtres étaient ouvertes. En fin de comptes c´était l´été. Plus rassuré, il quitta l´appartement en refermant derrière lui la porte à clé et il descendit à l´étage inférieur. Là il ouvrit la porte, encore selon les préceptes du règlement pour les situations d´urgence. Mais il ne retrouva plus la moindre trace de cette odeur caractéristique qui envahissait l´atmosphère de son appartement et dans les autres non plus. Il remonta au sien et donna un coup de fil.

   -Je veux qu´on regarde attentivement les enregistrements de toutes les caméras de Tzarevitch et des rues adjacentes. L´objectif est de vérifier si un individu réunissant les caractéristiques de notre suspect n´est pas passé par là durant les huit dernières heures.

   Après avoir raccroché, il referma toutes les fenêtres, mit la climatisation, éteignit les lumières et alla chercher Iaïtchnitsa.

   À l´intérieur de la cathédrale orthodoxe il n´y avait pas d´autre lumière que celle des chandelles placées devant les icones. À genoux devant une de ces images, la domestique de Tynianov était en train de prier. Celui-ci fit le signe de la croix et se rapprocha d´elle, lui posant doucement la main sur l´épaule.

   Iaïtchnitsa resta impassible jusqu´à la fin de sa prière, que le commissaire ne pouvait pas entendre mais qu´il devinait par le mouvement de ses lèvres. Ensuite, sans se retourner pour le voir, lui demanda :

   -L´as-tu vu ?

   -Non.

   Tynianov fit une pause et il ajouta :

   -Mais je l´ai senti.

   -C´était le diable, n´est pas ?

   -Oui.

   La vieille femme fit plusieurs fois le signe de la croix.

   -Allons-y. Tu passeras quelques jours avec Ivan.

                                            VII

   L´avocat Ugo Dumon se trouvait encore à moitié endormi dans son lit, afin de se récupérer un peu après une nuit de travail intense dans son propre appartement, toujours avec l´ambition d´ouvrir des nouveaux chemins pour l´imparable expansion du pouvoir économique de son patron, ainsi que de ses aires et secteurs d´influence et d´action, lorsque son portable sonna. Avant de répondre il consulta l´information offerte par l´écran de l´appareil. C´était son chef, ainsi donc il s´incorpora et prit la communication.

   -Les anglais se barrent de l´Union – lui lança à brûle-pourpoint Julien Roche. –

   -Ce n´est pas vrai, malgré l´assassinat de Jo Cox ?

   -Malgré ça et de tous les subterfuges habituels. Cette fois rien n´a marché.

   -Mon Dieu ! Je ne voudrais pas être dans la peau de Cameron !

   -Cameron sait déjà qu´il va être retenu comme le plus grand clown de l´histoire de la politique. Mais nous n´avons rien à cirer de ce qu´il lui arrive à cet idiot fini. Tu sais déjà ce qui nous intéresse, à nous.

   -Bien sûr !

   -Je veux un rapport détaillé sur les conséquences du brexit sur notre secteur. Ou secteurs…

   -Naturellement. Je l´avais préparé un peu… Mais je n´avais jamais imaginé qu´il parviendrait à nous être utile….

   -Ce soir, vers huit heures, serait-il possible de traiter ce sujet avec fondement ?

   -Oui, parfaitement. Je vais exhumer le dossier et le compléter avec les informations au fur et à mesure qu´elles arrivent.

   -Très bien, à ce soir à huit heures donc.

   -Ok.

   Dumon resta un instant récliné sur l´appuie-tête du lit, en train d´assimiler la nouvelle. Tout en souriant dans un premier moment, car il lui vint à l´esprit l´image d´un Cameron en train d´allumer la mèche d´une poudrière pour essayer d´effrayer le reste de l´Europe afin de leur passer ensuite facture de leur peur, mais en ayant l´intention de l´éteindre à la dernière minute, avec toutes les concessions en poche. Cependant voilà que la dernière minute est arrivée et lui, malgré toutes les claquettes qu´il est en train de faire sur cette fichue mèche, n´est pas parvenu à l´éteindre car elle était trop imbibée d´essence.  Il l´a bien mérité, puisque c´était pas assez d´être un couillon, il fallait en plus vouloir faire le malin, ce qui représente toujours un grave danger pour ceux qui sont foncièrement couillons, car afin d´éviter la perte annoncée des élections, il eut recours à la ruse du referendum. Bon, les élections il les a gagnés, certes, mais au prix de passer à l´histoire en pires conditions que Monsieur Poubelle et de provoquer plus de confusion qu´un cheval en train de manger de la citrouille. D´autre part, il est vrai aussi, pour ceux qui souhaitent la construction d´une véritable Union européenne, que les anglais sont mieux dehors que dedans, car ils se sont toujours comporté comme un rémora. Le problème ne se présentera pas tout de suite. Même pas dans le domaine, plus réduit, de l´hôtellerie et le jeu, dans lequel les anglais représentent à la Côte d´Azur seulement un seize pour cent et il s´agit d´un tourisme d´une solvabilité économique élevée, dont le pouvoir d´achat ne se verra substantiellement modifiée par la dévaluation annoncée de la livre sterling et, au pire, ils peuvent être remplacés par les chinois, les ruses, les allemands, les suisses et les italiens. Par contre, dans le nord de la France, l´impact pourrait se révéler plus sensible, car là le touriste anglais appartient à une couche plus modeste. Les conséquences du brexit vont se manifester à long terme et, à cette idée, le sourire commençait à s´effacer des lèvres de Dumon. En France, Lepen fera la même chose que Cameron au Royaume Uni, sauf que chez elle ça ne sera pas par calcul politique, mais par conviction. Elle l´a déjà annoncé. Et c´est pour cela qu´elle gagnera les élections l´année prochaine. Les gens de classe moyenne ou au-dessous en ont ras-le-bol de la politique d´austérité, de la mondialisation, de la libre circulation des capitaux, et bon nombre d´entre eux, par influence des populismes ascendants, de la libre circulation des personnes, à laquelle il faut additionner l´émigration massive provenant du Moyen Orient, ce qui donne des ailes à la crainte du terrorisme, qui de surcroit a un milieu propice, inflammable, à l´intérieur du pays.

   Dumon sait parfaitement que, en politique comme dans les affaires, on peut commettre des actes honteux, mais toujours cachés par un rideau de fumée. Néanmoins, dans les derniers temps, on est resté trop confiants dans la théorie, jusqu`à maintenant infaillible, du « ils voteront ce qu´on leur dira », il suffit de mettre un peu d´argent sur le tapis vert, payer l´image d´une marionnette, suborner quelques journalistes, dont le supposé prestige a été construit avec la même procédure, celle du puissant chevalier nommé Argent, et voilà, matraquage incessant des moyens de communication, tous à la solde des puissants, et ça marche. Cependant il se trouve que cela n´a pas marché au Royaume Uni, et il est probable que cela ne fonctionne pas non plus aux États-Unis, et en France, et dans le reste de l´Europe, car les élites, ivres du bouillon de leur arrogance, ont dédaigné de mettre les masques et maintenant tout devient trop évident, même pour ceux qui n´ont pas vraiment l´habitude de réfléchir à propos des causes de leur misère. Évident peut-être pour tous, excepté pour les allemands, peuple de robots, créateurs de pensées qui fonctionnent comme des divisions blindées dont l´objectif n´est pas d´interpréter la réalité, mais de la détruire ; ils avancent pareil dans les usines que dans les terrains de bataille, sans autre chose dans leur tête que l´écho obsessif de la voix de leur chef. Ainsi, aveugles à la métonymie évidente contenue dans la circonstance historique, ils foncèrent dans le passé contre le tout à cause de la partie, tandis qu´aujourd´hui, sans la moindre finesse non plus pour la rhétorique, avec leur stakhanovisme aveuglé, ils octroient encore plus de richesse à ceux qui jadis ils essayèrent d´éliminer. Quand la France abandonnera, à son tour, l´Union Européenne, pour tomber, peut-être, dans la guerre civile, qui voudra rester dans l´Union, avec l´Allemagne comme seul pilote ? Ceux qui ont beaucoup de bateaux dans la mer devraient réfléchir à cette éventualité. Et en disant cela, Dumon ne pensait pas seulement à Julien Roche, mais aussi, et surtout, à lui-même. Voilà en quoi il se différentiait du citoyen moyen allemand, lui, il avait un projet individuel et inaliénable, celui de faire sauter la banque à son propre bénéfice. Pour l´instant ses intérêts marchent à l´unisson avec ceux de son patron, car la santé de sa poche immense se répercute d´une manière suffisamment large dans le sien ; mais le jour viendra, lorsque le mécanisme soit suffisamment rôdé et il puisse disposer de fonds propres, en plus des contacts qu´il a progressivement cumulé pendant toutes ces années d´initiation, où le pur-sang qu´il sera devenu ne courra que pour lui-même et pour personne d´autre.

   L´avocat Dumon sauta du lit et fila à la douche. Une journée particulièrement intense l´attendait pour finir de concocter pour son patron un rapport complet et compact, car l´avis de celui-là l´intéresse très fortement.

                                         VIII

   Alba Longa avait fini son travail sur le grimoire moyenâgeux et il l´avait enregistré sur une clé USB pour le lui remettre, ce matin même, à Bardes. Les principales bibliothèques du monde devront se contenter pour l´instant avec les originaux des différentes versions latines, pendant que le manuscrit qui avait appartenu au roi castillan Alphonse X le Sage restera encore, pourvu qu´il existe toujours, dans l´anonymat d´un vieux coffre ou bien oubliée et couvert de poussière dans quelque étagère d´une maison privée, peut-être dans un manoir abandonné qui passe d´une génération à l´autre sans que les héritiers prennent soin vraiment de lui, vu sa faible valeur de marché ou tout simplement afin de conserver le prestige symbolique, nobiliaire, du domaine.

   Une fois satisfait de son labeur, il ne pouvait que s´occuper de la nouvelle du jour, la sortie du Royaume Uni de l´Union Européenne. Les britanniques, se dit-il, sortent de l´Union principalement pour une raison basse et honteuse, que les politiciens responsables de l´avoir attisé pendant la campagne, dans ces premières heures de gueule de bois, semblent particulièrement surpris de constater que cette bouillie pour cochons qu´ils ont fait circuler ait eu l´effet escompté. Cependant, il y a d´autres raisons plus réelles qui font craindre que tout ce bazar, tel qu´ils l´ont façonné, vole en éclats et ces raisons n´ont été que peu évoquées dans les débats qui ont précédé le referendum et de surcroît les britanniques sont ceux qui ont le moins collaboré pour les démentir. Maintenant, ceux qui restent dans le bateau, ce navire de croisière qui commence à prendre l´eau et à couler, s´ils ne sortent pas de la scène pendant les semaines qui vont suivre, étant donné que leurs masques sont déjà tombés durant la crise grecque, et qu´ils soient remplacés par des véritables inconnus et que ceux-ci s´engagent sur-le-champ dans une politique sociale, promise pendant les temps de Delors, l´Union vole par la fenêtre, et non pas en quelques années, mais en quelques mois. Malgré tout, ils ne prendront pas cette mesure, bien sûr, à cause essentiellement des deux tares qu´ils possèdent au plus haut degré, l´aveuglement et l´arrogance. Et ils continueront à gesticuler comme des pitoyables pantins sans réaliser que, sous leurs pieds, il n´y a plus le plancher qui jadis les soutenait mais le vide complet. Quelle bande de rustauds ! Si l´Europe retourne aux fascismes, eux porteront sur leur dos la même responsabilité que les dirigeants de la république de Weimar.

   La lumière bleue caractéristique des gyrophares coupa net ses méditations irritées. Alors il s´agit bien d´une ambulance, bien de la police, se dit-il et se précipita vers la fenêtre. C´était une ambulance à laquelle Clara ouvrait déjà la barrière pour qu´elle puisse accéder au parking privé. Son sang ne fit qu´un tour. La situation internationale lui avait fait oublier, pendant un instant, les allées et venues d´Ergaster et il fut horrifié devant l´éventualité que quelque chose de grave puisse lui être arrivé à Bardes, tel qu´il l´avait redouté, et il commençait déjà à avoir des remords à cause de son silence lâche.

   Il descendit le plus rapidement qu´il pouvait au jardin, où il croisa une équipe complète de secouristes poussant un brancard. Alba interrogea Clara avec ses yeux.

   -Bardes a subi un infarctus. J´espère ne pas avoir été trop lente à réagir.

   Passé un certain âge, ça devient dangereux de dormir tout seul, considéra Alba Longa, assis sur une chaise en fer du jardin.

   Peu de temps après, le cortège traversa à nouveau devant lui avec Jacobo Bardés, inconscient, allongé sur le brancard.

   -Je vais t´accompagner avec ma voiture -lui proposa-t-il à Clara. –

   -Non, moi je pars avec eux. Je ne sais pas dans quel état je laisse tout derrière moi. Je préfère que tu restes à la maison et que tu jettes un coup d´œil pour vérifier que tout est en ordre.

   -Ok. Tiens-moi au courant de comment les choses évoluent et n´hésites pas à me solliciter pour quoi que ce soit.

   -Ne t´en fais pas. Ferme ensuite la barrière, s´il te plaît.

   Alba avait lu dans les yeux de Clara jusqu´à quel point elle allait se sentir seule si Bardes venait à disparaitre. Il y avait, peut-être, entre le grand-père et la petite-fille un maillon générationnel, mais ni l´un ni l´autre n´en avaient fait jamais mention. Alba ne savait même pas si Bardes était le grand-père maternel ou paternel de Clara. Un grand-père, en tout cas, qui ne manquait toujours pas de force et d´allure. Ce n´est pas probable qu´un infarctus en ait raison de lui, s´efforça de conclure.

   Après avoir fermé les gros battants du portail, il se mit à accomplir la tâche que Clara lui avait commandé de fermer les portes et d´éteindre les lumières.

   Pendant qu´il s´en acquittait, il arrivait progressivement à la conclusion qu´il ne pouvait pas laisser passer l´occasion de vérifier si sa théorie du passage souterrain, unissant la maison de Bardes à celle d´en face, avait quelque chance d´être retenue.

   Il retourna donc au couloir en question que, par effet de la tempête qui ne s´arrêtait pas, demeurait presque aussi sombre que la nuit antérieure, lorsqu´il vit le visage indescriptible d´Ergaster. Pendant quelques instants, il resta encore paralysé à cause des scrupules qui venaient de l´idée de s´apprêter à violer, dans un certain sens, l´intimité de ses hôtes ; et au même temps il percevait l´assaut d´une urgence diamétralement opposé, la nécessité de protéger leur innocence contre l´agressive perversité de cette espèce d´incube qui leur rendait visite toutes les nuits.

   À la fin le deuxième vecteur s´imposa et il entreprit d´avancer à travers le couloir avec une prudence à peine inférieure à celle de la nuit précédente.

   Arrivé devant la poignée qui donnait accès à l´atelier de Bardes, il s´inclina encore instinctivement pour voir à travers le trou de la serrure, histoire de ne pas tomber en tête-à-tête devant le monstre en ouvrant la porte.  Il ne vit personne et se décida à entrer comme celui qui s´apprête à sauter d´un avion après avoir révisé pour la dernière fois les courroies de son parachute.

   Il fut surpris de la sérénité qui régnait là-dedans, la pièce était baignée par une lumière laiteuse qui entrait par les larges baies vitrées. Avec un rapide coup d´œil il embrassa l´entière surface qui s´offrait devant lui. Tous les objets et ustensiles auxquels peut prétendre un atelier de peintre se trouvaient là, à attendre patiemment le retour de leur maître, tout en gardant un certain ordre et disposition. L´imposante quantité de toiles, encadrées ou sans encadrer, qui était entassée là donnait une idée de la puissante capacité de travail que possédait Bardes.

   Alba orienta son attention vers la partie où il vit disparaitre Ergaster avant d´éteindre la lumière. Dans cette direction il y avait une table et une bibliothèque en acajou, toutes deux anciennes mais luisantes et bien conservées. Ses yeux essaient maintenant de faire abstraction de l´ensemble pour percevoir le détail. Il cherchait quelque chose du genre « primum et septimum de quatuor » qui donnait accès à la partie la plus secrète de la bibliothèque décrite dans « Le nom de la rose ». Mais là il ne voyait aucune inscription. Les livres pouvaient offrir quelques possibilités. Des fois, si l´on poussait l´un d´eux, ou plusieurs au même temps, on parvenait dans des nombreuses histoires à enclencher un mécanisme. Pour l´instant il récusa cette possibilité, à cause du nombre excessif de volumes qui étaient alignés dans les différentes étagères. Mais dans les bords de ces mêmes étagères et sur la table pullulaient une grande quantité de bibelots. Il y avait des statuettes ou des ustensiles anciens comme par exemple un vieux fer à repasser ou une antique radio. Il essaya avec les manettes de la radio. Rien. Il ouvrit les tiroirs de la table, tâta dans l´intérieur, il se mit même à genoux afin d´examiner tous ses recoins. Il se remémora de la lettre volée, d´Edgar Allan Poe, car de fois les plus grands secrets se trouvent dans les endroits les plus évidents. Il regarda derrière les tableaux accrochés dans ce secteur. Rien. Et le temps passait. Si par une raison ou une autre Clara rentrait plutôt que prévu, il aurait des difficultés à lui expliquer qu´est qu´il faisait dans l´atelier de son grand-père. Il continua à chercher. La lampe de bureau maintenant. Il appuya sur le bouton, devisa l´ampoule, la souleva pour observer sa base, souleva aussi la corbeille dans le cas où elle cacherait quelque chose. Le désespoir commençait à l´envahir. Un dispositif d´une telle nature normalement est conçu par des experts dans la matière et ça ne sera pas facile de découvrir leur ruse. Le mieux ça serait d´imprégner sa rétine de tous les objets et laisser que son esprit, lorsqu´il sera en repos, lui suggère quelques possibilités.

   Bardes avait sur son bureau un sablier et une balance. Ceci pouvait avoir une valeur symbolique sur laquelle convenait peut-être réfléchir. Il prit le sablier et inversa le sens. Lentement, la partie supérieure commença à s´égrener. C´était pas sérieux de supposer que, dès que le dernier grain de sable tomberait, un craquement se produirait et la bibliothèque s´écarterai d´une façon ou d´une autre pour lui laisser le passage libre, ainsi donc il oublia cette manifestation du « tempus fugit ». Ensuite il caressa avec le bout des doigts les plateaux de la balance qui se mirent à osciller doucement. Presque sans réfléchir à ce qu´il faisait, il sortit deux pièces de monnaie identiques et il mit chaque-une dans un des plateaux, pour vérifier si réellement leur poids était le même. En effet, les plateaux restèrent en équilibre. Après cela, poussé par la curiosité, il eut l´idée de peser une de ces monnaies. Les poids étaient tous placés en ordre croissant, et à côté de l´orifice dans lequel chaque-un d´eux s´emboitait parfaitement apparaissait, en caractères dorés, la valeur correspondante, mais les chiffres étaient si petits que, de là où il était, il ne pouvait pas les distinguer, alors il saisit la balance afin de la rapprocher de lui et de la mettre juste sous la lumière de la lampe. À son grand étonnement, la balance refusa de bouger. Ceci n´était pas normal, que la balance soit fixée au bureau. Il se leva pour mieux l´examiner. Dans la partie basse du mât vertical il trouva un levier minuscule. Il appuya là-dessus et les bras de la balance se bloquèrent. Voilà, la balance était fixe et elle ne pouvait plus peser. Mais à quoi ça sert une balance qui ne pèse pas ou un bœuf qui ne laboure pas ? Il força un peu vers le bas l´un des bras mais il ne céda pas d´un pouce. Il fit de même avec l´autre et le gros craquement qui se produisit derrière lui le fit sursauter.

                                                IX

   Bemoz ne lui accorda pas beaucoup de temps de loisir au commandant Schluter, car il lui avait déjà demandé de comparaitre devant lui. Le rendez-vous devait se produire dans un édifice destiné seulement à loger des sièges d´entreprises et il était situé juste devant le port de Monaco.

   Tel qu´il avait fait à Paris, le commandant traversa le hall en marchant comme un maçon.

   -Désires-tu quelque chose en particulier, frère ?

   -Je suis de retour à Ramah.

   -Dixième étage, porte trente-six.

   Le couloir dans lequel il se retrouva en sortant de l´ascenseur était la réplique exacte de celui de Paris.

   La porte 36 ne devait pas se trouver bien loin et Schluter s´aperçut que sa bouche était sèche et son cerveau congelé. Il était incapable de réfléchir depuis le moment qu´il avait mis les pieds dans l´édifice. Mais ce fut dans ces dernières secondes avant d´entrer par la porte 36 qu´il se décida à offrir des résultats, il le fallait si vraiment il souhaitait continuer de respirer à l´intérieur de son propre cuir. Heureusement il avait réussi à entrer dans des bonnes ornières.

   Après avoir sonné doucement à la porte, il attendit un instant et entra. À l´intérieur il vit que Bemoz avait trouvé bon de renouveler le même scenario qu´à Paris, avec la pénombre, le chandelier, l´habit de moine bénédictin et les deux tables, l´une en face de l´autre, bien que séparées à une distance prudentielle.

   -Ayez la bonté de vous assoir, commandant. -Lui entendit dire à cette figure hiératique.

   L´interpelé obéit en silence. Une des flammes du chandelier commença à grésiller, ce qui l´aida à endurer cette première phase de l´entretien, durant laquelle il savait que Bemoz était parfaitement capable de laisser passer un long et pénible laps de temps sans lâcher un seul mot.

   -Dites-moi, monsieur Schluter, comment progresse notre affaire ?

   -Notre affaire avance à vive allure, monsieur.

   -La vitesse ne doit pas être non plus excessive, commandant, car vous risquez de vous écraser.

   -J´ai bon espoir que cela ne se produira pas, monsieur, si je vous offre des résultats.

   -Voyons quels sont ces résultats, avant d´aborder cet autre aspect de l´affaire…

   -Notre usine de faux, ou du moins celle qui opère dans cette contrée, n´est autre que la « Fondation Brik ». Son « modus operandi » est le suivant : elle identifie les élèves les plus brillants de l´École des Beaux-Arts, leur accorde une bourse, leur donne toute sorte de facilités, leur ouvre un chemin préalablement débroussaillé, de telle façon que ces jeunes sont conscients qu´ils lui doivent tout, ensuite on leur prêche les vertus de « l´imitatio », comme une étape obligée pour réveiller le génie individuel qui dort en eux et finalement on les paye afin qu´ils commencent à gouter des prémices afférentes à ce groupe très restreint d´élus. Un exemple de ceci on le trouve chez le jeune Fabien Marandon, dont j´ai récemment eu le privilège de visiter l´atelier. Dans lequel j´ai trouvé quelques œuvres originales, d´excellente facture et trait assuré, qui constituent la partie émergeante de l´iceberg et un véritable entassement de soigneuses imitations des maîtres de toutes les époques.

   -Intéressant….

   -L´héritière universelle de Brik, sa fille Costanza, est mariée avec Julien Roche, un homme d´affaires qui évolue dans le monde du jeu et de l´hôtellerie, et là il a créé un véritable empire. L´ennui est que face à lui il se retrouve avec un empire équivalent, celui de la famille Bardeau. La lutte entre les deux pour la prééminence est féroce et sans quartier. Le moindre signe de faiblesse d´un des deux, pourrait entrainer l´absorption complète de la part de l´autre. Dans ces conditions, tant Bardeau que Roche, se voient obligés à rentrer dans des activités peu saintes, à la limite de la légalité, tel que la prostitution, par exemple, et peut-être encore plus loin de cette limite, avec lesquelles ils prétendent établir une différence définitive. En ce qui concerne le dernier, il dispose comme atout du patrimoine de sa femme et du jeu qui peut offrir l´héritage culturel du peintre décédé. Et ce là qu´intervient la « Fondation Brik » que, comme tout le reste, est contrôlé par Julien, en étroite collaboration avec son avocat, Ugo Dumon. La décision ultime lui appartient, mais il ne fait pas le moindre pas sans le consulter longuement avec Dumon. Et maintenant vient la cerise sur la grande pyramide de meringue : Ugo Dumon a été filmé en train de donner une enveloppe à l´assassin de Vergari et aussi d´un lieutenant de Bardeau, Patrick Lanzi, lequel avait essayé, pour le compte de son patron, de s´emparer des fameuses ébauches que tout le monde croyait que Vergari gardait dans sa manche ; mais, selon semble découler aussi bien des faits que de la déclaration de Bardeau au commissaire Tynianov, ces ébauches n´ont été qu´une fabulation. Plus que ça, j´oserais dire que les premiers aussi ils l´étaient.

   -Qu´est-ce que vous dites-là ? Ceux-ci ont été matériellement présentés par Vergari, ils ont été mis entre les mains des autorités judiciaires et subirent une expertise rigoureuse, et leur correspondante taxation, avant qu´un accord ne soit pas trouvé entre les parties, légalement sanctionné par la justice. Oui, c´est vrai qu´une bonne quantité d´argent a dû passer par-dessous la table…

   -Très certainement, monsieur, mais cela n´empêche que ces ébauches étaient des faux, génialement falsifiées par Marandon, et l´affaire dans sa totalité une invention montée par Roche, avec l´inévitable collaboration de son avocat, à moins qu´elle ne lui revienne dans toute son intégrité à ce dernier, et bien-sûr, avec la complicité, bien payée, de Vergari.

   -Si cela est juste, alors si ça se trouve l´assassinat de Vergari n´a pas eu comme objet d´obtenir plus d´ébauches, mais de se débarrasser d´un témoin inconfortable et peut-être de plus en plus exigeant.

   -Le plan avait, de surcroît, une étincelle de génie, car en introduisant l´élément de la torture, non seulement on brouillait la piste et on lançait l´enquête dans la direction opposée, mais aussi, de manière implicite, on renforçait l´authenticité des ébauches que plus personne aurait l´idée de mettre en question. Les circonstances de l´assassinat de Vergari enfonçaient à coups de marteau, de manière inconsciente, dans l´esprit des gens l´impression que ces ébauches étaient l´œuvre de Brik et que l´existence d´autres originaux était possible, lesquels, par la même procédure, étaient comme archivés avec son incontestable authenticité. Et l´assassinat de Lanzi doit s´inscrite dans la même ligne de cette audacieuse supercherie, car il apparait comme le sujet, pas très propre, capable d´avoir assassiné Vergari, pour le compte de son patron, Bardeau, principal obstacle au bonheur absolu du ménage Roche et de leur avocat Dumon. Mais la police a prouvé que l´arme qui avait été utilisé dans l´assassinat de Vergari, avait servi aussi dans celui de Lanzi.

    -Vous voyez, monsieur Schluter, que Dieu nous serre de fois, mais il ne nous étouffe jamais. Vous avez été tellement longtemps égaré dans les ténèbres et soudain, voilà que la lumière se fait. On croit tout perdu, on s´apprête déjà à retirer la munition de la carabine, et c´est là que le beau lièvre surgit presque à nos pieds. Oui, cela arrive très souvent quand on a déjà perdu tout notre latin et on ne sait plus à quel saint se vouer, n´apercevant devant nous que le sombre seuil de la mort.

   -Maintenant le commissaire Tynianov ne mettra plus longtemps à y voir clair dans tout ce bazar, si ce n´est déjà fait. Moi, je le pense, d´auprès l´éclat particulier que j´ai vu dans ses yeux quand il avait réuni pour la dernière fois son équipe. Ainsi, lui-même mettra rapidement une digne fin à cette histoire.

   -C´est vrai. Tel que vous avez présenté les choses, nous n´avons plus le temps de nous retourner.

   Schluter fut un instant saisi de perplexité. Il ne parvenait pas à comprendre la raison et la teneur de ce dernier mouvement suggéré par Bemoz. Il fut à deux doigts de demander à quelle sorte de réaction il se référait. La justice ordinaire fermerait de manière légitime le cas… Heureusement il mit un frein à sa langue quand il était encore temps. Mais l´encapuchonné semblait avoir lu dans sa pensée.

   -La justice des hommes est habituellement trop lente, ou inefficace. Les affaires de Dieu réclament une justice divine. On ne peut pas laisser les choses importantes entre las mais des hommes. Regardez le panorama politique maintenant. Si on laissait les choses suivre son cours naturel, d´ici quelques mois, aux élections présidentielles, tout serait chamboulé : finie la mondialisation, finie la politique ultra-libérale qui sert les intérêts de mes maîtres, finie l´évasion fiscale et aussi les délocalisations, finie l´Union Européenne tel qu´on l´a conçue et façonnée pendant des longues années pour qu´elle serve au mieux nos fins… Dites-moi, Schluter. Est-ce qu´on peut remettre tout ça entre les mains des simples votants, des bons à rien pour la plupart ? Non, monsieur. On ne peut pas. Il faudrait être fou pour le permettre. Alors voilà, on va faire en sorte que, au premier tour, les mécontents qui sont, certes, l´immense majorité, se présentent divisés. Et on s´arrangera pour faire avancer notre pion, un jeu d´enfant lorsqu´on possédé tout l´argent du monde. Ensuite le deuxième tour est une promenade de santé à cause de l´épouvantail du Front National que nous avons créé rien que pour ça.

                                             X

   Alba Longa resta stupéfait quelques instants devant l´ouverture qui venait de s´offrir à lui. Les deux panneaux centraux de la bibliothèque s´étaient ouverts comme une porte à deux battants, montrant que la pièce était, en réalité, un peu plus grande et que, de cette enceinte cachée, partait vers l´obscurité souterraine un escalier en pierre. Et près de lui il y avait un interrupteur électrique. Il appuya sur l´interrupteur et l´escalier s´illumina. Quand Ergaster entre, se dit-il, les panneaux ne peuvent pas rester ouverts. Il regarda autour de lui. En effet, dans la partie postérieure de la bibliothèque il y avait un deuxième interrupteur. Quoi faire avec sa découverte ? Profiter sur-le-champ du succès, la technique militaire de Napoléon ? Il avait déjà un pied sur la première marche, mais il changea d´avis. Le plus probable est qu´il tombe nez-à-nez avec Ergaster en entrant dans la villa voisine et le résultat de cette rencontre, sans une préparation préalable, restait incertain. Il vaudrait mieux effectuer d´abord une inspection du terrain, avant d´affronter Ergaster. Il disposait d´un poste de vigie pour surveiller les allées et venues de celui-ci. Au pire, il pouvait profiter de ce quart d´heure fixe, aux alentours de trois heures du matin, pendant lequel ce curieux personnage sort à la rue avec son sac plastique à la main. Il éteignit la lumière de l´escalier et rebroussa chemin. Ensuite il appuya sur l´autre bras de la balance. La bibliothèque craqua avant de se refermer.

   À l´autre but du couloir il s´arrêta sur son poste d´observation. La maison d´en face apparaissait sinistre, sous l´avalanche des nuages noirs qui, venant du nord, tombait sur la ville. Le seul mouvement perceptible se produisait dans le ciel. En bas, sur terre, tout était calme, trop calme et silencieux. Il resta un moment à contempler le spectacle, disons, de jardin urbain qui finit par l´envoûter. Il lui semblait incroyable que, au bel milieu du branle-bas de la ville, certains endroits parviennent à atteindre, moyennant l´imposition de certains filtres naturels et des barrières artificielles, une telle condition d´isolement hermétique et champêtre.

   Il ne pouvait pas rester là, en statue, pendant toute la journée, à atteindre une éventuelle sortie diurne d´Ergaster qui ne se produirait peut-être pas. Après tout, une première exploration d´une dizaine de minutes, tout en étant sûr de ne pas être dérangé, semble un prélude raisonnable, et qui sait ? Si ça se trouve, décisif.

   En attendant, il vaudrait mieux s´occuper de manière plus amène et efficace. Ce n´était plus possible de se distraire avec son travail, qui n´avait pas manqué d´intérêt pendant qu´il était d´actualité, et duquel il se sentait satisfait, malgré son résultat négatif. Il fut d´avis que le mieux serait de visiter la bibliothèque de Bardes, non pas celle de l´atelier, mais la principale, une vaste pièce située au rez-de-chaussée, dont les murs sont totalement recouverts de livres. Il y en avait de toutes les castes, depuis les éditions courantes de poche, jusqu´aux aristocratiques volumes richement reliés, dès plus récents jusqu´aux plus vénérables. Qui sait quels trésors pouvait contenir une bibliothèque comme celle de Bardes. Il choisit un tome relié en cuir repoussé et il vit qu´il s´agissait d´un magnifique exemplaire de « La divine comédie » illustré par Gustav Doré. Il le prit de l´étagère avec beaucoup de respect et s´installa dans un confortable fauteuil situé à côté d´une des immenses portes vitrées offrant une bucolique perspective du jardin en premier plan, suivie d´un fond contenant la plage de Nice et la mer couleur vin ce jour-là. Il s´apprêtait à feuilleter d´abord le livre, tout en appréciant le toujours intéressant travail de l´illustrateur, et ensuit à relire quelques-uns de ses passages favoris. Mais un bruit comme si quelqu´un remuait un tas de casseroles attira son attention.

   Ça doit être le cuisinier, se dit Alba. Je dois le prévenir de ce qui s´est passé. Après réflexion, il considéra que le mieux était de lui conseiller de prendre sa journée libre, car le plus probable est que personne d´autre que lui viendrait manger ce jour-là à la maison. Lui-même pouvait se préparer quelque chose de simple.

   Il déposa le livre sur une table basse et se dirigea vers la cuisine.

   En entrant il resta franchement surpris car il n´y avait pas plus de cuisinier que de pape ou empereur. Il a peut-être rebroussé chemin pour aller chercher quelque chose, se dit-il. Il alla donc jusqu´à l´endroit où l´autre avait l´habitude de laisser son vélo. Rien, pas la moindre trace du cuisinier. Il est vrai que celui-ci arrivait tous les jours un peu plus tard. Cependant, le bruit de casseroles… Il laissa son portable sur le banc de travail afin d´avoir les mains libres pour ouvrir quelques placards. Tout était en ordre, rien avait bougé de sa place.

   En fin, au moins cela avait servi pour y réfléchir et éviter un gaspillage. Il ferait attention et, dès qu´il viendrait, il lui dira de ne rien préparer seulement pour lui et aussi qu´il pouvait prendre la journée libre.

   Avec cette pensée, il regagna le fauteuil et récupéra, non sans une certaine fruition, l´exemplaire de « La divine comédie ». Il y avait, néanmoins, quelque chose qui le tracassait. Ce fichu bruit de casseroles, comment avait-il pu se produire ? Dans la cuisine, il n´y avait rien par terre… Mais au fond de sa conscience grouillait l´impression qu´il n´avait pas pensé à tout. Il y avait quelque chose d´autre. Quelque chose dans l´atmosphère. Et du coup il sut ce que c´était. Ce qui l´inquiétait depuis un moment était cette odeur qui flottait dans l´air et qui ne lui était pas inconnue. C´était cette odeur bizarre qu´il avait senti devant la porte de l´atelier de Bardes, lorsqu´Ergaster était à l´intérieur. Bien que cette fois lui arrivât mélangée avec une autre senteur caractéristique, ou plutôt celle-ci venait de s´ajouter à l´antérieure. Il savait qu´il connaissait cette odeur… En effet, c´était l´odeur du chloroforme.

   Il eut juste le temps de deviner ce qui allait se passer quand les faits lui tombaient déjà dessus. Quelqu´un entoura son cou avec un bras fort et noueux, tandis que, avec l´autre main lui couvrait le visage avec un chiffon humide. Alba leva les yeux et vit l´ineffable face d´Ergaster. Essaya de se débattre mais le type le tenait bien ferme contre le dossier du fauteuil, dans une position beaucoup plus avantageuse pour lui. Il lutta tant qu´il put, jusqu´à ce qu´il perdit connaissance.

TERRA AMATA

                                                 I

   Le commissaire Tynianov avait, selon sa propre expression, le cas photographié. Pour lui le moment était venu de passer à l´offensive. Les ébauches de Brik ont existé autant qu´a existé le royaume du preste Jean en orient. Celles qui firent la richesse de Vergari et furent aussi la cause de sa mort, tout en augmentant le patrimoine des Roche, étaient plus fausses que le sourire d´un inquisiteur ; d’après le commandant Schluter, avaient été réalisées par une promesse de la peinture, Fabien Marandon, à la commande de cette richissime famille, ou de leur avocat Ugo Dumon, la responsabilité exacte de chacun reste à déterminer au bon moment, bien que le plus probable est que cette décision, comme d´ailleurs toutes les autres qui émanaient de ce véritable centre de pouvoir, ait été prise de manière conjointe par le chef de famille et son avocat. En ce qui concerne les ébauches que supposément cachait Vergari, elles n´étaient qu´une fabulation collective, renforcée par le « modus operandi » de l´assassinat de ce dernier, ce qui l´assimilait à une torture et dont l´objectif n´était autre que de renforcer psychologiquement la véracité des premières. Peut-être que l´idée leur vint à l´esprit à partir du moment où Vergari entra dans l´affaire de prostitution avec Lanzi, ce qui équivalait à investir une partie du capital obtenu, un pur produit de leur propre astuce, de cette démarche risquée mais payante qu´ils avaient entrepris, et qui maintenant venait à tomber dans les caisses de leur compétiteur, Bardeau, ce qu´ils avaient dû interpréter sans doute comme de la haute trahison. À ceci s´ajouta, très probablement, la crainte qu´il puisse dévoiler à ses nouvelles relations le terrible et précieux secret dont il était le dépositaire, circonstance d´autant plus probable que celles-ci ne pouvaient manquer d´exercer, d´une manière ou d´une autre, la pression sur le fragile Vergari afin qu´il leur révèle l´emplacement de la cachette où il conserve les éventuelles ébauches restantes, dont l´existence était très plausible. Si la pression en question se montrait trop forte, Vergari pouvait tout gâcher en leur faisant un récit circonstancié de l´affaire, ce que Bardeau saurait exploiter de la manière la plus avantageuse pour lui.

   D´autre part, les détectives qui s´occupent de l´aspect financier de l´enquête, ont suivi la piste à l´argent et ils ont établi, eux aussi, un cas de figure dans lequel tout se tient, du moins l´essentiel.

   La situation était donc suffisamment claire pour déclencher l´attaque et celui-ci devait se concentrer, dans un premier moment, sur l´élément le plus volatile du champ adverse, l´auteur matériel des crimes, une sorte de squale des abîmes qui ne se meut que dans l´obscurité.

   Dès que Tynianov obtint la description physique de l´individu en question, il eut la conviction qu´il tomberait rapidement dans ses filets. Cependant, les jours passaient et, malgré l´armée de détectives qui peignait la ville essayant d´obtenir information sur un type à tel point singulier, le résultat escompté fuyait. Un hindou de deux mètres de hauteur, avec deux échasses visiblement disproportionnées par rapport à son corps, ne pouvait pas passer inaperçu dans une ville occidentale et encore moins en été, sans la possibilité de recouvrir cette différence avec une gabardine, par exemple, ou un long manteau. Malgré ça, seulement une poignée de témoins affirment l´avoir vu, toujours pendant la nuit, et à des endroits très éloignés les uns des autres, ce qui empêche de le rattacher à un quartier ou à une zone précise.

   Tynianov décida changer de stratégie. Il savait que cette espèce de homard géant s´était intéressé à lui. Les caméras de Tzarévitch et des alentours avaient confirmé sa présence dans les lieux à plusieurs reprises, particulièrement à la date de l´intrusion dans son domicile. Alors, il allait lui faciliter la tâche. Il avait déterminé de se montrer, de se présenter ouvertement comme un appât facile et, comme avait fait Montgomery avec Rommel, il l´attrairai vers un lieu militairement « traité » pour y livrer la bataille décisive. Si lui-même ne le voit pas, quelqu´un s´en chargera de l´informer que le commissaire Tynianov déambule seul en ville, essayant de trouver son point de chute. Au fond, il était fier de constater que l´ennemi semblait le considérer à tel point compétent qu´ils jugent nécessaire de l´éliminer physiquement. Bien sûr, se dit-il, celui qui dirige les choses de l´autre côté n´a pas froid aux yeux et il n´hésite pas un seul instant à couper par la partie saine afin d´éviter un mal plus dévastateur.

   Les rouelles étroites de Nice la Vielle se trouvaient bondées de touristes pullulant d´échoppe en échoppe, comme des abeilles de fleur en fleur, émergeant de manière imprévue d´entre les nuages de sacs à main ou de vestes en cuir des visages appartenant aux cinq continents.

   Sous l´apparence d´une attitude décontractée, les yeux du commissaire scrutaient tout autour de lui, sans négliger l´arrière-plan dans les deux sens.

   Systématiquement il entrait dans tout établissement à la saveur hindoue, restaurant ou boutique d´objets orientaux, des Buda, des toiles, des encens, des parfums et interrogeait les gens sur un sujet dont il faisait la description de la manière la plus graphique qu´il pouvait.

   Quand il épuisa tout le répertoire de la zone, il acheta un cornet de « socca » et s´assit dans une terrasse, commanda une bière et consomma en toute tranquillité ce met simple et savoureux, fait à base de farine de pois-chiche.

   Iaïtchnitsa a raison, les diables peuvent dissimuler leur queue et leurs griffes des mains et des pieds, mais leur odeur à ase fétide les trahit. On dit qu´il suffit de penser au diable pour que le prince de ce monde se présente d´une manière ou d´une autre, visible ou invisible, désireux qu´il est à tout moment de collaborer à notre perte. Tynianov pensait intensément à lui, il le convoquait, il l´invoquait. Il ne pouvait plus être très loin. Au coin de la rue, peut-être, ou bien dans le haut d´un de ces vieux édifices d´appartements, en train de l´observer.

   L´après-midi déclinait rapidement. Oui, Tynianov percevait sa présence. Mais avant de passer à autre chose, il désirait contempler le crépuscule sur la mer.

                                                 II

  Lorsque Bardes entra dans une situation stationnaire, hors danger déjà, Clara effectua le premier d´une longue série d´appels téléphoniques à Alba Longa pour lui communiquer l´évolution du malade. Devant l´absence de réaction de celui-ci, elle commença à faire des suppositions.

   Les médecins lui avaient expliqué que par la suite il dormirait pendant plusieurs heures. Raison par laquelle elle décida de rentrer à la maison afin d´essayer de trouver une explication au mutisme d´Alba Longa, qu´elle ne pouvait s´empêcher de mettre sur le compte de son intérêt manifeste pour la maison d´en face et son mystérieux locataire.

   En arrivant, la première chose qui attira son attention est qu´il n´y avait pas la moindre lumière dans la maison. Elle monta directement au premier étage et frappa à la porte de la chambre de son hôte. Comme celui-ci ne répondait pas, elle entra dans la pièce. Tout semblait normal. Elle ouvrit les portes de l´armoire et vérifia que ses vêtements et le restant de ses affaires personnelles étaient encore là.

   Après ça, elle descendit au rez-de-chaussée et se mit à le parcourir dans sa totalité. La maison était déserte. Elle se laissa tomber sur le canapé, libérant ainsi l´obsession qui la tenaillait. La maudite maison d´en face. Est-ce qu´il aura osé de s´y introduire ?

   Sans réfléchir deux fois, se leva brusquement, sortit à la rue et appuya sur la sonnette de cette espèce de légende architectonique. Pendant qu´elle attendait une réponse, elle médita confusément sur un aspect auquel elle n´avait pas vraiment pensé en prenant sa décision : que diable allait-elle dire au personnage spectral qui devait répondre à travers le portier automatique ? Mais son attente fut inutile. Elle renouvela plusieurs fois l´appel. En vain.

   De retour à la maison, elle s´assit à nouveau sur le canapé et décida d´appeler une dernière fois Alba Longa. L´appareil lui rendait, comme c´était le cas dans les précédentes occasions, le signal caractéristique, mais cette fois un autre son attira son attention. Elle écarta l´appareil de son pavillon auriculaire et en effet, elle entendit le portable d´Alba en train de sonner quelque part à l´intérieur de la maison. Pas très loin de là, de toute façon. Elle sortit du salon et entra dans la bibliothèque voisine, appuya sur l´interrupteur de la lumière et perçut au fond, à côté de la porte vitrée, un détail inhabituel. Un livre ouvert se trouvait comme jeté au sol. Elle le souleva. C´était un couteux exemplaire de « La divine comédie » de Dante. Qui aurait pu le traiter d´une manière si désobligeante ? Surtout pas le bibliophile Alba Longa…

   Elle composa à nouveau le numéro en tendant l´oreille et en sortant rapidement au couloir. Cette fois elle en était sûre, le son venait de la cuisine. Elle ouvrit précipitamment la porte encore à temps de voir comment le téléphone d´Alba vibrait une dernière fois et s´éteignait, solitaire au milieu du plan de travail.

   Alba n´était pas parti de manière préméditée, c´est le moins qu´on puisse dire. Mieux encore, le détail du livre jeté par terre ne pouvait être expliqué que par une alarme subite, du genre explosion imminente ou quelque chose comme ça. Mais la maison était trop tranquille pour confirmer cette éventualité.

   Ce fut à ce moment-là qu´elle réalisa que la cuisine sentait bon. Elle ouvrit le four et en effet elle vit que le repas avait été préparé, mais il restait intact.

   Immédiatement elle passa un coup de fil au cuisinier. Il était venu, oui. Non, il n´y avait personne à la maison. C´était curieux, mais pas impossible. Donc il avait préparé le menu du jour et puis il partit, comme d´habitude. Clara lui raconta ce qui s´était passé sans mentionner le comportement d´Alba Longa et lui dit que, tant que Bardes ne sortirait de l´hôpital, c´était pas la peine qu´il fasse la cuisine, car elle n´était pas sûre qu´il y aura toujours quelqu´un à la maison pour manger.

   Deux infarctus durant le même matin c´était trop d´infarctus. Néanmoins elle décida d´inspecter minutieusement toute la maison, dans le cas où Alba se trouverait indisposé quelque part à l´intérieur.

   En passant par l´escalier, de retour de sa vaine recherche, elle resta un instant à regarder la sinistre maison voisine, essayant de trouver un endroit à travers lequel soit possible de passer de l´autre côté et d´accéder à son jardin et pénétrer ensuite en son intérieur. Mais elle ne vit pas la moindre possibilité, même pour un homme déterminé comme Alba. Le mur était haut et couronné par un barbelé infranchissable, comme celui d´une tranchée. Le mur extérieur n´était pas la peine de l´inspecter, elle le connaissait par cœur.

   Cette maison solitaire, inquiétante dans sa désolation, mystérieuse par son antiquité, l´avait effrayée pendant son enfance. L´imagination de ce jeune âge l´avait peuplée des êtres les plus redoutables que la mythologie à sa portée pouvait lui offrir : des sorcières, des ogres, des vampires, et toute la coterie de créatures perfides qu´elle rajoutait au fur et à mesure de ses lectures. Plus tard, à l´adolescence, elle l´oublia, elle semblait s´être effacée de son esprit. Sa conscience ne l´avait plus enregistrée. À tel point que maintenant elle avait l´impression de la découvrir. Et elle comprit que sa présence était comme une de ces épines enfoncées dans la chair qu´on finit par oublier à force de se familiariser avec la douleur. Quelque chose qui ressemble à un instinct inavouable qu´on veut cacher, encore plus qu´aux autres, à soi-même, mais qui, insoumis, se révèle, et se révolte, dans les rêves, parfois. Clara se sentit traquée par des peurs anciennes. Pire, par une sorte de crainte ancestrale. Comme si cette maison-là retenait la partie noire de l´existence, tout ce que l´histoire de l´humanité cache, l´ineffable, l´interdit, le malveillant, le maléfique, le revers de la conscience, son arrière-boutique obscure où elle garde un secret terrible, une véritable désolation, le mystère qui tourmente et paralyse l´homme et ses plus précieuses aspirations.

   Quand elle remarqua que deux grosses larmes glissaient par ses joues, elle comprit que tout ceci était le contrecoup des émotions de la journée. Une pincée salée et amère de dépression, conséquence du pincement de terreur qu´elle avait ressenti en se retrouvant, encore à moitié endormie, devant la grave crise de son grand-père, surmontée immédiatement par l´urgence d´agir sans délai, mais qui maintenant était en train de lui passer facture.

   Le comportement de cette sorte de Chevalier de la triste figure qu´ils avaient comme voisin était très certainement suspect, et de même pour ce qui concerne la mystérieuse disparition d´Alba. Mais solliciter l´intervention de la police lui semblait prématuré. Il lui fallait récupérer son calme et rentrer à l´hôpital. Tout allait s´expliquer bientôt. Et si ce n´est pas tout, au moins l´essentiel : l´absence d´Alba, laquelle obéit, très certainement, à une foutaise, à un banal accident impossible à prévoir. Après tout, qu´est-ce qu´elle sait de sa vie ? Et d´autre part, son grand-père est hors danger. Qu´est-ce qu´elle pouvait espérer de mieux ? Sérénité et bons aliments. C´est-ce qu´il faut.

   Cette pensée lui rappela qu´un véritable festin l´attendait à la cuisine. Elle descendit donc et prit sa part car elle n´avait mangé de la journée. Même pas un café.

   Ensuite elle saisit son sac et s´apprêta à partir à l´hôpital.

   Néanmoins elle s´attarda un instant à regarder le portable d´Alba. Elle vérifia l´état de la batterie. Il était satisfaisant. S´il rentre, il pourra m´appeler, pensa-t-elle.

                                                 III

   Alba continuait à se débattre dans ses rêves comme Jacob avec l´ange, lorsque l´opiniâtre sonnette finit par le réveiller complètement. Il respirait avec difficulté car il avait la bouche bâillonnée. Il se retrouva assis par terre, fermement attaché à un pilier. Le décor qui s´offrait devant lui n´était guère rassurant. Une table basse, couverte d´une nappe blanche, tel une sorte d´autel en miniature et dans ses extrémités apparaissaient deux gros cierges en train de brûler et au centre, sur un plateau en argent, un formidable couteau, dont la lame, en forme de poisson, resplendissait à la lumière des flammes. Quand ses yeux s´habituèrent à la pénombre, commença à distinguer les détails d´un salon dans lequel on pouvait tourner un film reflétant l´ambiance des années vingt du siècle dernier. Pour le reste, dès que la sonnette cessa tout semblait plonger dans un silence épais qui permettait de distinguer le grésillement de la mèche des bougies. Personne n’était allé ouvrir la porte. Ou du moins il n´avait pas entendu le moindre bruit dans ce sens. Peut-être qu´Ergaster est sorti. Tous les volets étaient fermés et il n´y avait pas moyen de savoir si c´était la nuit ou le jour.

   Les yeux d´Alba revenaient régulièrement sur le lugubre autel sans qu´il parvienne à s´en empêcher.

   Voilà qui était un message évident qui ne laissait le moindre doute sur les intentions de celui qui avait tout disposé. Ceci constituait, d´autre part, la preuve que la découverte qu´il venait de faire était d´une importance telle qu´elle comportait la mort de son auteur. Mais pourquoi ne pas en avoir fini avec lui sur-le-champ ? Serait-il Ergaster un sadique qui prendrait goût à théâtraliser ses assassinats ? Ou bien est-il en train d´attendre la confirmation de quelqu´un ?

   Les propres termes employés dans sa réflexion, sadique et théâtralisation de l´assassinat, soulevèrent ses soupçons, car ils avaient été employés, tous deux, dans l´article qui décrivait l´assassinat de Vergari. Voici un assassin capable de dépiécer un corps humain comme s´il était le moteur d´un automobile… Et cet assassin pouvait être Ergaster lui-même, l´homme qui le tenait à sa merci, ligoté des pieds et des mains. Ce couteau, mis en scène de telle façon, en constituait une preuve quasiment évidente et il avait été tout le temps si près d´eux…. Pire encore, ils avaient été tous à sa portée, sans le moindre obstacle intermédiaire, pendant les heures d´abandon de leur sommeil. En tout cas, ce qui l´attendait maintenant c´était le sommet, le climax d´un cauchemar horrible.

   Il devait penser à quelque chose. Il ne pouvait rester là, à rien faire. Mais quoi, dans ces conditions ? Cependant c´était impératif, il devait trouver le moyen de se libérer. Pour lui mais aussi pour les autres, pour ceux qui vivaient en face.

   Bardes devait être au courant de l´existence de ce passage secret. Ça ne pouvait être autrement. C´est sa maison. Et cette balance fixe dans son bureau… Même si le dispositif avait été installé avant, éventualité à laquelle il ne croyait pas car la maison de Bardes ne semblait pas très ancienne et elle a dû lui appartenir depuis sa construction, le détail de la balance ne pouvait qu´avoir attiré son attention, forcément. Non, Bardes connait l´existence de ce passage souterrain et probablement c´est lui qui l´a fait construire, qui sait avec quel objet. Ce que le peintre ignorait est que, à l´autre but se trouvait le sinistre assassin que toute la police de Nice recherchait. Et que Clara, sa petite-fille était, elle-aussi, à sa merci.

   Il y a ici quelque chose d´obscur, réfléchit Alba, et c´est en rapport avec la peinture…

   Cependant, la première démarche était d´échapper à la situation dans laquelle Ergaster l´avait mis. Récupérer sa mobilité.

   Il essaya de forcer un peu les attaches, mais bientôt il se rendit à l´évidence que celui qui les avait pratiqués était un véritable expert.

   Son seul espoir venait maintenant de Clara. Sans aucun doute elle aura essayé de lui passer un coup de fil. Si ça se trouve, elle est même passée par la maison. Oui, ceci semble probable. À partir de là, ce qu´elle fera, sera décisif. Qu´est-ce qu´il aurait fait à sa place ? La première chose est d´aller à sa chambre pour voir si ses affaires sont toujours là. Ils y sont. À moins qu´Ergaster ait pris la précaution de les retirer. Si ce n´est pas le cas, elle saura que j´ai l´intention de rentrer. Elle saura aussi que quelque chose m´a forcé à quitter la maison précipitamment, au point d´oublier mon portable sur place. Et voilà l´explication de pourquoi je ne répondais pas à ses appels. Et d´ailleurs, où est-ce qu´il est resté mon portable ? À la bibliothèque, c´est sûr. Où l´a probablement vu et ramassé Ergaster. Non, pas à la bibliothèque ; le portable je l´ai oublié à la cuisine lorsque je suis allé voir que diable était ce fracas de casseroles. Il est donc possible qu´Ergaster ne l´ait pas vu, après tout. Par contre, Clara elle a des chances de le trouver car elle va fouiller toute la maison à ma recherche. Et peut-être qu´elle va m´appeler encore une fois de la maison et à ce moment-là le téléphone sonnera de l´intérieur. Oui, c´est possible. La maison est grande, mais il y a cette possibilité. Un indice de plus qui prouve que je suis sorti par ce que quelque chose de vraiment urgent m´a poussé à le faire. Quelque chose en rapport avec la maison d´en face. Pourquoi pas ? Elle savait que cette villa et son curieux locataire avaient attiré fortement mon attention. Je ne serais pas étonné d´apprendre que c´était elle l´auteur de ces coups de sonnette qui m´ont réveillé. Heureusement Ergaster ne devait pas être là, car il aurait pu l´entrainer à l´intérieur. Ceci lui ferait gagner du temps. Maintenant Alba regrettait de ne pas lui avoir dit tout à propos des manigances d´un type tellement dangereux. Si elle savait ça à présent, elle téléphonerait à la police immédiatement. Mais, comme elle l´ignore, elle ne le fera pas. Au moins, elle attendra quelques jours. Après tout, Alba est majeur et il a droit à une certaine liberté de mouvement. Un certain temps passé, le soupçon devient légitime, c´est sûr. Alors on peut déjà le considérer disparu et appeler la police. Cela semble raisonnable. Combien de temps ? Quarante-huit heures ? Attendra Ergaster tout ce temps-là avant de commencer sa macabre boucherie ? Si la décision ne dépend que de lui, c´est peu probable. La seule et faible lueur d´espoir est que la décision dépende d´une tierce personne, avec un certain ascendant sur lui et que cette personne ne soit pas disponible pour l´instant ou qu´elle en dispose autrement.

                                             IV

   Le commissaire Tynianov introduisit l´énorme clé dans la serrure de la porte en fer du cimetière ruse et, comme d´habitude, le mécanisme grinça et les gonds crissèrent. Les défunts étaient donc prévenus de la visite nocturne qui allait se produire. Car ils étaient tous là, las de rêver, dans la vie comme dans la mort, avec le retour à la Sainte Russie. Tynianov s´avança lentement, la lanterne à la main, lisant les noms sculptés dans les pierres tombales. Il voyait ceux des membres de sa famille, des proches, des connus, l´histoire de l´aristocratie russe à l´exil commençait à s´animer au passage du commissaire devant les sépulcres grises et les sévères panthéons.

   Sans hâte, il s´arrêtait devant certains d´eux. Des figures apparaissaient alors devant lui, plus ou moins diluées dans les doublures de sa mémoire. Des vieux princes et militaires en civil qui avaient participé aux évènements de 1917 et à la guerre civile qui s´ensuivit, rendant visite à la comtesse, ou bien se présentant à ses fêtes ou recepions ; ou bien quand ils donnaient les leurs dans des palais ou dans des grandes propriétés rurales, et dont les exploits, ainsi que leur situation sociale et économique antérieure ou postérieure à la révolution, circulaient de bouche à oreille. En voix basse quand il fallait se référer aux exécutants de la terreur blanche, justifiée, au fond d´eux-mêmes, comme contraposition légitime à la terreur rouge.

   À la Riviera ils étaient chez eux, dans leur élément, habitant presque tous dans des villas qui avaient appartenu à leur lignée pendant plusieurs générations, ce qui leur permettait de faire partie de la Cour d´hiver du Tzar. Parmi eux, il y en avait beaucoup qui, prétextant des raisons de santé, résidaient de façon permanente à la Côte d´Azur. La révolution ne changea pas grand-chose dans leurs vies. Ils avaient perdu, certes, une immensité de terres, mais la grande partie de leurs avoirs ils l´avaient mis depuis longtemps à l´abri, en Occident.

   Ce qui leur manquait vraiment c´était la Sainte Russie, le gouvernement de Dieu à travers leur patriarche légitime, le Tzar. Même si, quand ils avaient tout ça, ils ne vivaient pas dans leurs domaines de là-bas ; ils faisaient partie d´un vague souvenir ou bien ils les visitaient seulement de temps en temps. Après tout, l´Empereur et sa famille en faisaient pratiquement de même, emmenant à Nice tout le gouvernement au complet pendant des longs périodes. Mais la Sainte Russie était pour eux un royaume spirituel et une nécessité mystique.

   La dynastie des Romanov devait être restituée au trône. Cette idée fixe était le bâton des vieux et l´espoir des jeunes.

   Le régime devait être modifié, bien-sûr, en l´adaptant aux temps modernes, pour certains d´entre eux il devait même devenir une monarchie constitutionnelle, tel qu´on lui avait déjà proposé à Nicolas II juste un peu avant les tristes évènements d´octobre, mais ce qui ne devait pas se perdre était la sainteté de ce gouvernement qui procédait directement de Dieu, et dont la légitimité se verrait renforcée, si cela était possible, par ce qu´il aurait d´opposition au gouvernement actuel, celui de Satanas.

   Quelques âmes partirent libres d´une telle obsession, qui touchait à la paranoïa, comme c´est attesté par la date de leur décès, antérieure à 1917. À moins que, comme certains l´assurent, on continue dans le monde de l´au-delà à participer des soucis de celui-ci.

   Arrivé au mausolée des Tynianov, le commissaire alluma toutes les bougies qui se trouvaient à l´intérieur, avant de reculer de quelques pas et se mettre à genoux pour formuler mentalement une prière pour la comtesse et les autres défunts qui y logeaient.

   L´oraison terminée, il laissa son esprit voguer librement à la suite des souvenirs que soulèvent les morts et qui permettent d´entretenir une conversation avec eux, revenir sur les vieux sujets, renouveler les sentiments anciens, revivre des scènes qui ne se sont pas évanouies pour toujours, mais qui n´attendent que le chaud contact de la pensée pour être à nouveau cher palpitante où coule le sang et le flux de la conscience.

   Derrière lui, une ombre irrégulière glissait parmi les tombeaux. Elle avançait, véloce et silencieuse, par tronçons courts, en passant d´un sépulcre à l´autre, pour se cacher ensuite.

   Tynianov demeurait imperturbable, étranger à ce monde, plongé dans l´autre, enveloppé du branle-bas de la vie intense et passionnée des morts.

   L´extravagante silhouette se redressa dans la pénombre et commença à bondir d´une sépulture à l´autre, évitant ainsi le gravier de la partie où se trouvait le commissaire.

   Ainsi, elle gagna la sépulture située juste au dos de Tynianov, là elle se redressa jusqu´à une hauteur formidable et dégaina un couteau aux prétentions de sabre qui resplendit à la lueur des cierges. Dans ses yeux brillait aussi l´éclat de la détermination sauvage qui anime les oiseaux rapaces nocturnes quand ils s´apprêtent à foncer sur leurs proies.

                                               V

   Bardes ouvrit les yeux et semblait surpris de l´environnement inhabituel dans lequel il était plongé. En voyant Clara, il sourit. Son visage s´adoucit tout de suite, ses sourcils froncés se détendirent, bien que, en voyant les ustensiles médicaux qui l´entouraient, il comprit qu´il se trouvait dans la chambre d´un hôpital. Se petite-fille lui rendit le sourire et le prit par la main.

   -Qu´est-ce qu´il m´est arrivé ?

   -T´as eu un infarctus. Mais les médecins disent que le danger est passé. Néanmoins t´as besoin de te reposer.

   Bardes sourit encore une fois.

   -À la fin je n´aurai d´autre choix que de modérer l´alimentation et la consommation du tabac et de l´alcool. Ah, cette fichue vieillesse qu´à la longue litanie de maux elle ajoute encore la sentence de Tantale. Peine disproportionnée face à l´insignifiance du délit.

   -Tu devras te modérer surtout dans ton travail et abandonner par exemple l´habitude de peindre à trois heures du matin.

   -Je ne peins jamais à trois heures du matin.

   Clara esquissa un nouveau sourire.

   -Tu ne voudras pas ajouter à tes nombreux péchés l´infâme vice du mensonge… Moi-même je t´ai vu dans ton atelier en train de travailler à trois heures pétantes du matin et j´ai comme témoin Alba Longa qui était avec moi dans la piscine.

   Bardes semblait un peu confus.

   -Ah, bon ! J´ai dû me lever pour lire un peu.

   -La nuit ou le jour, tu travailles trop, papi. Désormais tu dois lever le pied. Promis ?

   -Promis !

   -Maintenant dors un peu plus.

   Le peintre obéit et ferma les yeux. Peu de temps après il était replongé dans son sommeil.

   Clara essaya de se concentrer dans la lecture d´un roman qu´elle avait eu la précaution de se procurer. Elle n´y arriva pas puisqu’un certain malaise luttait pour émerger à la surface de sa conscience. Pour lire, dit-il… On ne lit pas débout, dans cette position on peint. Et le souvenir de la silhouette de son grand-père, droite, découpée dans cette sorte d´écran illuminé qui était devenue la baie-vitrée de l´atelier de Bardes, lui produisait une vague sensation d´incommodité.

   Clara referma définitivement le livre et le déposa sur la table. Elle fut incapable de se soustraire à une commande intérieure qui la forçait à se remémorer les images de ces instants-là, telles que son esprit les avait enregistrées. En faisant cela, émergea le souvenir d´une sensation similaire à celle qu´on ressent lorsqu´on sait pertinemment qu´il faut un double lacet au cordon des chaussures pour les empêcher de se délier à n´importe quel moment, mais qu´une urgence nous a empêché de faire ce deuxième lacet et on est en permanence dans la crainte de se casser la figure. Cette nuit-là, une pensée ne fut pas liée comme il faut, car un formidable tonnerre et la tempête qui s´en suivit vinrent interrompre le processus mental, qui resta inachevé. Et, par la suite, oublié. Maintenant il regagnait la surface. Il y avait encore une autre chose. Le regard d´Alba Longa lui sembla, durant quelques instants, comme saisi par une certaine perplexité. On dirait qu´il voulait parler mais, après réflexion, il changea d´avis. Il allait sans doute commenter quelque chose en rapport avec l´apparition de la silhouette de Bardes dans la baie-vitrée illuminé de l´atelier.

   À ce moment-là quelqu´un frappa à la porte.

   -Entrez.

   C´était Sophie.

   -Ah, bonjour. Entre. Avec tout ce bouleversement j´ai oublié de te prévenir.

   -Je comprends. Ne t´inquiètes pas. Je l´ai appris à la télé. Et j´ai pensé que tu devais être épuisée. Maintenant que le danger est passé tu pourrais rentrer te reposer à la maison. Moi je peux rester cette nuit à veiller Bardes.

   -C´est très gentil de ta part, mais la vérité est que je ne me sens pas fatiguée et je me suis faite à l´idée de passer ici la nuit en train de lire.

  -Ce n´est pas surprenant que tu ne te sentes pas fatiguée. Ceci est l´effet du stress. Mais bientôt tu vas ressentir le contrecoup. C´est toujours comme ça dès que la tension retombe. Seulement alors on se rend compte de l´intensité des évènements qu´on vient de vivre.

   Sophie fit une pause pour mieux observer Clara. Elle nota que son amie n´était pas dans un état normal. Elle semblait en proie à une intense agitation intérieure.

   -Oui, t´as eu une grosse frayeur et tu ne t´es pas encore récupéré. Écoute, tu vas faire ceci : rentre à la maison, prépare-toi une bonne infusion au tilleul, ensuite un peu de lecture et tu verras que tu vas dormir toute la nuit d´emblée. Bardes est déjà hors danger, n´est pas ? C´est ça qu´ils disent à la télé et dans les journaux. Demain tu devras être en forme car les journalistes souhaiteront connaitre les détails et viendront t´interviewer. Autrement je suppose que tu devras réaliser quelques démarches administratives à l´hôpital et ailleurs…

   -Oui, Bardes va beaucoup mieux…J´ai déjà parlé avec lui. Maintenant il a besoin de repos et d´ici quelques jours ils vont lui donner l´autorisation de sortir.

   -Alors…

   -À présent, plus que pour Bardes, je me fais des soucis pour le professeur Alba Longa.

   -Qu´est ce qui lui arrive ?

   -Il a disparu.

   -Comment ? Sans prévenir ?

   -Voilà.

   -Et depuis longtemps ?

   -Ce matin, au moment de l´accident, il était encore là. J´ai parlé avec lui et il ne m´a rien dit de spécial.

   -Je ne pense pas que tu devrais te préoccuper pour ça. Il est évident que quelque chose d´urgent l´a obligé à s´absenter. Mais ceci ne veut pas dire qu´il s´agit d´une question de vie ou de mort.

   -Urgent, oui ; ça devait l´être. Car le livre qu´il était en train de lire, je l´ai retrouvé jeté par terre.

   -Ça alors !

   -Tu crois qu´il y a des raisons pour appeler la police ?

    Sophie réfléchit avant de répondre.

   -Non, je pense que, pour l´instant, la police ne prendra pas la chose au sérieux. Cela ne fait pas encore vingt-quatre heures qu´il a disparu.

   -Oui, mais il y a plus…

   Clara hésita un instant avant de continuer. Mais elle décida de tout dire car elle était consciente que son esprit se trouvait un peu trouble et avait besoin de quelqu´un avec un raisonnement frais. Elle pressentait que la situation demandait une certaine urgence et elle se voyait en ce moment incapable de raisonner avec lucidité.

   -Il se trouve que depuis quelques jours Alba est obsédé par la présence d´un personnage bizarre dans la maison située juste à côté de chez nous, que moi je croyais abandonnée depuis toujours.

   -Bizarre ? Pour quoi bizarre ?

   -La vérité est qu´il a quelque chose de sinistre. En plus, physiquement est…disons… Il a une disproportion… Les jambes sont excessivement longues pour un corps comparativement petit. Mais dans l´ensemble il doit mesurer pus de deux mètres.

   -Bon, ça ne veut rien dire… Ton professeur ne sera-t-il un partisan de la physiognomonie, une science qui préconise l´existence d´un rapport entre l´extérieur d´un individu et sa configuration mentale, laquelle détermine son comportement.

   -Non, cette fois c´est justement le comportement qui semble confirmer la rareté de son physique.

   -C´est à dire…

   -Toutes les nuits, autour de trois heures du matin, il sort de la maison avec un sac poubelle à la main…

   -Jusqu´ici rien, ou peu, d´anormal…

   -Non, c´est après que ça devient intéressant. Il ignore complétement le conteneur, situé vers la moitié de l´impasse, et il monte jusqu´au coin de la rue, où il attend l´arrivée d´une voiture, laquelle s´arrête devant lui. Le conducteur ne prend même pas la peine de descendre, c´est Ergaster lui-même qui ouvre le coffre et dépose le sac dans l´intérieur, ensuite il retire un autre sac similaire. Après ça, la voiture parte et lui rebrousse chemin pour se réfugier dans la maison, en prenant toujours soin de ne pas se laisser voir et de ne pas allumer une seule lumière.

   -Ergaster ?

   -C´est comme ça qu´il l´appelle, Alba Longa. Semble-t-il qu´un ancêtre de l´Homo Sapiens a été nommé ainsi et il avait les mêmes caractéristiques que notre individu.

   -Alors je ne sais plus quoi te dire… Car il est vrai que son comportement est bizarre. Je ne pense pas qu´il jouisse d´un service de ramassage de poubelle privé. Et si on ajoute à cela la disparition du professeur…

   Clara resta pensive. Mais soudain ses yeux brillèrent.

   -Je sais ce que je vais faire. Je vais rentrer à la maison. Et si Alba n´est pas là, je passerai un coup de fil au commandant Schluter.

   En disant cela, elle prit son sac à main et sortit de la chambre.

                                           VI

   Tynianov contemplait toujours la lumière tremblante que les bougies irradiaient, même après que la fusillade ait commencé à siffler furieusement à son dos. Seulement quand il entendit qu´un corps s´écroulait sur le gravier, de l´autre côté du tombeau qui se trouvait juste derrière lui, se retourna pour regarder. Mais au premier abord il ne parvint pas à distinguer quoi que ce soit. Il attendit donc que la fusillade se calme.

  -Arrêtez ! -Cria-t-il, pour plus de sécurité, même si plus personne tirait. –

   Il se mit debout et fit le tour du tombeau. De sa poche, il tira une lanterne électrique. L´alluma et dirigea le faisceau lumineux vers le flanc de la sépulture. Sa surprise fut grande quand il vit qu´il n´y avait rien là. Ensuite il jeta la lumière en plusieurs directions sans détecter le moindre mouvement. Les pierres tombales, les croix, les statues, tout dormait le sommeil des siècles. À sa gauche il entendit crisser le gravier, écrasé par les pieds de ses hommes qui arrivaient précipitamment, en pensant sans doute qu´ils s´apprêtaient à emporter la grosse prise, la récompense de toute une nuit de travail et d´affût. Au lieu de cela, ils se retrouvèrent face à un commissaire irrité, ce qui ne rentrait pas dans ses habitudes.

   -Vous avez manqué votre cible ! Comment vous avez pu faire une chose pareille ?

   Après avoir échangé rapidement des regards de surprise et d´incompréhension, ils se dispersèrent pour essayer de traquer le fugitif. Le commissaire, lui-aussi, avança parmi le rang de tombeaux et de mausolées, inspectant systématiquement chaque recoin.

   -Allumez les projecteurs ! -Cria à nouveau. –

   Tout le cimetière fut illuminé comme si c´était le jour.

   Tynianov continua à chercher, avec de moins en moins de conviction. Tout le personnel l´imita. Le lieutenant Gastaldo téléphona aux différents groupes qui surveillaient les endroits stratégiques. Mais personne n´avait rien vu de particulier.

   La fouille dura plus d´une demi-heure jusqu´à ce que Gastaldo osa admettre qu´elle s´était révélée vaine.

   Le commissaire ne pouvait pas cacher sa colère.

   -Voyons les images enregistrées par las caméras infrarouges.

   Un agent apporta un ordinateur portable qu´il plaça sur la pierre tombale par laquelle l´insaisissable criminel s´était promené. Tous s´apprêtèrent à visualiser les images.

   L´ange de la mort semblait survoler les tombeaux. Il s´arrêta un instant derrière le dos même de Tynianov, s´il l´avait voulu, il aurait pu s´appuyer sur son épaule. Ses longs cheveux flottaient encore dans l´air, bercés par cet arrêt soudain. Il dégaina son redoutable couteau et l´éleva tout le long de son bras pour mieux asséner le plus fort coup possible sur le cou du commissaire. Alors il reçut l´impact sur son épaule droite qui le fit perdre l´équilibre visiblement. Ce qu´il confirma en portant sa main droite, sans lâcher le couteau, sur la partie atteinte. Finalement, il tomba, ou se laissa tomber, ceci n´était pas clair, de l´autre côté de la sépulture. À aucun moment on le vit se relever. Ils ne parvinrent à percevoir la moindre ombre fugace en train de se glisser où que ce soit. Ensuit on voyait déjà le commissaire faire le tour du tombeau, allumer la lanterne et commencer à perdre patience.

   Lorsqu´ils arrêtèrent la scène, un agent parla :

   -Moi, j´ai tiré le premier, commissaire. Et j´étais sûr de l´avoir touché à l´épaule. Les images semblent le confirmer.

   -Personne peut aller très loin avec un impact de balle ainsi, à l´épaule -insista le lieutenant Gastaldo.- Et ça serait prodigieux qu´une seule balle l´ait atteint.

   -Cet oiseau n´est pas comme les autres -rétorqua, tranchant, le commissaire. – Et il a bel et bien réussi à s´envoler. Allons-nous lever le camp ?

   -Il n´y a pas de raisons pour rester ici plus longtemps.

   -C´est bon. Rentrons au commissariat.

   Tout au long du chemin de retour, Tynianov resta bourru et très peu communicatif.

    En arrivant, il demanda qu´on lui montre encore une fois les images sur le grand écran.

   Ils le firent ainsi. La scène était réellement impressionnante, mais le commissaire fut incapable de déceler le moindre détail qui pourrait l´aider à expliquer la mystérieuse disparition de ce diable d´oiseau.

   Ils avaient déjà rendu la lumière à la pièce lorsque la lieutenante Vargas demanda qu´on repasse les images. Ils replongèrent dans l´obscurité et l´écran s´anima une fois de plus.

   -Arrêtez ! Arrêtez ici !

   La lieutenante s´était levée d´un bond et se plaça devant l´écran. Avec l´index montrait une des pierres tombales.

   -Rembobinez un peu et observez ça.

   Le curseur s´arrêta sur la barre au pied de l´écran et fit reculer l´icône d´une centimètre. Tout le monde se mit à regarder attentivement la pierre tombale indiquée et, devant la surprise générale, celle-ci se leva ostensiblement, avant de retomber. Un silence de cimetière remplit la pièce. Après quoi, comme s´ils s´étaient tous concerté, ils partirent à la débandade vers les voitures. Une véritable meute motorisée, avec sirènes et gyrophares à plein régime, partit en hurlant du commissariat.

   Avant de quitter la voie rapide à Saint-Augustin, ils firent taire les sirènes, mais ils ne réduisirent point la vitesse.

   Ils entrèrent en trombe dans le cimetière.

   -Voici la sépulture en question -murmura la lieutenante Vargas. –

   -Sans hésiter le moins du monde, deux agents se mirent à soulever la dalle. Les autres sortirent leurs pistolets. À l´intérieur quelques os désorganisés en train de perforer ce qui, dans le temps, fut une toile. Et rien d´autre.

   -Observez, commissaire. Il y a du sang récent.

   -Examinez à nouveau le terrain, il y a peut-être des traces du sang.

   Le commissaire retourna au mausolée des Tynianov, où continuaient à brûler les buggies qu´il y avait déposé pendant l´antérieure visite. Il s´assit et tâcha de se calmer.

   Au but d´un moment, ses hommes revinrent.

   -Les traces du sang conduisent vers la porte orientale, par où il a sauté à l´extérieur et ensuite elles continuent en direction est.

   À ce moment-là le téléphone de Gastaldo sonna. Celui-ci écoutait très attentivement, avec les yeux grands ouverts. Tynianov sut que quelque chose d´important venait d´arriver.

   -Commissaire, les Roche ont été assassinés. Tous les deux. Une balle à la tempe. On a dû tirer avec un silencieux, car le service au complet était là et personne n´a rien entendu.

  Le commissaire se leva comme si quelqu´un avait appuyé sur un ressort.

   -Gastaldo. Passez un coup de file à Marandon. Dites-lui qu´il ne sorte de chez lui pour rien au monde et qu´il n´ouvre à personne. Qu´il éteigne les lumières et se tienne éloigné des fenêtres. Et si jamais il n´est pas chez lui, qu´il se présente sur-le-champ au commissariat le plus proche. Ensuite choisissez une bonne escorte et allez le chercher là où il se trouve. Prenez toutes les précautions possibles. Vargas. Vous allez faire la même chose avec Dumon. Et une patrouille pour suivre la trace à ce démon ailé. Vargas. Vous viendrez avec moi. Vous passerez le coup de fil en chemin.

   Ils montèrent donc sur la voiture de police et Tyniqnov donna au conducteur l´adresse de l´avocat Dumon. La lieutenante Vargas composa son numéro. Pas de réponse.

   -Téléphonez à son bureau. Il est bien capable d´être en train de travailler à cette heure-ci et de garder son portable déconnecté pour que personne le dérange, ou du moins personne qui ne soit pas en rapport direct avec les affaires courantes.

   -Rien. Toujours pas de réponse.

   Le commissaire changea d´avis et donna au chauffeur l´adresse du bâtiment où Dumon dirigeait les affaires des Roche.

   -Aussi, mettez sirène et gyrophare, c´est urgent.

   Le portable de Vargas sonna. Celle-ci se boucha l´oreille avec son indice et accepta l´appel.

   -Marandon ne répond pas non plus. Gastaldo se dirige chez lui.

   Arrivés au quartier-général du couple de magnats qui n´étaient plus de ce monde, les deux policiers bondirent du véhicule et Tynianov montra sa plaque au gardien.

   -Est-ce que l´avocat Dumon est dans son bureau ?

   -Il y est, monsieur le commissaire.

   -Y-a-t-il une ligne intérieure pour le prévenir que nous sommes-là ?

   -Oui, monsieur.

   Le gardien composa un numéro et attendit avec l´auriculaire collé à l´oreille.

   -Il ne répond pas, commissaire.

   -Etes-vous sûr qu´il n´est pas sorti ?

   -Tout à fait. Je n´ai pas bougé d´ici. Je l´aurais vu…

   -Conduisez-nous, s´il vous plait, à son bureau. Avez-vous une clé ?

   -Bien sûr !

   -Amenez-là.

   Le grassouillet gardien fit ce qu´on lui demandait, ensuite il entra dans le hall et se dirigea vers l´ascenseur. Il ouvrit la porte pour céder le passage aux visiteurs et appuya sur le bouton du dernier numéro. Mais il avala salive quand il vit que les deux policiers sortaient leur arme de service. L´ascenseur s´arrêta et, après avoir hésité un instant, il ouvrit la porte et appuya sur l´interrupteur de la lumière.

   -C´est la porte au fond.

   -Très bien. Donnez-moi la clé.

   Le portier obéit.

   Tynianov et Vargas s´avancèrent vers la porte. Par-dessous-elle filtrait une feinte de lumière. Le commissaire frappa deux coups sur le panneau. Silence.

   -Je suis le commissaire Tynianov et je souhaiterais vous parler, monsieur Dumon.

   Silence encore. Pas un seul bruit trahissait le moindre mouvement.

   -Je vais ouvrir, apprêtez-vous à me couvrir, Vargas.

   Comme il s´y attendait, en appuyant sur la poignée, la porte ne bougea pas. Alors il prit la clé et ouvrit. Vargas et lui entrèrent les armes à la main.

   Dumon était effondré sur son bureau. Son front, juste au-milieu des deux sourcils, semblait comme décoré avec une sorte de grain de beauté rouge. La partie postérieure du crâne était éclatée.

   Le commissaire poussa un soupir.

   -Ces gens non plus, ils ne plaisantent pas.

   Sur le bureau, à côté du cadavre, se trouvaient quelques curieuses feuilles de papier jaunâtre qui dépassaient d´une enveloppe blanche. La lieutenante Vargas fit le tour de la table pour mieux les voir.

   -Il s´agit d´un curieux colis postal. Le cachet est de Burgos, Espagne. Qu´est-ce que ça peut bien être ces feuilles de papier jaune – s´enquit Tynianov.-

   La lieutenante Vargas commençait à comprendre quelque chose.

   -Ce n´est pas vraiment du papier, mais du parchemin. Et là-dessus le commandant Schluter pourra sans doute nous offrir des explications plus concrètes. Mais moi je crois savoir déjà de quoi il s´agit. Dumon, et probablement les Roche aussi, avaient découvert le filon des falsifications. Ils avaient commencé par la peinture, comme nous le savons déjà, et une fois là-dedans, pourquoi ne pas élargir le champ à d´autres objets d´art ? Par exemple, un manuscrit espagnol datant du Moyen-Âge. Nous sommes en train de parler de l´industrie du faux de haut vol. Ces gens-là ne lésinent pas en moyens. À prix d´or ils achètent du matériel authentique. Ce que vous voyez-là c´est de véritables feuilles de parchemin, fabriquées très probablement durant la période médiévale et destinées au « scriptorium » d´un monastère à cette époque, mais qui, pour une raison inconnue, ils ne parvinrent jamais à les utiliser. On fabrique aussi de l´encre avec des formules anciennes. Le résultat est souvent in différenciable des manuscrits originaux.

   La lieutenante Vargas se pinça le menton avec l´index et le pouce dans une attitude méditative. Elle fit quelques pas vers le commissaire.

   -Un manuscrit médiéval espagnol… Vous savez ? Le commandant Schluter m´avait confié une mission, il y a de ça quelques jours. Il m´avait demandé de chercher à savoir qui était le professeur Alba Longa et quelle relation pouvait-il avoir avec Bardes.

   -Et qui est-il ?

   -Un professeur d´espagnol à l´Université Sofia-Antípolis.

   -Et le rapport avec Bardes ?

   -Aucun… Justement.

   À bon entendeur, salut !

   -Une bonne conversation avec Bardes s´impose -dit-il-.

   -Bon, il se trouve qu´il vient de subir un infarctus. Ça a été dit à la télé et à la radio. Mais ses jours ne sont plus en danger.

   -Nous ne perdons rien à aller voir s´il est en conditions de nous parler.

   -Mais en tout cas il va falloir y aller doucement.

   -Parfaitement, lieutenante. Communiquez le décès de Dumon.

   -Bien-sûr, commissaire.

                                            VII

   Dans la partie ouest de Nice, la ville a colonisé des collines, où on a construit des villas et des résidences avec leurs propres jardins bien arborés, clôturés avec des haies hautes et épaisses. En se tortillant parmi ces différentes propriétés, courent des sentiers qui ne peuvent être pratiqués qu´à pied. Ergaster avançait rapidement par ces voies presque inconnues de tous, excepté des riverains, tout en enlaçant les uns avec les autres. Derrière les haies, les gens, encore attablés, discutaient de manière animée, en plein air, tout-à-fait étrangers à la vapeur de mort qui passait très près d´eux. Seulement les chiens lui lançaient des lugubres et craintifs aboiements. Mais personne n´y prêta attention.

   Ergaster était furieux. Ce fichu commissaire l´avait piégé. Il avait préparé soigneusement le terrain et l´y avait entrainé. Il savait donc qu´il le surveillait de près. Ce qu´il ne sait pas est que, à n´importe quel moment, si je le souhaite, je peux entrer dans sa chambre et lui déraciner le cœur. Par contre, maintenant, c´était lui qui souffrait, raison pour laquelle son corps non seulement se remplissait de douleur, mais de haine aussi. Jamais personne l´avait traité de la sorte. Les gens, dès qu´ils l´aperçoivent, ils lui vouent du respect. Et ils le respectent encore davantage lorsqu´ils voient ce dont il est capable. Mais il va lui régler son compte à ce policier au bon moment. Ce qui presse maintenant est de rentrer à sa tanière et soigner cet injure qu´on lui avait fait à l´épaule. Ou peut-être avant il devait pourvoir à une autre affaire. Juste au moment de ligoter son prisonnier, il avait été averti que l´occasion d´en finir facilement avec ce commissaire était venue. Et il ne pouvait pas non plus se dérober ou ajourner la chose, car le patron soupçonnait qu´il était sur le point de dévoiler le pot-aux-roses et que, incorruptible comme il était, il mènerait l´enquête jusqu´à ses dernières conséquences. Par contre, celui qui était destiné à le remplacer, avait prouvé à plusieurs reprises être beaucoup plus raisonnable. Sauf que, surtout dès qu´il avait débroussaillé le chemin vers le cœur de sa maison, éliminer le commissaire était chose facile et il pouvait s´en acquitter à n´importe quel moment. Cependant, les chefs veulent et savent se faire obéir sur-le-champ. Alors il partit tout de suite, oubliant qu´il aurait dû retirer les effets personnels de son détenu, de la sorte que la petite-fille de Bardes, et Bardes lui-même, puissent imaginer que, pour une raison ou une autre, il a quitté la maison de sa propre initiative et par son propre pied. Et comme il ne répondra pas à leurs appels… Ceci lui fera gagner du temps. En tout cas, ce type-là, il n´avait qu´à ne pas fourrer son nez partout, sa curiosité lui aura été fatale. Les lumières qui indiquent l´ouverture du mécanisme qui donne accès au passage souterrain avaient commencé à clignoter. Et dans la maison il n´y avait personne d´autre que lui. Cet oiseau ne pouvait pas voler librement en ayant connaissance de ce secret. Il y a trop d´intérêts en jeu pour ne pas prendre cette précaution évidente.

   Il aurait pu contourner la ville par le nord, à travers des sentiers que personne fréquente, excepté ceux qui y habitent, comme il avait fait maintes fois, mais il y aurait mis trop longtemps. Le mieux était de descendre jusqu´à la plage. En marchant sur les galets, à une certaine distance de la Promenade des Anglais, sa différence était moins évidente. Certains faisaient cela, en recherchant le murmure de la mer.

   À grandes enjambées, Ergaster arriva jusqu´aux immédiations du port. Restait le plus difficile, car il fallait quitter la plage. Il décida que c´était préférable de laver ses habits, ainsi que sa blessure, à l´eau de mer et les porter mouillés que d´exhiber la grande tache de sang sur son épaule. Le sel de l´eau de mer lui produisit une piqûre puissante, mais son visage ne laissa rien paraître.

   Les habitants de la cosmopolite Nice sont habitués à croiser dans les rues le types les plus farfelus du monde et plus rien ne peut les surprendre, ainsi ils ne se retournaient même pas pour le regarder.

   Avec les formidables moyens de locomotion dont nature l´avait pourvu, il se retrouva bientôt en train d´ouvrir le portillon qui donnait accès au parc de la vieille maison où il logeait. La première chose qu´il fit ce fut d´aller voir comment se portait son hôte.

   Il était réveillé, très réveillé. Il avait saisi pleinement la signification de la mise en scène.

   Ergaster le récompensa avec le plus sadique de ses sourires, largement déployé. Ensuite, le travail est d´autant plus facile si celui qui en constitue l´objet est terrorisé jusqu´à la moelle épinière. Les serpents cobra et à sonnettes pourraient en dire long à propos de cette technique.

   Ainsi, Ergaster saisit le couteau et lui passa au prisonnier la lame par-dessous les yeux, d’abord un et ensuite l´autre, pour qu´il s´en aperçoive de la subtilité de la lame. Après cela, sans arrêter de sourire, déposa à nouveau le couteau à sa place.

                                             VIII

   Clara se retrouva prisonnière au milieu des embouteillages de cette ville congestionnée qui est Nice. Tandis qu´elle avançait péniblement, une image lui revenait sans cesse à l´esprit. L´image de cette silhouette découpée contre la baie-vitrée illuminée de l´atelier de Bardes. On dirait qu´un lutin malintentionné voulait lui jouer un mauvais tour, car la géométrie de la silhouette de son grand-père était systématiquement remplacée par une autre beaucoup plus irrégulière, qui se correspondait obstinément à celle d´Ergaster. L´acuité visuelle dont elle disposait, sans être mauvaise, n´avait jamais été excessive. En tout cas, elle ne pensait pas avoir en ses yeux un instrument de précision. Mais malgré tout sa mémoire visuelle lui rendait un profil limpide d´Ergaster dans la distance, ainsi qu´un regard franchement alarmé, quoique momentané, dans la figure d´Alba.

   Ce n´est pas possible. C´est un trompe-l´œil de la conscience, qui affleurait malgré moi à cause des évènements postérieurs. Une hallucination subtile, un mirage purement mental.

   Elle ne voulait pas être pressée, comme si inconsciemment elle voulait lui donner du temps à Alba de revenir, lui évitant ainsi de devoir composer le numéro du commandant Schluter ; car en faisant cela, elle devra affronter, dans le meilleur des cas, son scepticisme, et au pire, une enquête officielle, ce qui devient toujours incommodant et compromettant, du moins pendant qu´elle est en cours. Mais, plus qu´autre chose, elle craignait la confirmation de la part de l´autorité compétente de la disparition effective d´Alba Longa.

   Si celui-ci se trouvait dans un mauvais pas, si sa vie était en danger, c´était entièrement de sa faute. Alba serait maintenant très au calme, occupé uniquement à bien profiter de ses vacances, si elle ne l´avait pas recommandé en tant qu´expert à son grand-père. Ce manuscrit, de surcroit un grimoire, avait porté la poisse. Et par-dessus le marché il était faux.

   Elle avait beau se dire qu´elle n´était pressée, mais à chaque fois que la circulation le permettait, elle appuyait sur l´accélérateur et glissait dans des creux minuscules, ce qui provoquait invariablement des prolongés concerts de klaxon.

   -Mais vous faites la même chose à chaque fois que l´occasion se présente, bande d´abroutis ! S´il n´y a pas d´endroit en France, et possiblement au monde, où on conduit pire qu´à Nice ! Et c´est ici où les gens se montrent les plus intransigeants avec les erreurs des autres ! Quand est qu´ils vont enfin se rendre compte qu´il n´y a rien de plus inutile et stupide dans une voiture qu´un klaxon ?

   Lorsqu´elle arriva à la maison, elle se sentait irritée et stressée. En entrant, elle se dirigea directement à la cuisine pour voir si le portable d´Alba était encore là. Il y était. Ensuite elle passa à la bibliothèque. Le précieux livre se trouvait encore là où elle l´avait laissé.

   Alba Longa n´était pas encore de retour. Elle n´aurait pas d´autre choix que de téléphoner à Schluter. Soudain elle sentir le découragement lui tomber dessus. Elle commençait, semble-t-il, à accuser la fatigue, conséquence de la journée particulièrement éprouvante qu´elle venait de vivre. Elle enleva ses chaussures et se prélassa sur le fauteuil, histoire de respirer un peu et de récupérer sa sérénité avant d´effectuer cet appel.

   Comme si elle cherchait un dernier prétexte avant de prendre une détermination ferme, elle décida de jeter d´abord un coup-d ´œil à la chambre de son hôte, pour vérifier si jamais il n´était revenu récupérer ses effets personnels. Même si cela lui semblait peu probable, l´idée la motiva un peu.

   Sans perdre le temps de remettre ses chaussures, elle fonça vers l´escalier. Pendant qu´elle montait, elle entendit un bruit qu´elle attribua à un cintre tombé au sol.

   -Il est là.

   Et elle accéléra l´ascension.

   Sur le coup de l´émotion, elle ouvrit sans frapper à la porte et entra comme une foudre dans la chambre. Mais elle se retrouva nez-à-nez avec un personnage qui n´était pas précisément celui qu´elle cherchait.

   Ergaster, pendant un instant, resta aussi pétrifié qu´elle.

   Sans dire un mot, Clara fit demi-tour et partit en courant vers l´escalier. À mi-chemin, elle se retourna et vit Ergaster en train de la poursuivre à grandes enjambées. Elle comprit tout de suite qu´elle ne pourrait jamais se soustraire à un si formidable poursuivant.

   En effet, dans le hall, lorsqu´elle s´était déjà agrippée à la poignée de la porte, elle sentit que le grand escogriffe l´attrapait par derrière, lui passait un bras par le cou, et avec l´autre main il faisait pression sur sa bouche l´empêchant de crier.

   Ergaster l´obligea à regagner la chambre d´Alba. Il la jeta sur le lit et lui couvrit la tête avec un oreiller, l´immobilisant. Clara pensa qu´il voulait l´étouffer, car elle sentit sur elle le coussin et le poids de tout son corps. L´autre, entretemps, déchirait quelques chemises d´Alba Longa, qu´il utilisa ensuite pour bâillonner sa proie.

   Ligotée et sans pouvoir crier, Clara se vit soulevée par des bras extrêmement puissants et chargée sur l´épaule de cette sorte de cauchemar. Sa terreur fut accrue par ce que, comme dans une fulguration, avant qu´on la fasse remonter, elle avait eu le temps de voir ses vêtements maculés de sang et du coup elle crut que c´était le sien. Cependant elle comprit vite que ce n´était pas possible et que, par conséquent, Ergaster devait être blessé, mais pas affaibli par autant, à ce qu´il semblait.

   Le type la conduisait vers l´atelier de son grand-père. Une fois-là, quelque chose de singulier se produisit. La bibliothèque du fond se fendit en deux, leur ouvrant un chemin vers l´inconnu. Ensuite ils descendirent un escalier étroit. Ce fut alors qu´elle comprit un certain nombre de choses.

   Arrivés à l´autre maison, dans ce qui avait l´air d´être un salon décoré et fourni à l´ancienne, Ergaster la déposa au sol et Clara se retrouva en tête-à-tête avec Alba Longa, ligoté et muselé comme elle. Ce qu´elle vit après fit grimper sa terreur jusqu´à un niveau tellement élevé qu´elle pouvait à peine respirer. Cette sorte d´autel, avec une nappe blanche, les bougies et, au milieu, cette variété étrange de poignard dont la lame luisait avec un éclat maléfique.

                                                IX

   Le commissaire Tynianov et la lieutenante Vargas, après s´être renseignés du numéro de la chambre de Bardes, montaient déjà avec l´ascenseur, convaincus que, au contraire d´eux-mêmes, le climax de la nuit, après les heures critiques qu´ils venaient de vivre, descendait.

   Ce malvenu infarctus de Bardes les obligeait évidemment à se comporter de manière discrète et tangentielle. Néanmoins il se pourrait qu´ils parviennent à tirer quelque chose en clair dans un premier moment.

   À peine sortis de l´ascenseur et engagés dans le couloir qu´ils avaient remarqué déjà une certaine inquiétude et précipitation dans l´ambiance. Le personnel semblait un peu hagard en train de chercher quelque chose un peu partout, avec l´alarme imprimée dans leurs figures, mais sans mot dire.

   Quand ils entrèrent dans la chambre indiquée, ils retrouvèrent un lit vide et une jeune femme en proie à une agitation intense. Plusieurs infirmières entrèrent, mais elles ne prononcèrent pas un seul mot et sortirent tout-de-suite.

   Le commissaire s´adressa à la jeune et lui montra sa plaque.

   -Ah, la police ! -s´écria-t-elle, avec des preuves évidentes d´un grand soulagement-.

   -Que s´est-il passé ? Où se trouve Bardes ?

   -Disparu.

   -Comment disparu, s´il vient d´avoir un infarctus ?

   -Il était beaucoup mieux, mais c´est tout de même une folie.

   -Qui êtes-vous ?

   -Je suis une employée de la famille. Je travaille à la galerie que Clara dirige à Villefranche. J´avais appris ce qui lui était arrivé à Bardes et je suis venue donner un coup de main. Mon nom est Sophie Modesti.

   -Bien, madame Modesti, asseyez-vous, calmez-vous et racontez-moi tout ce qui s´est passé depuis que vous êtes entrée dans cette chambre pour donner un coup de main. Je veux tout en détail.

   Sophie obéit et s´assit. Les deux autres en firent de même.

   -Très bien, alors voilà. À mon arrivé ici, Clara était au chevet de son grand-père. Bardes dormait, mais Clara me dit qu´il s´était déjà réveillé une fois et qu´elle avait parlé avec lui. Alors je lui ai offert de la remplacer cette nuit et elle, dans un premier temps, avait refusé courtoisement. Mais j´ai tout de suite remarqué qu´elle ne se trouvait pas dans son état normal.

   -Qu´est-ce que vous voulez dire par là ?

   -Donc qu´elle semblait très soucieuse.

   -C´est normal, son grand-père venait de subir un infarctus.

   -Voilà, c´est-ce que je lui ai dit. Mais elle-même venait de m´assurer que Bardes était déjà hors danger. Ce qui confirmait tout ce qui avait été dit dans les journaux. Et elle ajouta que, à ce moment-là, elle était plus préoccupée par le professeur Alba Longa que par son grand-père. Elle hésitait même à appeler la police.

   Après cette dernière phrase, tant le commissaire que la lieutenante se redressèrent sur leurs sièges.

   -Quelles étaient ses raisons de se faire des soucis pour le professeur ?

   -Il avait disparu sans récupérer ses affaires, ce qui inclut son portable, raison pour laquelle elle ne pouvait pas lui passer un coup de fil et tout éclaircir. La disparition a dû être soudaine, car le livre qu´il était en train de lire était jeté par terre. Et il s´agissait, parait-il, d´un livre d´une grande valeur.

   -Vous-a-t-elle dit quand elle avait remarqué l´absence de monsieur Longa ?

   -Ce matin.

   -C´est pas beaucoup. Après tout Longa est un adulte et….

   -Non, mais ce n´est pas tout…

   -Allez-y, dites-nous tout.

   -Alors il parait que durant ces derniers jours le professeur Alba Longa était en proie à une véritable obsession pour un personnage étrange que, plus qu´habiter, il semblait se cacher dans une maison abandonnée et vétuste située juste derrière la résidence des Bardes.

   -Étrange, vous dites ? Savez-vous en fonction de quels éléments pouvait se décliner cette étrangéité ?

   -D´abord par son comportement. Toutes les nuits, autour de trois heures du matin, il sortait de la maison avec un sac poubelle à la main, il ne faisait aucun cas du conteneur qui se trouvait vers la moitié de l´impasse et il montait jusqu´au coin de la rue. Là il attendait l´arrivée d´une voiture. Le chauffeur ne prenait même pas la peine de descendre. Le type en question ouvrait le coffre, déposait le sac dans son intérieur, en ramassait un autre identique, et sans atteindre plus il rentrait à la maison.

   -Un comportement certainement suspect, j´en conviens….

   -Ensuite il y a l´aspect physique…

   Le commissaire Tynianov et la lieutenante Vargas échangèrent un regard inquiet.

   -Quelle était cette particularité contenue dans son aspect physique ?

   -Selon Clara, elle-même, l´aspect physique de cet individu était terrifiant… Le professeur Alba Longa l´appelait Ergaster car, pareil à cette espèce d´hominidés, il avait des jambes exagérément longues par rapport à son corps. Le tout dans un gabarit de plus de deux mètres de hauteur.

   Mademoiselle Modesti resta de marbre. Les deux policiers avaient disparu de devant elle en un clignement des yeux. Voilà, ni vu ni connu. Ils étaient assis, tous les deux, là et une seconde après il n´y avait que deux chaises vides. Une force formidable les avait aspirés à travers la porte. Et elle ne parvenait pas à réaliser comment c´était possible de passer d´une conversation tellement animée à la solitude la plus parfaite en si peu de temps.

   On ne lui avait pas laissé la possibilité d´explique comment, peu après le départ de Clara, Bardes se réveilla et lui demanda d´aller chercher un médecin, puisqu´il souhaitait lui consulter quelque chose. À son retour, après avoir passé la commission aux infirmières, le peintre n´était plus là. Il avait eu le temps pour s´habiller, se chausser, et se débiner.

                                             X

   Alba leva les yeux et vit qu´Ergaster était de retour avec une sorte de bosse derrière son dos. Quand il la déposa devant lui, il découvrit avec consternation que cette bosse était Clara. Le monstre la laissa appuyée contre la colonne jumelle à celle qui avait servi pour l´attacher lui-même. Les deux colonnes s´unissaient en haut pour former un arc.

   Les grands et parlants yeux de Clara oscillaient entre lui et l´environnement, jusqu´à ce qu´ils tombèrent sur le macabre autel qui se trouvait entre les deux. Une indicible tristesse l´envahit en découvrant dans ces yeux sublimes le coursier débridé d´une terreur irrépressible.

   Il sentit lui monter au visage une bouffée de rage, au point que, étranger à la douleur, il se mit à se démener de toutes ses forces pour se libérer de ses attaches. Mais ce fut en vain.

   Ils étaient à la merci de ce déséquilibré. Et avec Clara prisonnière elle aussi et Bardes hospitalisé à la suite d´un infarctus, personne n’allait remarquer leur absence. Le seul faible espoir venait de ceux qui lui avaient infligé cette blessure à l´épaule, qui probablement seront en train de le chercher pour finir le travail.

   Ergaster était tellement occupé à renouveler et à affermir les ligatures de Clara, afin de l´attacher à la colonne, pareil que l´autre prisonnier, qu´il ne vit pas que des lumières rouges se mirent à clignoter derrière lui. Alba, lui, les avait vu, mais il ne voulait surtout pas attirer l´attention du gardien de cette misérable ergastule, alors il lançait seulement des regards intermittents vers ce côté-là. Ainsi, il vit émerger lentement la silhouette de Bardes, lequel, à son grand soulagement, tenait un pistolet à la main.

   Le peintre s´approcha sans hâte jusqu´à se placer à seulement quelques mètres de l´affairé Ergaster.

   -Maintenant, fripouille, tu vas délier sur-le-champ ma petite-fille -lui dit-il de manière péremptoire, mais sans lever la voix-.

   L´interpelé tourna à peine la tête pour lui lancer un regard chargé de rancœur, tout en escamotant un petit couteau qu´il avait utilisé pour couper de temps à autre la corde, au besoin. Alba regarda fixement Bardes, prêt à lui faire un signe, le plus explicite possible. Mais celui-ci l´ignorait absolument et n´avait des yeux que pour son redoutable adversaire. Alba nota un autre aspect de la situation, qui probablement lui avait échappé à Bardes, et c´est que celui-ci, dans le cas où la réaction que préparait Ergaster venait à se matérialiser, ne ferait jamais feu depuis l´angle où il était de peur que les projectiles atteignent sa petite-fille.

   Et ce fut ainsi. À la vitesse de l´éclair, Ergaster lança le minuscule couteau qui finit sa course sur la zone du cœur de Bardes, tandis que celui-ci parvint seulement à soulever le pistolet, mais le coup ne partit pas. Le peintre s´effondra et resta immobile au sol.

   Clara poussa un cri étouffé par le bâillon mais malgré tout perceptible, ce qui ne fit qu´augmenter la satisfaction dans le sourire d´Ergaster.

   -Maintenant -dit-il- nous ne sommes plus obligés de respecter la petite-fille.

   Ensuite, durant quelques minutes, il disparut de leur vue.

   Mais bientôt il était de retour avec un étui en cuir qu´il ouvrit devant eux. Il y avait là une collection de couteaux de toutes les tailles, certains très petits et subtiles.

   En les montrant, il sourit comme s´il s´agissait d´un trophée qu´il venait d´acquérir.

   Par la suite, d´un mouvement brusque, il ouvrit la chemise d´Alba en faisant sauter les boutons. Il choisit un tout petit couteau de la taille d´un bistouri et avec la pointe il marqua un point sur le thorax d´Alba Longa.

                                          XI

    Encore une fois, la voiture de police dans laquelle voyageaient le commissaire Tynianov et la lieutenante Vargas volait par les rues de la ville, en les assourdissant avec le strident brouhaha de la sirène. Les autres véhicules s´empressaient de s´écarter le plus rapidement qu´ils pouvaient, car ils devinaient que cette-fois, plus que d´autres, c´était pour de bon et que le conducteur montrait très peu d´égards.

   La lieutenante Vargas, avec une oreille bouchée et dans l´autre le portable, sollicitait l´interventions des forces spéciales.

   Pendant le trajet, Gastaldo l´appela une nouvelle fois pour lui communiquer que Marandon avait été également assassiné d´une balle dans la tempe.

   Avant d´entrer dans le quartier où se trouvait la résidence de Bardes, le commissaire ordonna au chauffeur d´éteindre la sirène et de conserver seulement le gyrophare.

   Ils entrèrent comme une trombe dans l´impasse.

   -Ne faites pas de bruit en freinant, s´il vous plait.

   Ils bondirent de la voiture et, presque sans s´arrêter, la lieutenante Vargas sortit de sa poche une carte magnétique et ouvrit la porte du jardin encore plus rapidement que d´autres avec des clés. Ensuite, avec la porte de la maison c´était pas nécessaire car elle était grande ouverte.

   À l´intérieur il y avait de la lumière. Le commissaire regarda par la cage de l´escalier et découvrit qu´il y avait de la lumière dans le couloir du dernier étage, tandis que les autres plongeaient dans l´obscurité.

   -Suivez-moi.

   Ils gagnèrent le couloir illuminé, au fond duquel il y avait une porte ouverte et de la clarté à l´intérieur.

   En y entrant, ils découvrirent la bibliothèque dont les pans s´étaient écartés laissant un passage au milieu.

   -Un passage secret -murmura Vargas- Qu´est-ce qu´on fait ? Nous allons foncer ou bien nous attendons l´arrivée du FIPN ?

   Le commissaire réfléchit un instant.

   -Allons-y tout-de-suite. Mais avec précaution. La situation de l´autre côté pourrait être déjà très mûre.

                                                  XII

   Avant de réaliser l´incision, Ergaster regarda fixement les yeux d´Alba Longa, afin de remplir son esprit malade de la fruition qu´il avait l´habitude de ressentir lorsque la terreur d´autrui atteignait son sommet. C´était comme une explosion de saveur éclatant dans sa bouche lorsqu´il pressait avec le palais quelques quartiers d´une orange bien mûre. Satisfait du délire de terreur qui montait aux yeux de la victime, il prenait goût à prolonger le moment. Son sourire était tellement sincère qu´Alba dut ajouter à la peur le dégoût de contempler comment des commissures du monstre malheureux commençai à couler la bave.

   Cependant, une sorte d´instinct animal l´alerta, car à l´instant même où deux silhouettes apparaissaient dans l´escalier illuminé, il retourna la tête dans cette direction. Cette fois les clignotantes lumières rouges ne servirent à rien non plus, puisque depuis l´entrée de Bardes elles avaient été là à lancer ses éclairs intermittents sans que personne ne leur prête la moindre attention. Une fraction de seconde lui suffit pour comprendre qui pouvait bien être et, prêt à appliquer la loi du Talion, lança son bras sur un côté et, tel un fouet, tomba sur le pistolet de Bardes, lequel, par précaution, il avait mis à la portée de sa main. Ce mouvement extrêmement brusque fit manquer sa cible au tir du commissaire. Mais Ergaster ne manqua point la sienne. La balle s´incrusta dans l´épaule gauche du commissaire. La dette était remboursée.

   Mais la lieutenante Vargas ne manqua non plus sa cible. La balle qu´elle avait tiré finit sa course au milieu de la poitrine de cet oiseau de malheur qui s´était lancé en avant, comme s´il allait s´envoler, sauf que, étant percuté en plein vol, tomba au sol, où il eut encore la force de se retourner et de pointer son arme contre Vargas. Mais la lieutenante ne lui laissa pas la moindre possibilité de tirer. Avant qu´il puisse compléter le mouvement, elle lui mit une balle au milieu des deux sourcils.

   Sans perdre une seconde, elle tomba sur Bardes et vit qu´il respirait encore. Prit le téléphone et donna ordre que le personnel médical entre sans délai, car la situation à l´intérieur était sous contrôle.

   Au but de quelques secondes se fit entendre une sourde explosion dont l´objet était de faire voler en éclats la porte d´en bas, laquelle était pourvue d´une serrure trop ancienne pour s´embêter avec elle. En un clin d´œil le salon se remplit de monde.

   Bardes fut immédiatement évacué et quelques minutes après il entrait à nouveau à l´hôpital. Tynianov descendit de son propre pied.

   -Si ce salaud a réussi à traverser, d´un bout à l´autre, toute la ville de Nice avec le même impact de balle, moi je peux parfaitement descendre tout seul jusqu´à l´ambulance.

   Alba Longa et Clara furent libérés tous les deux au même temps et ils tombèrent dans bras l´un de l´autre.

   -Ça y est. Le cauchemar est fini.

   -Mon grand-père !

   -Il se remettra. S´ils l´ont emmené avec cette urgence, cela veut dire qu´il est vivant….

 

 

 

 

 

 

 

 

 

EPILOGUE

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

   14 juillet 2016. La France s´apprête une fois de plus à célébrer sa fête nationale. La Promenade des Anglais commence à afficher une ambiance spéciale, un peu plus marquée que pour un simple après-midi d´été dans une ville balnéaire. Il y en a beaucoup qui viennent de loin pour contempler les spectacles et les feux d´artifice. On entend beaucoup parler italien, mais aussi russe, anglais, allemand et arabe.

   En fait, Alba est convaincu que très peu parmi eux, même les français, pensent à la révolution de 1789 et à la succession d´évènements controversés qu´elle avait suscité. Très peu, oui, excepté les érudits et leurs élèves qui sont en train de préparer un examen d´histoire, sont ceux qui utilisent cette date, ou n´importe quelle autre, pour réfléchir à leurs conséquences, pour les juger de manière objective, en mettant sur un plateau de la balance ce qu´elles ont eu de positif, d´avancée sociale, et dans l´autre tous les aspects négatifs, de cruauté gratuite et même de recul ; car il y a eu de tout, des avancées et des reculs, mais Alba n´était pas certain si cela pouvait se dire officiellement, puisque le pas suivant serait de vraiment regarder à la loupe le côté négatif, obscur, de la chose et cela mettrait dans l´embarras les élites qui dirigent le pays, surtout si c´était fait avec rigueur. Ici, dans ce pays, on fait beaucoup d´attention à ce qui peut être ou pas dit, officiellement. Et le critère qui sépare les deux choses n´est pas d´envisager le problème de si un tel point est vrai ou faux, mais s´il convient ou pas de le passer sous silence ou bien à qui cela peut déranger et quelles pourraient être les conséquences. La diplomatie et le tact c´est bien, mais la liberté d´expression, la véritable liberté d´expression qui inclue la possibilité de mettre les doigts dans la plaie, de préciser, par exemple, qui sont ceux qui vraiment dirigent en coulisses la nation, ou bien quel est le pouvoir réel, la portée et les convictions authentiques que les groupes islamistes de France ont, particulièrement dans cette région, tout ça serait beaucoup mieux. Mais bien sûr, cela dérangerait les uns et les autres, froisserait des susceptibilités et pourrait altérer l´ordre publique. C´est mieux que le peuple ne sache rien et qu´il continue à servir d´esclave au grand capital. C´est mieux de cacher la tête sous le sable et d´oublier la menace terroriste qui plane sur le pays. C´est préférable de ne rien dire officiellement, sans prendre en considération que, ceux qui le disent extra officiellement, sont en train d´obtenir des masses le consensus nécessaire pour rendre l´Europe à une date antérieure à 1940. Mais attention à ce qu´on dit, car ça peut être malvenu et peut mette en difficulté même le bavard irrévérent, à qui on musèle facilement et sur qui on peut mettre en toute impunité l´étiquette de fasciste, antisémite ou catholique intégriste. Mais les plus avisés ont aussi de quoi y réfléchir.

   Pendant les derniers jours Alba avait beaucoup cogité sur la position et l´attitude de Bardes. Cette sorte de farce lourde à digérer, avec des conséquences économiques incalculables, que le peintre avait fait à ceux qui sont les responsables de presque tous les maux qui font souffrir l´humanité depuis des siècles et, même s´il faillit y perdre la vie, il ne peut que sentir de la sympathie pour celui qui avait été à l´origine de tout. Il y a un dicton castillan qui assure que : « Celui qui vole un voleur, aura cent ans de pardon ».

   Une chaise bleue libre, en un jour comme celui-ci constitue presque un miracle. Alba décida de profiter de cette chance inouïe pour s´assoir à contempler un moment l´immensité azur, traversée à ce moment-là par le ferry de la Corse et de nombreux voiliers et yacht. Quelques baigneurs nageaient encore près de la rive, tandis que beaucoup d´autres, allongés sur les cailloux, profitaient des derniers rayons de soleil de la journée.

   Oui, Alba avait pardonné à Bardes le mauvais moment qu´il lui avait fait passer et maintenant, pour honorer une invitation de Clara, il s´apprêtait à lui rendre visite sur son lit d´hôpital, où il se récupérait de la deuxième attaque au cœur dans une même journée, bien que celle-ci d´une nature très différente à la première. Ils comptaient passer aussi par la chambre où le commissaire Tynianov se rétablissait lui-aussi de l´intervention chirurgicale qu´on lui avait pratiqué afin de lui extraire une balle logée dans son épaule gauche. Sans son intervention et celle de la lieutenante Vargas, Clara et lui ne seraient plus de ce monde.

   Bardes essayera sans doute de justifier son actuation, mais Alba n´en avait pas besoin. Il lui suffisait de mettre en rapport l´existence, la signification et l´utilité de ce passage secret, ainsi que ses effets tout au long des années, avec les opinions politiques, économiques et sociales exprimées par Bardes avant le dénouement des évènements, pour comprendre que ce ne fut pas le profit, ça ne pouvait pas l´être car ses propres œuvres originales se vendent en échange de sacs d´or, le but qui le poussait à confectionner ces faux et à entretenir le contact avec Dumon et le groupe mafieux que celui-ci avait créé,  avec la complicité très probable de son patron, mais ses convictions personnelles, sa particulière vision du monde et des structures de pouvoir que s´y manifestent, ainsi que le désir de rabaisser un peu ceux qui ressortent de trop, et en conséquence élever un peu ceux que se sont enfoncés jusqu´au cou et en introduisant de cette manière un rien, un début, un petit signe de justice sociale. En tout cas un grain de sable. Son grain de sable à lui.

   L´heure de la visite approchait, donc Alba fut obligé de quitter le magnifique coucher de soleil qui plongeait sur la chatoyante surface de la mer et de se diriger, en marchant lentement, vers l´hôpital.

   Clara l´attendait dans le hall. Ils se saluèrent.

   -Allons-y, nous passerons d´abord par la chambre du commissaire.

   Tynianov, en voyant entrer la visite, laissa de côté le livre qu´il était en train de lire et leva une main osseuse pour saluer Clara et Alba. Ce dernier nota que les caractères imprimés dans le livre étaient cyrilliques.

   -Tant Clara que moi, nous souhaitons vous manifester notre très sincère remerciement pour nous avoir tiré de cette terrible affaire dans laquelle nous nous trouvions.

   -Ce fut surtout la lieutenante Vargas qui résolut, de la manière précise qui la caractérise, la situation. Sinon, moi aussi je serais en ce moment dans une mauvaise passe.

   -Veuillez lui transmettre aussi notre plus sincère gratitude -intervint Clara-. Vraiment cette femme, elle tombe tout ce qu´elle touche.

   Tynianov se laissa emporter par un rire franc.

   -En effet. Elle est un de nos meilleurs agents. Efficace et pas seulement dans le maniement des armes. Mais au fait, professeur Alba Longa, le manuscrit regorgeait d´erreurs…

   -Peut-être pas autant que ça, mais il y en avait quelques-uns…Celui qui l´avait traduit du latin au castillan du XIIIe siècle avait fait un travail globalement correct. Cependant si la tâche revient sur une seule personne on risque tôt ou tard de commettre des erreurs, généralement par inadvertance.

   -Et c´est là que vous entrez dans le jeu… Qu´est-ce que vous pensez faire avec votre travail ?

   -Je l´ai voué au feu purificateur.

   -Sage décision. Vous savez ? Vous devez votre salut au commandant Schluter. Ce fut lui le premier à concevoir des soupçons sur votre présence à la maison des Bardes. Il confia à la lieutenante Vargas la tâche de rédiger un rapport sur vous. Ensuite nous trouvâmes à côté du cadavre de Dumon un colis venant de l´Espagne, contenant des feuilles de parchemin vierge de la meilleure qualité. Matériel que, d´ailleurs, aurait été bientôt livrée à Ergaster, comme vous l´appelez, et que lui s´en chargeait d´introduire dans l´atelier de Bardes et de retirer ensuite les compromettants déchets, à l´intérieur de ce fameux sac poubelle. Le matériel utilisé à ces fins est habituellement très sophistiqué et caractéristique, c´est pour cela qu´il faut s´en débarrasser d´une manière rapide et efficace. Et voilà quel était le travail de notre singulier personnage. En tout cas le rapport avec Bardes était évident et à cause de lui nous avions décidé de rendre visite au peintre.

   -Moi aussi j´avais décidé de téléphoner au commandant -lui confia Clara- mais Ergaster m´en avait empêché à la dernière minute.

   -Je veux vous avouer une chose, mademoiselle Bardes. En tant que policier, je dois censurer et poursuivre tout acte qui implique falsification, que ce soit des documents ou œuvres d´art, mais en tant que particulier, sachant pourquoi il l´a fait, je nourris une sincère sympathie pour l´action de Bardes. J´espère que vous allez embaucher un bon avocat, susceptible de vous tirer de cette situation au moindre coût. D´autre part, tant que la situation présente n´ait pas évoluée, et je ne pense pas que cela arrive tout-de-suite, j´insiste sur la convenance de prendre toutes les mesures de précaution possibles. Les gardes de corps qui ont été affectés à Bardes vont faire partie de sa vie pendant longtemps. Je ne vous inquièterais pas à un tel point si je n´avais pas des raisons très solides pour le faire. Ne l´oubliez pas : aucune précaution est superflue.

   -Entendu, commissaire. Mon grand-père est conscient que ça sera une bonne manière d´expier ses fautes.

   -Merci encore, commissaire. On vous souhaite un prompt rétablissement.

   -C´est moi qui vous remercie de votre visite.

   Bardes était deux étages au-dessous. Assis à la porte de sa chambre, il y avait deux agents habillés en civil en train de contrôler l´accès. Ils s´étaient habitués à Clara, mais Alba dut présenter une pièce d´identité et référer l´objet de sa visite.

   Le peintre se trouvait dans un état beaucoup plus satisfaisant à celui qu´on pouvait imaginer. En voyant entrer Alba Longa il le reçut avec son large sourire d´acteur de cinéma.

   -Je suis content de vous voir ici. Cela me donne l´occasion de vous présenter mes excuses pour l´embrouille dans laquelle je vous ai mis. Mon comportement envers vous est inexcusable, bien que pendant ces jours j´ai essayé de lui trouver une explication. La seule chose que je puisse vous dire est que, au milieu du fracas de la bataille, parfois un général peut donner des ordres précipités avec le seul souci d´obtenir la victoire et dont le résultat est, de fois, la perte inutile de la vie de certains de ses soldats. À ma décharge je peux seulement vous dire que je ne l´ai pas fait pour de l´argent, mais par aversion à une société injuste.

   -Je le sais. Et j´en suis absolument convaincu. Je ne vous en veux pas. Bien au contraire, tel que le commissaire Tynianov, lui-même, l´a dit, du point de vue personnel, je vous voue une grande sympathie pour l´énorme sacrifice que vous avez fait, en pos de ce que vous considérez une bonne cause.

   -J´y ai investi plus de trente ans de ma vie. À peindre mes œuvres et celles des autres. En falsifiant aussi le mien, par étrange que cela puisse paraître, et celui des autres artistes. Le résultat est, cependant, encourageant. On n´en parle pas dans les médias par ce que ça sèmerait la panique, cela produirait une réaction en chaine dans la structure économique mondiale, dont les conséquences seraient imprévisibles, et la vérité est que, de nos jours, personne n´est sûr de posséder l´original d´une œuvre des grands maîtres actuels ou du passé. Cette sorte de super-monnaie, cette valeur d´échange infiniment supérieur à n´importe quel autre, qui sont devenus artificiellement les objets d´art les plus prestigieux, avec la finalité d´obtenir d´eux des bénéfices financiers virtuels, qui n´ont d´autre répercussion économique que celle qu´on leur attribue sur le papier, fait que si cette situation réelle venait à être divulguée, elle perdrait toute sa valeur et cela provoquerait des pertes innombrables, inconcevables, à ces élites qui ont laissé de côté, en partie, l´or pour investir en œuvres d´art. Et s´ils reculent dans le terrain de l´économie, ils reculeront aussi dans celui du pouvoir. Voici l´essentiel. Vous êtes espagnol, de votre âge je déduis que vous avez vécu les dernières années du franquisme. Vous serez d´accord avec moi que ce régime de caciques, héritier directe de l´état des choses qui resta en occident après la chute de l´Empire romain et régenté par l´Eglise catholique, est néfaste, hypocrite, injuste et indigne. Mais le parti opposé est peut-être pire, en tout cas non moins funeste, animé de surcroît par une rancune ancestrale, qui cherche à se venger de vieux torts, de manière indiscriminée. Observez la misère matérielle et morale dans laquelle vivent les gens, disons, ordinaires, de nos jours. Il n´y a plus de trêve hivernale, on ne transmet plus les traditions et les vieilles histoires au coin du feu. Maintenant on travaille toute l´année avec la même intensité que jadis on faisait servir seulement au temps des récoltes. L´homme travaille, mais aussi la femme. Ceci n´est pas mauvais. Ce qui est mauvais est qu´ils travaillent tous deux pour l´équivalent d´un seul salaire ancien. Le niveau de vie de ce couple travailleur est semblable à celui de leurs parents avec un seul salaire, si ce n´est pas inférieur. Mais bien sûr, entourés d´une grande quantité d´objets qui, dans leur grande majorité, sont inutiles. Les enfants sont mis, depuis leur tendre enfance, entre des mains mercenaires. Cependant le pire est encore à venir. La plus grande industrie de ce monde est maintenant la propagande, dont ses engrenages sont huilés avec des quantités fabuleuses d´argent. Et quels sont les objectifs de cette propagande ? Nous le voyons dans toutes les effilures de son vêtement : corruption, inversion des valeurs, vice-versa, le monde sens dessus-dessous, le pantin en train de gouverner toute l´année. Il est toujours carnaval et il n´y a personne, absolument personne, qui ne cache sous son masque des intentions inavouables. Les héros ont été supprimés du recensement de tous les romans et pièces de théâtre. Dans les films, et pas dans tous, puisque les héros du cinéma agissent davantage qu´ils pensent, on en garde certains, mais fortement colorés d´une nuance idéologique, d´une connotation et une symbolique sociale. La raison de tout ça est qu´une humanité corrompue est beaucoup plus malléable qu´une humanité saine. Ceux qui nous font ça, monsieur Alba Longa, ne nous aiment pas du tout. « Tabula rasa ». Si on veut récupérer la décence, l´humanité devra faire « tabula rasa ».

   Clara se leva pour prendre entre ses mains celles de Bardes.

   -Ne te fatigues pas maintenant. Nous comprenons tes raisons, papi. À présent nous chercherons un bon avocat qui nous tire d´affaire. Et on passera à une autre chose. En ce qui te concerne, t´as rempli ta mission. Tu ne partiras pas sans avoir mis un caillou dans la chaussure de ceux qui t´énervent. Maintenant tu vas te tenir calme. Tu as déjà vu que ces gens-là ne sont pas précisément des enfants de cœur ou des demoiselles chlorotiques qui chantent à la chorale. Ton activité dans ce sens-là doit cesser immédiatement. Et voilà, pour l´instant t´est puni à ne pas sortir de la maison. Jusqu´à nouvelle ordre. Le bon côté de la chose est que tu t´es fait des bons amis.

   En disant cela, elle fit un geste pour désigner les deux gardes de corps qui flanquaient la porte.

   Bardes et Alba sourirent discrètement.

   Le restant de la veillée se passa en amène conversation sur des sujets délibérément plus légers. Jusqu´à ce que les sirènes des ambulances commencèrent à se faire entendre. Elles affluaient, les unes après les autres, en nombre excessif. À la fin on n´entendait qu´une cacophonie stridente. Ceci n´était pas normal. Alba regarda par la fenêtre, mais de là il ne put rien voir. Il sortit au couloir et perçut une légère inquiétude dans les yeux des gardes de corps, ainsi qu´une certaine agitation parmi le personnel de l´hôpital.

   Il rentra dans la chambre et n´osa pas donner la moindre explication de ce fait qui était, de toute évidence, inhabituel. Le plus logique était de penser à un attentat, particulièrement dans la Promenade des Anglais, à cette date symbolique, contre la masse des spectateurs qui s´apprête à contempler, une année de plus, les feux d´artifice, et qui ne peut pas imaginer que les autorités n´aient pas pris toutes les mesures qui s´imposent, voir plus. Non, après ce qui s´est passé en novembre et des conclusions auxquelles tout individu normalement constitué ne pouvait pas manquer d´y parvenir….

   Peu de temps après ils entendirent les premiers cris dans le couloir. Alba sortit encore et ce qu´il vit fut la confusion la plus complète, tout le monde courait dans tous les sens, en se criant des ordres.

   Il osa enfin demander aux gardes de Bardes.

   -Il parait qu´il s´agit d´un attentat dans la Promenade des Anglais. Pour l´instant la situation est confuse. Mais en voyant le nombre d´ambulances qui sont en train d´arriver, on peut déduire que la chose est grave.

   À ce moment, celui qui avait parlé reçut un appel et il se mit un peu de côté pour le prendre discrètement. Une infirmière arriva poussant un chariot. Sa sérénité marquait un contraste saisissant avec l´agitation générale. L´autre garde de corps s´en approcha afin de lui demander sa carte. Elle produit un document de la poche de sa blouse. Le surveillant la laissa passer et repartit pour la fenêtre afin de regarder ce qui se passait en bas.

   Quand Alba rentra dans la chambre, l´infirmière venait d´administrer a Bardes une intraveineuse. Ensuit elle murmura une phrase de congé et sortit.

   -Il parait que dehors s´est produit un gros Capharnaüm.

   -C´est quoi. Tu en sais quelque chose ?

   -Ce qui devait arriver, est arrivé. Ici ou dans n´importe quel autre endroit de France : un attentat. S´ils ne savent que trop bien qu´ils n´attendent qu´une opportunité pour le faire… Et que n´importe quel endroit est bon. Ils disent qu´ils sont en guerre, mais ils ne prennent pas les mesures qui s´imposent dans un pays en guerre.

   -Espérons que dans ces ambulances n´arrivent que des blessés…

   -Oui, espérons-le.

   En tout cas, avec cette situation de dehors, tu ne peux pas partir pour l´instant. Qui sait si les terroristes courent encore les rues de la ville comme ils avaient fait à Paris.

   -Ça ne serait pas prudent, certes -admit Alba-.

   Clara leva les yeux et vit que Bardes s´était endormi. Elle s´approcha de lui afin de mieux le couvrir pour pas qu´il prenne froid. Ensuite elle revint s´assoir auprès d´Alba.

   Ce qu´elle ne savait pas encore est que son grand-père ne se réveillerait plus jamais de ce sommeil. L´infirmière dont la sérénité au milieu du chaos les avait étonnés l´avait tué moyennant une injection létale, et ensuite elle s´évapora sans laisser la moindre trace et sans que personne plus tard puisse donner une raison de sa présence à l´hôpital.

 

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